Politique
Analyse

Le Kuomintang est-il vraiment délaissé par les électeurs taïwanais ?

Le candidat du Kuomintang à la présidentielle taïwanaise, Han Kuo-yu, admet sa défaite face à la présidente sortante Tsai Ing-wen, Kaohsiung, le 11 janvier 2020. (Source : Straits Times)
Le candidat du Kuomintang à la présidentielle taïwanaise, Han Kuo-yu, admet sa défaite face à la présidente sortante Tsai Ing-wen, Kaohsiung, le 11 janvier 2020. (Source : Straits Times)
Comme un vent de sortie de crise. Samedi 7 mars, les membres du Kuomintang (KMT) désigneront leur nouveau président, à peine deux mois après la défaite cinglante de Han Kuo-yu aux élections présidentielles taïwanaises. Les deux candidats, Johnny Chiang (江啟臣) et Hau Lung-ping (郝龍斌), se sont prononcés en faveur de profondes réformes pour lesquelles un comité doit être mis en place. Objectif : tirer les leçons des défaites de 2016 et de 2020 pour s’assurer un retour au sommet de l’État, tant à la présidence qu’au Yuan législatif, dans quatre ans. Car pour renouer avec la victoire, il faudrait apparemment toucher jusqu’aux fondamentaux du parti.
Ce discours fait écho à la manière dont l’histoire a d’ores et déjà été écrite – par les journalistes, les chercheurs et les politiques eux-mêmes. En quelques mots, le triomphe du KMT aux élections locales de 2018 aurait dû lui ouvrir un boulevard vers la victoire aux élections présidentielles et législatives, 14 mois plus tard. Mais c’était sans compter sur l’irrédentisme de la République populaire de Chine (RPC) vis-à-vis de Taiwan, réaffirmé par Xi Jinping dans son discours du 2 janvier 2020, et la gestion de la crise hongkongaise par les autorités continentales, sur lesquelles la présidente-candidate Tsai Ing-wen (Parti démocrate progressiste, DPP) a su miser afin d’assurer sa réélection et la reconduction de sa majorité au Yuan législatif. Les analyses sont dès lors unanimes : des suffrages de janvier 2020, le KMT sort au mieux affaibli, au pire piétiné. En attesterait le record historique établi par Tsai Ing-wen, ayant recueilli les faveurs de plus de 8 millions de Taïwanais – soit 57,13 % des voix contre 36,61 % pour Han Kuo-yu.

Au-delà des apparences

La petite musique est percutante, mais bien simplificatrice. D’abord car les élections locales et nationales ne reposent pas sur les mêmes enjeux. Si les premières sont considérées comme révélatrices du rapport de force entre partis en vue des secondes, elles ne sauraient en aucun cas valoir de prédictions. Mais aussi car les commentaires ont réduit l’opposition entre le DPP et le KMT à celle entre Tsai Ing-wen et Han Kuo-yu. En d’autres termes, le résultat des élections présidentielles a largement occulté celui des élections législatives. Ces deux scrutins révèlent pourtant deux logiques de soutien différentes : le premier constitue plus un indicateur en matière de leadership d’une personne représentant un parti que de considération accordée au parti dans son ensemble.
L’idée d’un effondrement du KMT concomitant à un retour en force du DPP sur la période 2018-2020 s’avère donc, si ce n’est à déconstruire, au moins à reconsidérer. Pour ce faire, il vaut mieux se pencher sur le total des voix enregistrées par chacun des deux partis aux élections de 2016, 2018 et 2020.
Infographie : nombre de voix (en valeur absolue) recueillies par le KMT et le DPP aux élections de 2016, 2018 et 2020 à Taïwan. (Réalisation : Alexandre Gandil)
Infographie : nombre de voix (en valeur absolue) recueillies par le KMT et le DPP aux élections de 2016, 2018 et 2020 à Taïwan. (Réalisation : Alexandre Gandil)
Pour des raisons de clarté et d’efficacité du raisonnement, l’infographie ci-dessus ne fait pas figurer le troisième mode de scrutin des élections législatives taïwanaises, celui des autochtones (6 sièges sur 113). Seuls les scrutins par circonscription (uninominal) et national (par liste) sont indiqués. De cette représentation visuelle inédite se dégagent des tendances et des enseignements trop souvent ignorés en matière de rapport de force entre le DPP et le KMT.

Tsai plus attractive que son parti

Notons d’abord le différentiel de voix du DPP entre le scrutin présidentiel et les scrutins législatifs de 2020. Certes, Tsai a établi un record en engrangeant plus de 8 millions de voix, mais son parti en récolte 20 % de moins au scrutin législatif par circonscription (6,3 millions), et même 41 % de moins au scrutin législatif par liste (4,7 millions). Dans ces deux scrutins, le KMT talonne le DPP de près en total de suffrages exprimés. Et le DPP perd 7 sièges au Yuan législatif par rapport à 2016 (68 versus 61), même s’il conserve sa majorité absolue (fixée à 57 sièges). Les raisons de cette non-automaticité entre vote Tsai Ing-wen et vote DPP trouve plusieurs explications.
Par nature, le scrutin présidentiel est fondé sur la personnalité des candidats et, dans cette perspective, Tsai Ing-wen est effectivement parvenue à se présenter comme étant la mieux à même de défendre la souveraineté de Taiwan face à la Chine populaire. Cependant et surtout, celle-ci a également pu récolter de nombreuses voix qu’on ne pourrait certes pas qualifier de suffrages « par défaut », mais plutôt de « meilleur choix possible en vertu des circonstances » : malgré la présence de 3 candidats au total, la véritable alternative s’est présentée aux électeurs entre Tsai Ing-wen et Han Kuo-yu. Or le refus catégorique de voir ce dernier élu par certains, en raison de sa personnalité polarisante et de son programme tout aussi clivant, a pu se traduire par un soutien à sa rivale sans adhésion à son parti. En effet, lorsqu’une offre partisane est plus large comme dans le cas des scrutins législatifs, le vote DPP chute, voire s’effondre, là où le nombre de voix engrangé par le KMT reste relativement constant (entre 5 et 5,5 millions de voix).

Le KMT résiste

Le parti de Han Kuo-yu a fait mieux qu’en 2016, lors d’un scrutin qui avait scellé une campagne désastreuse pour le parti et déjà provoqué, à raison, une profonde crise de conscience au sein de son état-major. Au total, le KMT a gagné entre 1 et 1,5 millions de voix selon les scrutins entre 2016 et 2020, et fait entrer 3 députés supplémentaires au Parlement. Le parti est parvenu à resserrer l’écart avec le DPP au scrutin national par liste, où moins de 90 000 voix séparent les deux forces politiques (0,62 %). Pourtant la composition des listes, d’ordinaire peu considérée par les analystes, n’a jamais fait autant de bruit qu’en 2020. En cause : l’introduction de candidats considérés comme pro-RPC, ayant déclenché des remous au sein de la société taïwanaise. In fine, ces polémiques ne semblent pas avoir nui au parti. L’écart en nombre de sièges (23 sièges) ne reflète pas l’écart de voix en valeur absolue entre le KMT et le DPP (environ 800 000) aux élections législatives ; il résulte du découpage des circonscriptions électorales.
En réalité, le décrochage par rapport à 2018 – qu’il ne convient pas de nier mais seulement de remettre en contexte – s’explique de façon non négligeable par la figure de Han Kuo-yu. Le maire de Kaohsiung, que 892 545 voix avait permis d’accéder à la tête de la municipalité en 2018, n’en a recueilli que 610 896 à peine plus d’un an plus tard sur le même territoire (30 % de moins). Il semble néanmoins que l’état-major du KMT peine à distinguer entre l’échec de Han Kuo-yu et la relative amélioration des scores du parti. Certainement car cette dernière ne suffit pas : l’objectif n’est pas de résister, mais de l’emporter. Quoi qu’il en soit, le parti dispose encore d’une base solide d’électeurs, moins volatile que celle d’un DPP concurrencé par de petits partis à l’idéologie plus marquée.

Perspective 2024

Dans le temps long, aucun président taïwanais n’a pas été reconduit par les électeurs : ni Lee Teng-hui (reconduit dans ses fonctions lors de la première élection au suffrage universel direct, en 1996), ni Chen Shui-bian (2000-2008), ni Ma Ying-jeou (2008-2016), ni… Tsai Ing-wen (2016-2024). La véritable onde de choc aurait donc certainement été provoquée par une double victoire du KMT aux élections de 2020 ; même s’il faut se garder de toute vision téléologique.
Dans la même idée, c’est en 2024 qu’il sera possible d’affirmer si le KMT traverse bel et bien une crise durable, au cas où il ne parviendrait pas à l’emporter. Depuis le 11 janvier, les attentions se tournent vers la jeune génération. D’après les analystes, c’est elle qui pourrait insuffler un vent nouveau au sein du parti et lui permettre de regagner les faveurs d’une majorité de Taïwanais. Le profil des deux candidats à la présidence du KMT ne semble pourtant pas aller dans ce sens… Mais aussi, l’issue du prochain scrutin national dépendra du second mandat de Tsai Ing-wen. Celle-ci n’a pas tellement insisté sur les mesures de politique intérieure prévues pour les quatre prochaines années, en raison d’une campagne essentiellement articulée autour du rapport de Taïwan à la Chine.
Par Alexandre Gandil
A propos de l'auteur
Alexandre Gandil
Doctorant en science politique au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), Alexandre Gandil consacre ses recherches à la construction du politique dans le détroit de Taiwan. Anciennement doctorant associé à l'Institut de Recherche stratégique de l'Ecole militaire (IRSEM, 2016-2019) puis à la fondation taïwanaise Chiang Ching-Kuo (depuis 2019), il est passé par le Dessous des cartes (Arte) avant de rejoindre la rédaction d'Asialyst. Il a été formé en chinois et en relations internationales à l'INALCO puis en géopolitique à l'IFG (Université Paris 8).