Politique
Entretien

Samrat Choudhury: "Les Indiens ont retrouvé leur voix"

Manifestation contre l'Amendement à la loi sur la citoyenneté (Citizenship amendment Act, CAA) et contre le Registre national des citoyens (National Citizens Register, NRC), à New Delhi, le 21 décembre 2019. (Source : Vox)
Manifestation contre l'Amendement à la loi sur la citoyenneté (Citizenship amendment Act, CAA) et contre le Registre national des citoyens (National Citizens Register, NRC), à New Delhi, le 21 décembre 2019. (Source : Vox)
Comment décrire l’actuel mouvement social en Inde ? Une révolution en germe ? Un dernier sursaut démocratique ? Trop tôt pour le dire. Depuis début décembre, les Indiens descendent par milliers dans les rues de tout le pays. Des manifestations massives où la population affronte les forces de l’ordre contre certaines mesures juridiques qui pourraient changer la nature même de la démocratie indienne : le registre national des citoyens et l’amendement à la loi sur la citoyenneté, tout deux suspectés d’exclure les musulmans de la société. Le journaliste Samrat Choudhury, spécialiste du Nord-Est indien, revient pour Asialyst sur ces événements qui font trembler l’Inde. Un pays que certains ont désormais du mal à qualifier de « démocratie ».
Le National Register of Citizens (NRC), registre listant les citoyens, apparenté à un recensement, a été finalisé le 31 aout dernier en Assam. Datant de 1951, il vise à établir une liste de citoyens « approuvés » en fonction de la documentation que chaque famille peut fournir. L’objectif : limiter l’immigration illégale, notamment en provenance du Bangladesh voisin. A la fin de ce recensement, près de 2 millions de personnes, musulmans comme hindous, n’étaient pas inscrites sur les listes. Elles risquent aujourd’hui d’être déchues de leur citoyenneté et déportées dans des camps d’internement, déjà en construction en Assam.
La seconde mesure dénoncée par les manifestants indiens est le Citizen Amendement Act (CAA). Adoptée par le parlement indien le 11 décembre, il amende la loi sur la citoyenneté. Elle facilite la naturalisation de réfugiés arrivés en Inde avant le 31 décembre 2014, provenant du Pakistan, du Bangladesh ou d’Afghanistan, mais à condition qu’ils appartiennent à une minorité religieuse dans leurs pays d’origine, à l’exclusion des musulmans. Le gouvernement de Narendra Modi et le Bharatiya Janata Party (BJP) au pouvoir justifient ces mesures en soutenant qu’elles ne changent en rien la situation pour les citoyens indiens, musulmans ou non, ce que récuse une partie de la population. Nombreux sont en effet ceux qui jugent cette loi anti-musulmane et anti-constitutionnelle. Le 24 décembre la validation d’un futur registre national citoyen lancé mi-avril 2020 fait craindre un recensement biaisé sur des critères religieux. Nombreux au gouvernement sont les radicaux qui ne cachent pas leur projet de créer une nation indienne fondée sur l’hindouité au lieu du sécularisme garanti par la Constitution de 1951.

Entretien

Journaliste et auteur, Samrat Choudhury a récemment co-édité l’ouvrage Insider/Outsider, Belonging and Unbelonging in North-East India (Avec Preeti Gill, Amarillys, 2019), une anthologie d’écrits autour de l’identité et du sentiment d’appartenance dans le Nord-Est indien. Il vient de lancer la revue académique Partition Studies Quarterly avec des universitaires indiens afin de mieux déchiffrer l’histoire et les conséquences de la Partition dans l’Inde du Nord-Est. Retrouvez-le sur Twitter.

Le journaliste indien Samrat Choudhury. (Copyright : Samrat Choudhury)
Le journaliste indien Samrat Choudhury. (Copyright : Samrat Choudhury)
L’Inde « reprend la rue dans ce qui pourrait être un dernier sursaut [démocratique] ou le début d’une véritable révolution », a récemment écrit Nilanjana Roy, écrivain et chroniqueuse au Financial Times. Est-ce également votre sentiment ?
Samrat Choudhury : (Rires) Je ne sais pas si on peut parler de révolution. Le terme est peut-être un peu exagéré car il ne faut pas oublier qu’une frange importante de la population ne veut pas voir ou comprendre l’impact potentiel de ces mesures. Mais une telle ferveur de la part de nos concitoyens fait certainement chaud au cœur.
Comment comprendre l’impact de ces mesures, toutes deux destinées à faciliter d’une certaine manière les flux migratoires, et a priori sans aucun rapport l’une avec l’autre ?
Beaucoup de sujets sont intrinsèquement mêlés les uns aux autres à travers ces mesures. Quand on parle d’immigration ici, dans le contexte sud-asiatique et indien, cela n’a rien à voir avec le contexte européen. Les tensions qui agitent l’Europe sont liées aujourd’hui à des flux migratoires relativement récents. Dans le Nord-Est et surtout en Assam, ce sont des questions qui existent depuis près de soixante ans. Le sentiment de défiance envers les « étrangers » est latent et il faut le remettre dans son contexte historique. Le NRC a été mis à jour et appliqué seulement en Assam pour le moment. Il résulte d’une demande liée aux agitations dans cet État, qui datent des années 1970. A l’époque déjà, les « locaux » souhaitaient rejeter ceux qu’ils considéraient comme « étrangers », principalement des Bengalis, assimilés aux « Bangladais », en dépit du fait que de nombreux d’entre eux ont toujours vécu dans la région ou ont fait partie de vagues migratoires historiques sur des décennies, voire des siècles. Ces vues politiques ont perduré et ont conduit à une large acceptation d’un recensement tel que le NRC, y compris par les populations visées et stigmatisées. En effet, ce registre permet en théorie de les dédouaner une fois pour toutes et de faire accepter leur présence comme citoyens à part entière.
Une fois le registre mis en place, de nombreuses failles sont apparues, notamment dans le processus bureaucratique. Le jeu politicien s’y est immiscé. Certaines catégories de population ont aussi été exemptées du recensement, comme les « populations autochtones », typologie créée ad hoc à la fin du processus. Au bout du compte, 1,9 million de personnes se sont retrouvées « hors liste ». Le détail de ces chiffres n’a pas été donné officiellement et nous devons nous fier à des sources tierces. Mais il apparaitrait qu’entre 1,1 à 1,4 million de ces personnes soient hindoues. Un chiffre que le gouvernement actuel ne peut se permettre d’accepter ou de révéler, et qui remet complètement en cause sa politique « pro-hindoue ». En parallèle, le concept de nation « hindoue » (hindu rashtra) existant déjà de longue date dans l’idéologie du gouvernement BJP, l’idée d’une loi spéciale sur la citoyenneté a fait son chemin. Face aux résultats désastreux du NRC en Assam, il fallait désormais trouver une porte de sortie : ce qu’a fait le gouvernement en adoptant le CAA. Selon moi, des discussions politiques en sous-main ont appuyé l’idée du CAA afin de pouvoir offrir un moyen aux Hindous exclus du fameux registre en Assam de rester en Inde en tant que citoyens.
Le gouvernement discute aujourd’hui de la mise en place pour avril 2020 d’un Registre national de la population (NRC), qui viendrait doublonner avec le recensement officiel. Une sorte d’urgence politique de vouloir « classifier » tout un chacun, qui serait, selon votre article dans l’ouvrage Insider/Outsider, héritée des pouvoirs coloniaux. C’est-à-dire ?
Il faut ici aussi revenir à l’histoire et au projet qui a été celui de la nation indienne. Ce qui se passe aujourd’hui est une conséquence et un résidu de la Partition de 1947 [quand suite à l’indépendance vis-à-vis de l’Empire britannique, le Pakistan a été créé donnant lieu à un flux immense de population et de violence dans les deux pays, NDLR]. C’est d’ailleurs l’argument des idéologues du RSS [Rashtriya Swayamsevak Sangh, groupe patriote hindou et paramilitaire, bras armé du BJP, NDLR] : l’application d’un amendement sur la citoyenneté vient compléter ce qui ne s’est pas passé lors de la Partition, soit la création d’un État-nation hindou.
Leur projet a toujours été de traduire dans la population ce qui a été créé sur une carte. L’idée du NRC a été créé [dès 1951, NDLR] sur ces mêmes bases. Nombreux sont ceux qui pensent être submergés par la population bangladaise, notamment musulmane, et ce sentiment est exacerbé par la politique identitaire. L’argument sécuritaire sur l’idée de défendre les frontières se double alors d’un argument typologique avec l’obsession de savoir où vivent les gens et combien ils sont.
Pourquoi effectuer ces recensements maintenant ? Pourquoi sous ce gouvernement en particulier ?
Ce type de recensement n’est pas nouveau et il a été effectué ou pensé dans le temps. Cependant, on observe une accélération de ces processus sous le BJP qui est complètement obsédé par l’idée d’une nation hindoue (hindu rashtra) et qui est soutenu par ses partisans convaincus que des milliards de musulmans vont les envahir…
Vous avez récemment lancé une publication plus académique afin de mieux comprendre les études autour de la Partition du point de vue des États du Nord-Est indien et de la région en général. En quoi les pouvoirs coloniaux ont-ils selon vous joué un rôle dans la situation actuelle ?
Je pense en effet qu’on ne peut pas se détacher de l’histoire de la Partition et de son impact notamment dans la façon dont les frontières ont été dessinées et conçues. Je pense qu’il a été absurde de vouloir séparer musulmans et hindous. De la même façon, l’erreur fatale fut, dans le monde entier, de séparer des communautés afin de les faire « rentrer » dans le moule de l’État-nation tel que conçu par les pouvoirs occidentaux.
Nous avions, avant la Première Guerre mondiale, le système des empires, pour lequel je n’ai pas d’affection particulière. Mais ce système considérait d’une certaine façon la diversité des populations qu’il contrôlait. Avec l’avènement de l’État-nation, on impose une seule façon de concevoir une nation, comme la France qui a imposé une langue, une culture. Or cela se fait au détriment d’autres traditions. Mais dans un pays comme l’Inde, les chiffres sont démentiels ! La diversité linguistique et culturelle est si importante qu’une telle construction n’a pas de sens. Fonder un État-nation sur un seul élément identitaire comme la religion a donné lieu à la création du Pakistan ou, si l’on prend le critère linguistique, du Bangladesh. L’Inde a bon an mal an réussi à maintenir un certain cap mais ces problèmes existentiels ressurgissent aujourd’hui. Je blâme les pouvoirs coloniaux non pas d’avoir dessiné à la hâte des frontières sur une carte, en deux mois, avant de plonger l’Inde dans le chaos en partant. Je les blâme pour avoir quitté le pays en laissant derrière eux une façon de penser qu’ils ont imposée et que nous n’avons pas réussi à dominer. L’histoire nous ramène aujourd’hui à cette violence.
L’Union indienne est une république fédérale avec de nombreux États et politiciens gérant ces États. Certains chefs de ces États se sont déclarés contre le CAA et ont soutenu les révoltes citoyennes. D’autres semblent les mener de front, comme au Bengale. Est-ce juste un jeu politique ?
Non, c’est rassurant en fait ! Jusqu’à présent, tout ce qui se passait sous Modi était accepté plus ou moins en silence, ou de façon assez passive. Ce n’est peut-être pas la révolution, mais c’est une situation de résistance et les États la soutiennent, y compris dans ceux où le BJP est majoritaire. Il y a donc un fort sentiment de défiance vis-à-vis du pouvoir central, certes pour des raisons politiques différentes. Dans de nombreux États, les partis doivent rester vigilants aux attentes locales et régionales et ne peuvent pas perdre leurs électeurs. Ils restent ainsi les défenseurs d’une certaine idée de l’Inde qui a commencé au Gujarat [avec la « marche du Sel » du Mahatma Gandhi, NDLR]. Mais ce n’est pas juste de la résistance politique. C’est aussi le soutien spontané à un mouvement citoyen qui est né sans concertation politique particulière.
Certains jeunes leaders comme Chandrasekhar Azad ou Kanyaha Kumar montent en puissance. Est-ce l’avènement d’une nouvelle classe politique ?
Ces jeunes sont montés grâce ou à cause de la diversité de l’Inde. Ils trouvent un écho auprès des classes, castes, communautés ou régions dont ils sont originaires. Chandrasekhar Azad se fait remarquer comme leader Dalit [ex-intouchable, NDLR], Kumar comme ancien leader étudiant. Sont-ils de stature suffisamment importante pour rassembler au-delà de leurs communautés et soutiens de base ? Il est un peu tôt pour le dire. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir qu’ils se sont tous mobilisés pour la même cause au-delà de leurs propres revendications.
Au-delà des manifestations, la question économique semble cruciale. Quel est le rôle de la situation financière de l’Inde dans ces événements ?
Il s’agit d’une vraie source d’anxiété qui a nourri la révolte. Je pense que beaucoup de citoyens en colère ne sont pas forcément au courant de tous les enjeux du CAA. Mais ils comprennent l’attaque constitutionnelle que représente ce texte, et au-delà, beaucoup sont inquiets pour l’avenir du pays. Le marché du travail est catastrophique, le pouvoir d’achat pour des produits de base, comme les légumes ou les oignons, est extrêmement bas. Tout cela a contribué aux événements actuels.
Dans l’ouvrage que vous avez co-édité, l’intellectuel Sanjoy Hazarika écrit : « Le syndrome « Insider/Outsider » ne consiste pas seulement dans le fait d’être indien ou non. Il est aussi lié à la responsabilité, au fait de rendre des comptes. » Comment cela peut se traduire pour le citoyen indien aujourd’hui ?
Le problème n’est pas évident. Il soulève la question d’un changement de mentalités. Et ce qui se passe aujourd’hui reflète cette situation, qui n’est d’ailleurs pas propre à l’Inde et que se retrouve ailleurs dans le monde. Comment changer la mentalité de ceux qui perçoivent les « migrants », les « étrangers » comme un problème ? Il existe de véritables raisons d’être inquiets en Inde face aux flux de populations dans différentes régions. Mais la peur de l’autre et la colère ont été aussi nourries par le mythe et la propagande. Il faudra du temps pour les détricoter.
En parallèle, la population n’est plus aussi placide qu’avant. Elle semble sortir d’une torpeur dans laquelle elle a été plongée ces cinq dernières années. L’ampleur de la situation est telle que le story-telling habituel, les mensonges affirmant que « tout va bien, l’économie va bien, le pays va bien » ne fonctionnent plus. Les Indiens ont retrouvé leur voix.
Propos recueillis par Clea Chakraverty
L'actrice Choi Hee-Seo dans le rôle de Ja-young. Scène du film "Our Body" de Han Kar-am. (Crédit : DR)
L'actrice Choi Hee-Seo dans le rôle de Ja-young. Scène du film "Our Body" de Han Kar-am. (Crédit : DR)

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A propos de l'auteur
Cléa Chakraverty
Clea Chakraverty est une journaliste franco-indienne qui a vécu en Inde de 2006 à 2013. Elle a travaillé pour de nombreux titres tels que La Vie, Les Echos et Le Monde diplomatique ainsi que sur plusieurs documentaires télévisuels. En 2013, elle reçoit la bourse journaliste de la Fondation Lagardère. Elle travaille désormais pour le site The Conversation.