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Azadi

"Vivek" : le combat pour la liberté en Inde

Extrait de "Vivek", documentaire d'Anand Patwardhan. (Source : Globeistan)
Extrait de "Vivek", documentaire d'Anand Patwardhan. (Source : Globeistan)
Lutter contre « l’idéologie de l’inégalité » en Inde, c’est tout le sens de Vivek, documentaire d’Anand Patwardhan. Un hommage aux militants assassinés pour avoir dénoncé la radicalisation et le fondamentalisme religieux dans le pays de Narendra Modi.

Azadi

L’Inde et, plus largement, le monde sud-asiatique offrent un vivier infini de voix audacieuses, souvent invisibles au sein de l’espace occidental. Elles réclament inconditionnellement la liberté dans des espaces autocrates de plus en plus coercitifs. Cette chronique espère s’en faire l’écho sous le nom d’Azadi, « liberté » en hindi, en hommage à celles et ceux qui prennent aujourd’hui de nombreux risques pour la défendre.

« Ce ne sont pas les mensonges qui me gênent, mais le fait que vous les croyiez. » À l’heure de la propagation des fake news et intox politiques, en Inde comme ailleurs dans le monde, cette phrase semble presque anodine. Elle a pourtant été prononcée en août 2013 par le docteur Narendra Dabholkar, intellectuel athée et travailleur social, lors d’une conférence organisée par son association de lutte contre la superstition en Inde (Andhashraddha Nirmoolan Samiti, ANIS), qu’il a fondée au Maharashtra en 1989. Dabholkar sera assassiné quelques jours plus tard en pleine rue, non loin de son domicile.
Ces événements se sont déroulés quelques mois à peine avant l’élection de Narendra Modi et l’avènement du Bharatiya Janata Party (BJP) à la tête du pays. L’assassinat du docteur Dabholkar, ouvertement critique du fondamentalisme religieux en Inde, marque une longue série d’attentats et actes criminels visant des intellectuels indiens au nom de leurs opinions.
C’est en hommage à ce « rationaliste », et à de nombreux autres, assassinés ou menacés pour avoir dénoncé la radicalisation et le fondamentalisme religieux de la société indienne, que le documentariste Anand Patwardhan a tourné Vivek (« la Raison » ou « La sagesse »), entre 2015 et 2017. Ce film de plus de trois heures et demie a été présenté en 2018 au festival international du film de Toronto ainsi qu’au festival Jean Rouch en France, et a remporté depuis plusieurs récompenses prestigieuses.
Projeté en deux parties à l’Inalco le 11 février dernier et le 3 mars prochain, le documentaire est entièrement disponible sur Youtube, uniquement en marathi et hindi/anglais, sous forme de 16 vignettes. Il relate le combat contre « l’idéologie de l’inégalité », mots de l’essayiste Govind Pansare, membre du parti communiste indien abattu le 20 février 2015.
Affiche du film indien "Reason" d'Anand Patwardhan. (Crédit : Patwardhan)
Affiche du film indien "Reason" d'Anand Patwardhan. (Crédit : Patwardhan)

La motocyclette de la mort

En introduction, un vrombissement résonne. Celui d’une motocyclette dans la nuit, une signature sordide. Elle annonce la mort pour les intellectuels visés par des hommes de main dont les commanditaires demeurent mystérieux. Furtive, la motocyclette symbolise aussi l’infâme lâcheté qui a frappé la nuit ou au petit matin, chez eux, ceux qui s’opposent au fondamentalisme par leurs mots : le docteur Narendra Dhabolkar (2013), le militant Govind Pansare (2015), l’écrivain M.M Kalburgi (2015) et la journaliste Gauri Lankesh (2017).
En leur redonnant les corps et la voix dont ils ont été privés, le réalisateur s’empare de ces figures intellectuelles et politiques pour dénoncer l’ascension d’un régime fascisant mené par Narendra Modi et les idéologues du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS). L’organisation qui fonctionne comme une milice projette d’ailleurs d’ouvrir sa propre école militaire, relevait récemment Lina Sankari pour l’Humanité, faisant écho aux images dérangeantes de la caméra.
Voir l’épisode 10 : « RSS » du documentaire Vivek d’Anand Patwardhan :
Le travail de Patwardhan relève plus du documentaire militant que du film ethnographique. Il invite ainsi le spectateur à rencontrer des partisans de l’hindutva (hindouité), en les confrontant ou en soulignant l’activisme des différentes cellules extrémistes qui gravitent dans une idéologie à la fois mortifère, viriliste, exaltante et fébrile.
Ses choix peuvent être critiquables : il ne cherche ni à analyser les motivations derrière ces adhésions ni leurs contextes complexes. Néanmoins il offre des détails spectaculaires sur les agissements de groupes sectaires tels que le Sanatan Sanstha à Goa, dont des membres ont été accusés des assassinats des intellectuels cités et d’avoir tenté de fomenter des attentats. Il dénonce les exactions commises par les Gaurakshas, groupuscules de défense des vaches qui n’hésitent pas à lyncher et mettre à mort des individus (dalits comme musulmans), au seul prétexte que ces derniers auraient consommé ou vendu (réellement ou non), « de la viande de vache ».
La violence des scènes d’archives contraste cependant avec les témoignages d’habitants. Ces derniers le rappellent : ces groupuscules n’ont que rarement le soutien des populations villageoises. Mais pour bâtir leur légitimité, ils savent jouer des profondes inégalités sociales, d’une crise économique et démographique catastrophique, et de la réécriture de l’histoire.

Révisionnisme

Le bricolage historique des militants de l’hindutva est en effet l’autre cheval de bataille de Patwardhan. Le documentariste se moque des nombreuses déclarations pseudo-scientifiques et controverses historiques, légions en Inde depuis des décennies, notamment dans les programmes scolaires.
Il est cependant gênant que le réalisateur lui-même succombe à la tentation de la réécriture, mettant en exergue un Mohandas Gandhi bien plus unificateur et rassembleur qu’il ne l’a été en réalité, notamment auprès des mouvements Dalits, minimisant le rôle du Dr B.R Ambedkar. Penseur majeur et homme politique dalit, il fut souvent en conflit avec Gandhi. Néanmoins, le parti pris de Patwardhan a le mérite de souligner la force des contre-discours évoluant au sein des communautés les plus marginalisées et les moins formellement éduquées.

Le pouvoir de la scène

Ces dernières s’expriment, non pas dans des essais et conférences dont la circulation demeure circonscrite aux plus favorisés, mais à travers d’érudites performances artistiques itinérantes qu’Anand Patwardhan capture avec poésie, comme il l’avait déjà fait dans Jhai Bhim Comrade en donnant largement la parole au Kabir Kala Manch.
Le Kabir Kala Manch a été créé en 1992 à Pune, au Maharashtra, au moment des violences entre hindous et musulmans au Gujarat. C’est un collectif d’artistes engagés dans la défense des basses castes, des femmes, des ouvriers et des sans-terres. Qualifiés de « naxalites » – milice d’inspiration maoïste qui circule dans le centre de l’Inde – par le gouvernement, plusieurs de leurs membres ont été poursuivis par la justice. Contraints de cesser ou réduire leurs activités entre 2013 et 2017, certains comme la chanteuse folk Sheetal Sathe, poursuivent néanmoins leur mission d’éducation populaire et d’information.
Le réalisateur rappelle également le lien puissant entre les performeurs du Kabir Kala Manch, leur auditoire et la longue tradition de poètes dalits, à l’image de Tukaram, écrivain mystique du XVIIème siècle, cité à nombreuses reprises dans le documentaire. Les œuvres produites, notamment au Maharashtra, n’ont eu cesse de remettre en cause l’idéologie brahmanique et les injustices sociales qu’elle engendre, tout en proposant de profondes réflexions spirituelles. Elles ont fortement inspiré les mouvements d’émancipation dalit et résonnent aujourd’hui dans l’art activiste. Ce sont ainsi ces voix « subalternes » que met en valeur le documentaire Vivek.

De l’ombre aux étoiles

L’une d’elles est celle de Rohith Vemula. Ce doctorant de l’université d’Hyderabad, dalit, issu d’une famille agricole très pauvre, se revendiquait comme un libre penseur, féru de justice sociale, aspirant un jour à devenir « écrivain » et un scientifique comme Carl Sagan. Les rêves du jeune homme ont cependant été écrasés par une institution universitaire largement castéiste, soutenue par la hargne des ultranationalistes.
Entre 2013 et 2016, Vemula et son association avaient été ostracisés sur la base de leur caste et de leur engagement politique : ils avaient tenté de projeter le documentaire Muzzafanagar bakhi hai, dénonçant des pogroms anti-musulmans survenus en 2013 dans l’Uttar Pradesh au nord de l’Inde.
Le 17 janvier 2016, à bout de ressources, épuisé, laissant derrière lui une lettre extraordinaire, Rohith Vemula s’est donné la mort. Patwardhan revient dans l’épisode 11 sur cet événement tragique, désormais un marqueur temporel et politique puissant auprès d’une génération entière.
Voir l’épisode 11 du documentaire Vivek d’Anand Patwardhan :

Détermination étudiante

En 2020, la voix et l’acte ultime de Rohith Vemula, dénigré et insulté jusque dans la mort, symbolisent la lutte étudiante contre l’oppression et les inégalités de caste.
C’est aussi cette détermination d’une certaine jeunesse indienne, qu’elle soit d’ailleurs du fait des activistes de l’hindutva ou des « progressistes », que l’on retrouve dans les épisodes 12 et 13, consacrés respectivement à la grande université JNU et au désormais ex-leader étudiant Kanhaiya Kumar.
Voir l’épisode 12 du documentaire Vivek d’Anand Patwardhan :
Originaire du Bihar, ce jeune membre du parti communiste a galvanisé les foules par ses discours charismatiques et rassembleurs, revendiquant l’égalité pour tous et toutes dans l’enseignement supérieur et dans la société.
Voir l’épisode 13 du documentaire Vivek d’Anand Patwardhan :

Terreur

Violences et actes terroristes dirigent la fin du documentaire. Les épisodes consacrés à ces questions relèvent cependant plus des hypothèses de l’auteur et de ses interlocuteurs que d’une enquête étayée. Les fondamentalismes d’autres communautés (musulmanes et chrétiennes, par exemple) demeurent par ailleurs non traités, ce qui peut surprendre dans un travail visant la montée de l’intolérance, une approche sur laquelle Patwardhan s’est déjà exprimé en novembre 2008, au moment des attentats de Bombay.
Néanmoins, la focale choisie a le mérite de rappeler l’histoire solidement ancrée du terrorisme « safran » (extrémisme hindou), de Nathuram Godse, meurtrier de Gandhi, aux événements actuels, en passant par les attentats de Malegaon en 2006, au Maharashtra. L’un des suspects de cette explosion emblématique (40 morts et 125 blessés) était une « sadhvi » : une sainte au sens de renonçante, religieuse, membre du RSS, Praghya Thakur. Acquittée par la suite, elle est depuis 2019 élue au Lok Sabha, la chambre basse du parlement. Sa personnalité pour le moins ambivalente voire caricaturale n’est pas sans rappeler celle d’un autre fanatique, le Yogi Adityanath aujourd’hui ministre en chef de l’Uttar Pradesh, un État où appels à la haine et exactions contre les populations sont désormais routiniers.
Ces deux épisodes amènent la conclusion : l’avènement d’une nation hindoue, non pas fondée sur la raison, la critique et la liberté d’expression mais sur la terreur, l’essentialisation de l’hindouisme et de l’altérité, et la galvanisation de la violence physique et morale à l’encontre de toutes celles et ceux qui s’opposeraient à l’idéologie dominante. Les dernières scènes rendent ainsi hommage à Gauri Lankesh, journaliste d’investigation abattue chez elle en 2017. Comme pour les autres intellectuels assassinés, l’enquête criminelle a longtemps stagné.
Le combat pour la liberté n’est pas terminé, souffle pourtant Patwhardan. Dans les dernières images de Vivek, de très jeunes femmes, armées de percussions, ont le front ceint du nom de Gauri Lankesh.
Par Clea Chakraverty
A propos de l'auteur
Cléa Chakraverty
Clea Chakraverty est une journaliste franco-indienne qui a vécu en Inde de 2006 à 2013. Elle a travaillé pour de nombreux titres tels que La Vie, Les Echos et Le Monde diplomatique ainsi que sur plusieurs documentaires télévisuels. En 2013, elle reçoit la bourse journaliste de la Fondation Lagardère. Elle travaille désormais pour le site The Conversation.