Politique
Analyse

Élections à Taïwan : le statu quo avec la Chine en danger ?

Han Kuo-yu (KMT) et la présidente sortante Tsai Ing-wen (PDP), les deux principaux candidats à l'élection présidentielle taïwanaise du 11 janvier 2019. (Source : Asia Nikkei)
Han Kuo-yu (KMT) et la présidente sortante Tsai Ing-wen (PDP), les deux principaux candidats à l'élection présidentielle taïwanaise du 11 janvier 2019. (Source : Asia Nikkei)
Les jeux sont-ils déjà faits ? Samedi 11 janvier, les électeurs de la République de Chine, nom officiel de Taïwan, sont appelés aux urnes pour élire leur président et renouveler leur parlement. Grande favorite des sondages, l’actuelle cheffe de l’État Tsai Ing-wen remet en jeu son mandat et la majorité absolue dont dispose sa formation, le Parti démocrate progressiste (PDP), au Yuan législatif. Outre James Soong, un habitué des élections présidentielles, elle devra affronter Han Kuo-yu, candidat du Kuomintang (KMT), le Parti nationaliste chinois. Maire de la ville de Kaohsiung depuis 2018, Han est bien déterminé à provoquer l’alternance au sommet de l’État. Principale pomme de discorde entre les deux principaux rivaux : les relations à entretenir avec la Chine populaire.

Contexte

Proclamée le 1er octobre 1949 à Pékin, la République populaire de Chine (RPC) annonce se substituer entièrement à la République de Chine. Cette dernière, dont les institutions se replient à Taipei au mois de décembre, avait été fondée sur les décombres de l’empire des Qing, le 1er janvier 1912. Dans un contexte de guerre civile entre communistes et nationalistes, chaque régime prétend alors représenter l’ensemble de la nation chinoise et refuse le principe de coexistence de deux Chine sur la scène internationale : la RPC compte bien « libérer Taiwan » (jiefang Taiwan, 解放台湾) tandis que la République de Chine, aux mains du KMT de Chiang Kai-shek, prévoit de « reconquérir le continent » (guangfu dalu, 光復大陸).

Si Pékin n’a jamais abandonné ses revendications de souveraineté sur Taïwan, Taipei est revenu sur son projet de reconquête armée au tournant des années 1990, à la faveur de la démocratisation et de la « taïwanisation » du régime (indigénisation de la République de Chine à Taïwan). Pour autant, ce processus n’a jamais conduit à reconnaître officiellement l’existence de la RPC ni sa souveraineté sur le continent.

Les premières élections législatives non partielles depuis le repli de 1949, organisées en 1992, et les premières élections présidentielles au suffrage universel direct tenues en 1996, ont consacré la division du paysage politique taïwanais entre deux partis : le KMT, ex-parti unique, et le PDP, fondé dans l’illégalité en 1986. Leur clivage s’articule autour de la trajectoire qu’ils souhaitent voir appliquée à Taïwan : « réunification » (tongyi, 統一) avec le continent pour le premier, versus « indépendance » (duli, 獨立 – c’est-à-dire reconnaissance de la coexistence de deux États), pour le second. Mais face à l’impossibilité de concrétiser ces projets à courte échéance dans des conditions convenables, les deux partis se sont accordés sur la défense du statu quo dans le détroit de Taïwan. Une solution qui ne saurait trop convenir à la RPC, toujours déterminée à faire usage de la force. Objectif : récupérer ce qu’elle considère comme un fragment de son territoire national, échappant injustement à son contrôle.

C’est une campagne particulièrement agitée qui prend fin. Ces derniers mois, Tsai Ing-wen (蔡英文) et Han Kuo-yu (韓國瑜) ont chacun agité le spectre d’une rupture du statu quo entre les deux rives – voire d’une disparition pure et simple de l’État taïwanais – en cas de victoire de leur adversaire. Car la RPC, toujours plus puissante sur la scène internationale, aurait désormais atteint une capacité de nuisance suffisante à asphyxier définitivement la République de Chine, si les rennes de cette dernière venaient à (re)tomber entre de mauvaises mains. Et si ce type d’arguments avait déjà fait florès dans les rangs du KMT lors de précédentes élections, c’est la première fois que le PDP s’emparait si explicitement de ce registre lors d’une campagne présidentielle.

La rhétorique de la « mangue séchée »

Du côté de Tsai Ing-wen, cette thématique a été déclinée via la mobilisation du « sentiment d’un pays à l’aube de sa propre extinction » (wangguo gan, 亡國感). Identifié surtout chez les jeunes générations, ce malaise est devenu un mot-clé structurant les discours, débats et prises de parole de la candidate à sa propre réélection. Fruit d’un jeu de mots fondé à la fois sur la forme de l’île et l’homophonie propre à la langue chinoise, Taïwan devient une « mangue séchée » (mangguo gan, 芒果乾), tarie par l’irrédentisme sans cesse renouvelé de la RPC. L’année 2019 en aura offert deux illustrations.
*« Gao Taiwan tongbao shu » (告台灣同胞書) : discours prononcé le 1er janvier 1979 au nom du Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire de la RPC, marquant l’établissement de relations diplomatiques entre Washington et Pékin, corollaire à la « déreconnaissance » diplomatique de la République de Chine par les États-Unis. **Formule de Deng Xiaoping d’abord pensée pour Taïwan, puis appliquée aux ex-colonies britannique et portugaise dans le cadre de leurs rétrocessions respectives en 1997 et 1999.
La première fut dans les mots de Xi Jinping. Dans son discours du 2 janvier marquant le 40ème anniversaire de « l’adresse aux compatriotes de Taïwan »*, le président chinois a rappelé son attachement au « principe d’une seule Chine » comme fondement au « règlement de la question taïwanaise ». C’est celui qui doit permettre, à terme, la « réunification de la mère patrie » grâce à la formule « un pays, deux systèmes », promettant à Taiwan le statut de « région administrative spéciale » au sein de la RPC – à l’instar de Hong Kong et de Macao**. Cette perspective que Xi a qualifiée de « devoir » et de « certitude », ne peut donc laisser aucune place à ce qui pourrait être interprété comme des velléités « sécessionnistes » taïwanaises. Et c’est pourquoi le dirigeant de la RPC a déclaré « ne pas se résoudre à renoncer à l’usage de la force », provoquant l’indignation immédiate de la population insulaire.
Si les promesses de « préservation de la situation actuelle à Taiwan » et de « protection des intérêts et du bien-être des compatriotes taïwanais » en cas de réunification sous la houlette de la RPC n’ont pas convaincu, l’éclatement de vives tensions à Hong Kong à partir du mois de juin ont fini de les discréditer. En cause : un projet controversé d’amendement de la loi d’extradition, ouvrant notamment au transfert vers la Chine continentale de tout individu considéré comme « fugitif » par les autorités de Pékin. Un empiètement, selon les détracteurs du projet, sur l’État de droit dans la région administrative spéciale.
*D’après les organisateurs, les manifestations ont rassemblé jusqu’à près de deux millions de personnes, soit près du quart de la population locale.
Par leur fréquence, leur ampleur* et l’escalade des violences qu’elles ont entraînée, les manifestations dans l’ex-colonie britannique ont eu de profondes répercussions de l’autre côté du détroit de Taïwan. Il faut dire que la situation politique hongkongaise, travaillée par la mise en place de la formule « un pays, deux systèmes », est regardée de près depuis Taipei. Car ce que vit Hong Kong est ce qui attend potentiellement Taiwan, en cas d’intégration à la RPC.
Tsai Ing-wen a su tirer parti de ce contexte afin de regagner les faveurs des Taïwanais. Alors que son parti avait subi un camouflet aux élections locales de novembre 2018, dont le KMT en général et Han Kuo-yu en particulier étaient sortis grands vainqueurs, la présidente a connu un profond regain de popularité au cours de l’année suivante. D’abord grâce à la réponse ferme adressée à Pékin au lendemain du discours de Xi Jinping, puis à son soutien inconditionnel apporté aux manifestants hongkongais. Et dans un contexte de campagne électorale, l’actuelle cheffe d’État a su faire des vecteurs de son estime recouvrée ceux du discrédit à jeter sur son rival.

Une élection en ombres chinoises

En s’établissant comme garante de la « souveraineté taïwanaise » et des « libertés démocratiques », Tsai Ing-wen a tenté de contraster avec la « stratégie du flou » (mohu yi dui, 模糊以對) adoptée par Han Kuo-yu et son parti. Stratégie qu’une RPC de plus en plus « pressante » aurait rendue, d’après elle, « de moins en moins praticable ».
Ainsi, lors de la première émission télévisée consacrée à la présentation du programme des candidats le 18 décembre dernier, le représentant du KMT s’est à nouveau vu reprocher sa rencontre avec les directeurs des bureaux de liaison de Hong Kong et de Macao avec la Chine continentale à l’occasion d’un déplacement en mars. Selon Tsai Ing-wen, une telle entrevue n’aurait pu que « cultiver l’atmosphère d’un pays, deux systèmes », en décalage complet avec les aspirations du peuple taïwanais. Au cours de l’unique débat télévisé opposant les candidats à la magistrature suprême, le 29 décembre, la présidente sortante s’est voulue d’autant plus claire en déclarant à son rival, en même temps qu’aux téléspectateurs, sa volonté de « ne pas faire de Taïwan le prochain Hong Kong ». En creux, la candidate du PDP a donc prévenu les électeurs du risque d’absorption de Taïwan dans la Chine populaire en cas d’accession de Han Kuo-yu à la tête du pays.
*Lors d’un forum en Chine continentale en mars 2019, cet ex-député KMT (2002-2012) avait ouvertement évoqué, en cas de réunification (qu’il soutient et espère), la potentielle « décapitation » (zhanshou, 斬首) des « indépendantistes taïwanais ne reconnaissant pas la Chine » (Taidu bu chengren Zhongguo ren, 台獨不承認中國人).
S’étant qualifiée elle-même de « présidente la plus concernée par la défense nationale » qu’ait connue la République de Chine, Tsai Ing-wen a également pointé du doigt la liste nationale du KMT pour les élections législatives. En cause : la nomination de plusieurs individus ouvertement favorables à la réunification avec le continent. Certes, quelques noms avaient été retirés à la suite du tollé provoqué dans l’opinion publique par sa publication, comme celui de Chiu Yi (邱毅)*. Mais il subsiste, en quatrième position (donc éligible), le général Wu Sz-huai (吳斯懷). Au cours d’une visite en Chine continentale en 2016, celui-ci avait assisté à un discours de Xi Jinping et s’était levé au moment de l’hymne national de la République populaire de Chine.
À cela s’est ajoutée la mobilisation d’une menace pernicieuse par Tsai Ing-wen et son parti, celle de « l’infiltration chinoise » (hongse shentou, 紅色滲透) – à la fois dans le paysage médiatique et sur les réseaux sociaux à Taïwan. Une série d’analyses et de rapports émis dans la foulée des élections locales de 2018 a pointé le rôle, direct ou indirect, joué par Pékin via ces canaux d’information dans la visibilité accordée au candidat Han Kuo-yu. Ces propos restent à nuancer : si la RPC a certainement contribué à la victoire du KMT en général et dans la ville de Kaohsiung en particulier, ce n’est pas à elle qu’en revient la seule responsabilité.
Pour autant, l’influence exercée par les autorités continentales sur le vote des citoyens taïwanais représente un sujet de préoccupation pour le PDP et pour une partie de l’opinion publique. En s’emparant de cet enjeu via le vote d’une loi dite « anti-infiltration » (fan shentou fa, 反滲透法), proposée fin novembre par les députés PDP du Yuan législatif et adoptée en troisième lecture le 31 décembre dernier, le parti de Tsai Ing-wen a fait d’une pierre deux coups : il s’est posé en défenseur de la sécurité nationale tout en cherchant à tarir une source de voix pour son principal rival – et interlocuteur privilégié du Parti communiste chinois (PCC) sur l’échiquier politique taïwanais.
Dans sa lutte contre l’infiltration chinoise, le gouvernement de Taipei peut d’ailleurs compter sur le soutien des États-Unis. Le Congrès américain a, par plusieurs fois ces dernières années, incité l’administration Tsai à prendre des mesures face à l’immixtion de la RPC dans les élections à Taïwan, déjà fustigée publiquement par certains officiels. Mais au-delà de la défense des idéaux démocratiques se joue une rivalité entre grandes puissances. Car dans un contexte de tensions entre Pékin et Washington, la Maison Blanche préfèrerait la reconduction d’une présidente étiquetée PDP à une alternance au profit du KMT. Une première pour les États-Unis qui, depuis que les Taïwanais élisent leur président au suffrage universel direct, se sont toujours prononcés en faveur du maintien du statu quo et de l’apaisement des relations entre les deux rives du détroit.

Retour de vague

Malgré la succession de sondages en sa défaveur, Han Kuo-yu a tenté de continuer à surfer sur la vague qui lui avait permis de décrocher la mairie de Kaohsiung, considérée comme un bastion du PDP. Concrètement, le candidat du KMT a conservé sa posture volontiers qualifiée de populiste : celle d’un « homme du peuple » face à une « élite déconnectée ». Dernière illustration en date, sa conclusion lors du débat télévisé du 29 décembre :
« À tous mes chers amis qui ferment encore les yeux, tous les présidents élus ces vingt dernières années sont diplômés du département de droit de l’Université nationale de Taiwan [Taida, 台大 – l’université la plus prestigieuse du pays, NDLR]. Les diplômés de ce département font les meilleurs juges, procureurs et avocats du pays, mais en ce qui concerne le poste de président de la République, les résultats sont de moins en moins bons. […] Voulons-nous encore, en 2020, d’un président formé en droit dans cette université ? Ne pouvons-nous pas changer ? Je demande à tout le peuple taïwanais, à tous mes chers amis, de se pencher sur la question. »
Mais cet appel au « bon sens » des électeurs s’est révélé parfois douteux. Comme en avril 2019, lorsque Han Kuo-yu et Tsai Ing-wen s’étaient écharpés, par déclarations interposées, au sujet de l’armée taïwanaise. Le maire de Kaohsiung avait fini par tenter de disqualifier les propos de la présidente, également commandante en chef des armées, en rétorquant : « Elle n’a même pas fait son service militaire ! » Une saillie, parmi d’autres, qui lui avait valu nombre d’accusations de sexisme. Mais au-delà de cette dimension, à laquelle Han Kuo-yu est souvent réduit par la presse occidentale, le candidat du KMT a tenté d’attaquer Tsai Ing-wen sur deux points liés l’un à l’autre, touchant aux relations entre les deux rives du détroit de Taïwan.
C’est d’abord le bilan économique de la présidente qui a été pointé du doigt. Bien que les prévisions de croissance du PIB taïwanais pour 2019 et 2020 aient été revues à la hausse par la Direction générale du Budget, de la Comptabilité et des Statistiques (respectivement à + 2,64 % et + 2,72 %), Han Kuo-yu et ses soutiens ont tempéré cette réussite en mobilisant d’autres indicateurs : hausse du nombre de fermetures d’entreprises, stagnation du salaire moyen (quasiment au même niveau depuis 20 ans), baisse des exportations et des profits engrangés par les entreprises… Des réalités que masque le seul taux de croissance du PIB, dont l’augmentation repose essentiellement sur les investissements d’entreprises taïwanaises opérant sur le continent liés au contexte de guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis. Tsai Ing-wen, élue en 2016 sur un programme faisant la part belle à la réduction des inégalités, aurait donc été incapable de donner corps à ses promesses. En cause selon le KMT : la dégradation des relations avec Pékin sous son mandat et les sanctions économiques imposées par la RPC à l’égard de Taïwan.
Autre conséquence de cette détérioration soulignée par Han Kuo-yu : la perte d’un tiers des alliés diplomatiques de la République de Chine au profit de la RPC sous la présidence de Tsai Ing-wen (15 en 2020 contre 22 en 2016). Drôle d’accomplissement, s’est fendu l’entourage du candidat, pour celle qui se veut défendre la souveraineté de la République de Chine. L’ancien président Ma Ying-jeou (KMT, 2008-2016), soutien de Han Kuo-yu et artisan d’une « trêve diplomatique » (huolu waijiao, 活路外交) entre Pékin et Taipei sous sa mandature, avait ainsi déclaré en octobre 2019 que l’histoire se souviendrait de Tsai Ing-wen comme « la présidente des ruptures diplomatiques ayant trahi et humilié sa nation ».
C’est à travers ces deux points que s’est dessinée la stratégie du candidat : face à une adversaire capitalisant sur la seule année 2019, c’est l’ensemble du mandat de Tsai Ing-wen que Han Kuo-yu s’est échiné à rappeler à l’électorat taïwanais. Car d’après lui, les tendances lourdes initiées ou catalysées depuis 2016 pourraient conduire l’État taïwanais à sa propre disparition. Le jour de sa victoire à la primaire du KMT, le maire de Kaohsiung avait d’ailleurs déclaré que l’élection de 2020 prendrait la forme d’une « guerre de vie ou de mort pour la République de Chine et pour la prochaine génération de Taïwanais ».
Pour convaincre et prendre le contre-pied de sa rivale, le candidat du KMT a tenté, tant bien que mal, de découpler l’économie du politique : « La sécurité pour le pays, la prospérité pour le peuple » (guojia anquan, renmin youqian, 國家安全、人民有錢), résume son slogan. Autrement dit, le continent serait la promesse de « faire beaucoup d’argent » pour les Taïwanais, sans implication en matière de souveraineté nationale. Mais si Han Kuo-yu a clairement rejeté la formule « un pays, deux systèmes » lors d’un meeting en juin 2019, celui-ci n’a pas complètement écarté la perspective d’un accord de paix avec le continent, pourvu que Pékin renonce à l’usage de la force.

Taïwan à la croisée des chemins ?

Malgré ses efforts, cela fait plusieurs mois que Han Kuo-yu est largement distancé dans les sondages. Tsai Ing-wen caracole en tête des intentions de vote, plafonnant autour de 45 % depuis la mi-novembre, là où son rival du KMT oscille entre 25 % et 30 %. James Soong (宋楚瑜) ne recueillerait que 7 % des suffrages. Mais malgré leur constance ces derniers mois, les projections électorales ne sont pas réputées pour leur grande fiabilité à Taïwan. L’ère de la « post-vérité », à laquelle la démocratie taïwanaise n’échappe pas, incite à prendre plus de précautions.
En réalité, la grande inconnue réside surtout dans la nouvelle composition du Yuan législatif. Il n’est pas certain que le candidat victorieux à la présidentielle parvienne à s’y assurer une majorité absolue (57 sièges sur 113). Au cœur des interrogations : le score qu’enregistrera le nouveau parti de l’actuel maire de Taipei, Ko Wen-je (柯文哲), le Parti du peuple taïwanais (PPT).
*Bien que Terry Gou (郭台銘), homme fort du TPP, se soit présenté à la primaire du KMT.
Car s’il parvient à faire élire quelques candidats, ce que les sondages semblent confirmer, le PPT compte faire de ses députés des arbitres entre le KMT et le DPP. La raison d’être de ce parti réside en effet dans le dépassement du clivage structurant la scène politique taïwanaise, entre coalitions « bleue » (fanlan 泛藍), menée par le premier, et « verte » (fanlü, 泛綠), menée par le second*. Et si à cela s’ajoutait l’élection d’une poignée de députés sans étiquette, le vainqueur des présidentielles ne disposerait pas automatiquement de la latitude nécessaire à l’application de son programme. Il lui faudrait convaincre les législateurs hors de sa coalition afin d’obtenir la majorité nécessaire pour chaque vote. Une situation inédite à Taïwan.
*Françoise Mengin, Fragments d’une guerre inachevée. Les entrepreneurs taïwanais et la partition de la Chine, Paris, Karthala, 2013, p. 195.
Quoi qu’il en soit, ces élections auront eu le mérite de soulever un enjeu essentiel des relations entre les deux rives du détroit : celui de la pérennité du statu quo. Car les discours politiques entendus au cours de cette campagne ont posé, en creux, la même question : dans le contexte actuel, la RPC est-elle encore disposée à tolérer l’absence de toute véritable avancée en matière de rapprochement politique avec Taïwan ? Et à cela, chaque candidat à la présidence de la République de Chine a répondu en vertu des ambitions de long terme de son parti : refus de renoncer à la réunification pour le KMT versus refus de renoncer à l’indépendance pour le PDP – selon la formulation de Françoise Mengin, directrice de recherche au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI)*.
En s’étant accusés l’un l’autre de vouloir rompre le statu quo, Tsai Ing-wen et Han Kuo-yu ont donc révélé que cette situation risquait de bientôt devenir impossible à défendre comme à tenir. C’est l’issue du scrutin, et la réaction de la RPC, qui en détermineront les aménagements.
Par Alexandre Gandil
A propos de l'auteur
Alexandre Gandil
Doctorant en science politique au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), Alexandre Gandil consacre ses recherches à la construction du politique dans le détroit de Taiwan. Anciennement doctorant associé à l'Institut de Recherche stratégique de l'Ecole militaire (IRSEM, 2016-2019) puis à la fondation taïwanaise Chiang Ching-Kuo (depuis 2019), il est passé par le Dessous des cartes (Arte) avant de rejoindre la rédaction d'Asialyst. Il a été formé en chinois et en relations internationales à l'INALCO puis en géopolitique à l'IFG (Université Paris 8).