Politique
Reportage

Pour les Taïwanais, "la Chine est un endroit pour travailler, pas pour vivre"

"Un pays, deux systèmes pour réunification la Chine" : slogan déployé à Xiamen et visible de l'autre côté du détroit de Taïwan. (Source : CGTN)
"Un pays, deux systèmes pour réunification la Chine" : slogan déployé à Xiamen et visible de l'autre côté du détroit de Taïwan. (Source : CGTN)
Le 1er octobre dernier, la République populaire de Chine fêtait ses soixante-dix ans. Comme chaque année depuis l’an 2000, les employés des entreprises basées en Chine jouissent en moyenne d’une semaine de repos. Pour les Taïwanais, toujours plus nombreux à travailler sur le continent, c’est aussi l’occasion de se ressourcer et de revenir au pays. Trois jeunes actifs en quête de réussite professionnelle racontent leur expérience de l’autre côté du détroit.

Contexte

Xi Jinping ne cache pas ses intentions de récupérer Taïwan, par la force si nécessaire. Le président chinois l’affirmait encore le 2 janvier dernier lors d’un discours destiné à défier son homologue taïwanaise. Partie intégrante de sa stratégie de réunification, les « 31 incitations à l’intention des compatriotes taïwanais » sont une invitation officielle à venir profiter du « miracle économique » chinois, dans le but d’étendre sa sphère d’influence à Taïwan.

Pourtant, les « compatriotes » n’ont pas attendu Xi Jinping pour s’établir sur le continent. Si dans les années 1990, cadres et investisseurs traversaient le détroit à la recherche de ressources matérielles et de main-d’œuvre bon marché, aujourd’hui la tendance s’inverse et les grandes villes de la côte est chinoise grouillent également de jeunes Taïwanais carriéristes et employés par des entreprises chinoises. En 2017, sur les 736 000 Taïwanais travaillaient hors du pays, dont 405 000 en Chine continentale, selon le bureau des statistiques à Taïwan.

*Les noms ont été changés.
Debby, Amanda et Kelly* n’hésitent pas une seule seconde quand on leur pose la question : après leurs études, elles sont parties travailler « à l’étranger ». Mais pour leurs collègues chinois, elles sont des « compatriotes » venues d’une autre province. Toutes trois ont tenté leur chance dans le pays voisin : « Je voulais fuir loin de Taipei et aussi m’éloigner de mon domaine d’étude, le marketing, confie Debby. J’ai trouvé cette entreprise taïwanaise basée à Canton qui proposait un travail en ingénierie des procédés sans diplôme requis au préalable. » Depuis, la jeune femme travaille pour une entreprise américaine basée à Shunde, au sud de Canton.

Les perspectives d’une carrière stimulante

« À Taipei, on peut rester dans la même entreprise pendant dix ans, explique Kelly. Mais en Chine, on est constamment amené à s’améliorer, à trouver un emploi avec plus de responsabilités. Une entreprise n’attend jamais de vous que vous restiez plus de deux ans. » Responsable marketing, elle s’est retrouvée en Chine de façon inattendue : « J’ai obtenu un premier emploi à Taipei après l’université. Moins de deux mois plus tard, j’étais à Shenzhen, missionnée par mon employeur. Même si à l’origine, je n’avais jamais pensé à partir en Chine, lorsque j’ai quitté mon poste, je n’ai pas tout de suite cherché à rentrer à Taipei et une opportunité s’était déjà présentée à Shanghai. »
À 24 ans, Kelly s’apprête à entamer sa troisième expérience professionnelle, cette fois à Pékin. Ce qui justifie la prolongation de son séjour sur le continent ? Le salaire. « J’ai commencé à 8 000 yuans [1 017 euros, NDLR] par mois, ce qui est plutôt équivalent au salaire de mes anciens camarades restés à Taipei. La différence, c’est qu’eux ont stagné alors que moi, j’ai été vite augmentée. » Un argument corroboré par les deux autres jeunes femmes : « Là-bas, complète Debby, si vous faîtes du bon travail, l’employeur va investir sur vous. »
« Je me suis retrouvée embauchée par une entreprise taïwanaise pour un programme spécifiquement destiné aux nouveaux diplômés, confie Amanda, à Shanghai depuis deux ans. Ils m’ont fourni un logement, une paie très correcte, et même des billets d’avions pour revenir de temps en temps à Taïwan. » Traditionnellement, les compagnies taïwanaises basées en Chine sont à la recherche d’employés taïwanais, perçus comme plus qualifiés, notamment en anglais. « C’était le cas à l’époque de mes parents, mais maintenant, je vois bien que les Chinois de mon âge sont tout aussi performants », poursuit-elle.
Si ce stéréotype persiste, la roue tourne doucement à mesure que la Chine se développe et que le niveau d’éducation augmente. Dans les années 1990, les Taïwanais qui s’établissaient sur le sol chinois étaient généralement des hommes d’affaires et d’âge moyen, venus profiter d’une économie en plein boom, et d’une main-d’œuvre non-qualifiée. Parmi les figures de cet « âge d’or » : Terry Gou et son entreprise Foxconn établie en Chine depuis 1988, grand prestataire d’Apple et désormais l’un des principaux employeurs du pays.
Aujourd’hui, le rapport de force s’inverse : ce sont de jeunes actifs qui espèrent trouver sur le marché chinois des opportunités de carrière plus stimulantes que dans leur terre natale, où l’économie stagne. De plus en plus de Taïwanais sont employés par des entreprises chinoises. « Mes collègues plus âgés insistent sur le fait que ce n’est pas une bonne période pour les Taïwanais vivant en Chine. Avant, nous étions plus avantagés. » Kelly fait référence aux tensions entre Pékin et Taipei et à la perte de vitesse de l’économie chinoise. « Les ressources humaines de leur côté s’arrachent les cheveux à chaque fois qu’une nouvelle règle concerne les employés taïwanais », ajoute-t-elle.

Concilier idéaux et réussite professionnelle

Le profil des nouveaux « Taishang » – ou expatriés taïwanais – a changé. Tout comme leurs opinions politiques. En 2016, les Taïwanais ont élu Tsai Ing-wen, une présidente plutôt tournée vers l’indépendance vis-à-vis de la Chine, et majoritairement soutenue par les jeunes. Paradoxalement, ce sont ces mêmes jeunes qui parfois traversent le détroit en quête de travail. Ces derniers n’abandonnent pas pour autant leur idéaux indépendantistes et leur identité taïwanaise. « Il y a un vrai décalage avec les collègues plus âgés, qui ont une vision beaucoup plus pro-Chine. Certains vont jusqu’à vanter les mérites du Parti communiste sur leur compte Wechat. Je ne sais pas s’ils le font pour le business ou parce qu’ils le pensent vraiment », s’interroge Amanda.
En fournissant billets d’avion et congés payés, les employeurs ont longtemps renvoyé au pays les employés taïwanais en période d’élections, les sommant d’aller voter pour le Kuomintang (KMT), qui soutient de fortes relations avec Pékin, sous peine de compromettre leur propre lien avec la Chine. Ce changement de paradigme, les entreprises sur place semblent l’avoir bien compris, car aujourd’hui, cette pratique se perd et prend des allures inverses : « J’ai des amis à Shanghai dont l’employeur chinois fait en sorte de les empêcher de retourner à Taïwan lors des périodes électorales », souligne Amanda.
Pour la jeune femme, concilier ses opinions politiques et sa carrière en Chine est une tâche difficile. « L’autre jour, pendant un voyage d’affaires à Canton, mes collègues chinoises m’ont montré une affiche de propagande où il était écrit : « La patrie réunifiée (祖国统一) ». Ils m’ont dit : « Tu vois, Amanda, tu devrais en prendre de la graine. » Ces derniers mois, en plein regain de tensions entre la Chine et Taïwan et à l’approche de l’élection présidentielle prévue le 11 janvier à Taipei, Amanda doit faire face à de nombreuses remarques. « Même les conducteurs de taxis me demandent quelles sont mes opinions politiques ! Cela me pèse de devoir me taire, mais si j’explique que je ne soutiens pas le KMT, ils vont tout de suite me demander ce que je fais ici. Car pour eux, je suis contre les relations Taïwan-Chine. Certains décident de parler comme les Chinois pour ne plus être embêtés, mais je refuse de me forcer à cacher mon accent taïwanais. »
Debby, quant à elle, dit « ne pas s’intéresser particulièrement à la politique ». À ses yeux, les différences d’état d’esprit ne sont pas un problème. « Avec les employés et les clients chinois, nous ne parlons pas politique, et c’est très bien comme cela. Pour ne pas me faire embêter dans la vie de tous les jours, je me suis entrainée à prendre l’accent chinois. » Elle apprécie la vie en Chine, notamment l’avancée technologique et les paiements en ligne, l’efficacité de l’industrie des services. Toutefois, en janvier prochain, elle a décidé de rentrer définitivement à Taïwan. « Je suis gay et je n’ai pas réussi à convaincre mon amie de déménager en Chine. Je ne pense pas que la Chine avancera sur les droits des couples du même sexe. Si je retourne à Taïwan, c’est donc pour elle. »
Par Alice Hérait, à Taipei
A propos de l'auteur
Alice Hérait
Journaliste, Alice Hérait est spécialisée sur les questions contemporaine en Asie-Pacifique, et plus particulièrement sur le monde sinisé. Elle est titulaire du Master Hautes Etudes Internationales (HEI) à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Sinophone, elle a vécu un an à Taïwan, où elle a étudié à l'Université Nationale de Taiwan (國立台灣大學). Elle nourrit un vif intérêt pour les relations entre Pékin et Taipei.