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Pourquoi Pékin utilise des voyous pour exercer son contrôle social

Réduire les coûts de la répression tout en échappant à ses responsabilités, c'est la stratégie du gouvernement chinois lorsqu'il loue les services de voyous pour exercer son contrôle social. (Source : Hong Kong Free Press)
Réduire les coûts de la répression tout en échappant à ses responsabilités, c'est la stratégie du gouvernement chinois lorsqu'il loue les services de voyous pour exercer son contrôle social. (Source : Hong Kong Free Press)
Le 21 juillet dernier, l’intervention soudaine de voyous en t-shirts blancs armés de bâtons contre les manifestants pro-démocratie à Hong Kong a fortement choqué. Mais l’implication de ces membres des triades pour tenter de « mater » la fièvre qui s’est emparée de l’ancienne colonie britannique ne lui est pas spécifique. Il faut élargir notre champ de vision à l’usage des voyous par les autorités chinoises dans l’exercice de leur contrôle social. C’est l’éclairage nouveau qu’offrent les travaux de Lynette H. Ong, politologue à l’université de Toronto. Asialyst traduit ici l’un de ses articles.
*A sa sortie de prison en 2010, Chen Guangcheng avait été placé en résidence surveillée dans sa maison de Dongshigu dans la province du Shandong. Il s’en est échappé en avril 2012 pour se réfugier dans l’ambassade des États-Unis à Pékin.
Pendant le « Mouvement des parapluies » en 2014 à Hong Kong, des manifestants ont été violentés par des voyous non identifiés de la province voisine du Guangdong. En 2012, les autorités locales ont embauché un groupe de voyous pour maintenir enfermé l’activiste aveugle Chen Guangcheng dans le but de le tenir à l’écart du public*. Les gouvernements locaux travaillent aussi avec des « intermédiaires professionnels » qui servent à convaincre des populations lésées d’abandonner toute résistance contre l’État, et engage du personnel de sécurité privée pour intercepter les pétitionnaires en route vers Pékin.
Pourquoi le gouvernement chinois – connu pour ses méthodes brutales – désire-t-il ou a-t-il besoin d’utiliser des acteurs non-gouvernementaux pour pratiquer la coercition et exercer son contrôle social ? Dans cet article, je soutiens que le gouvernement déploie des acteurs non-gouvernementaux pour mener à bien des actes de coercition ou exercer son pouvoir de contrôle social pour différentes raisons, comme réduire le coût de la répression, tout en échappant à ses responsabilités. Ces acteurs non étatiques vont des mercenaires « loués » à la tâche, à des courtiers ou négociateurs intéressés, en passant par des sociétés commerciales.

« Gros bras à louer »

Le gouvernement est susceptible de recourir à des « voyous à louer » lorsqu’il met en œuvre des actions illégales ou conduit des politiques impopulaires, comme la collecte de fonds illégaux, l’éviction de paysans ou de propriétaires de leurs possessions, ou pour intimider pétitionnaires et dissidents. La nature floue de ces acteurs en fait des relais adéquats pour mettre en œuvre des activités illégales ou des politiques impopulaires, lorsque l’envoi d’agent en uniforme – comme la police – ne pourrait agir sans porter atteinte à la légitimité de l’État.
Le gouvernement est encore susceptible de louer des voyous quand il cherche à échapper à la responsabilité des ses propres actions. La plupart du temps, cela se produit en lien avec un usage illégal de la violence pour punir des citoyens. Puisqu’il ne veut pas être vu usant illégalement de la violence, le gouvernement peut l’externaliser à un acteur tiers. L’identité évasive des voyous lui permet de maintenir une relation de proximité avec eux et les actes de violence qu’ils commettent.
En Chine, ces « gros-bras » sont utilisés en particulier pour expulser des fermiers ou des propriétaires récalcitrants de leurs terres, pour intimider les protestataires et les dissidents, et les forcer à abandonner leurs griefs contre le gouvernement. Parce que ces actions de l’État sont impopulaires – sinon franchement illégales – les gouvernements locaux sont très réticents à déployer des agents de coercition institutionnels pour faire le travail. Les voyous, engagés sur la base d’un « projet », viennent en aide aux gouvernements locaux faibles en moyens financiers et en capacités coercitives pour mettre en œuvre des politiques instiguées par le gouvernement central, telles des expropriations foncières, des démolitions urbaines, et à maintenir la stabilité sociale en minimisant la dissidence. Ces voyous peuvent être vus comme des travailleurs contractuels, engagés et renvoyés facilement, contrairement aux agents plus formels, salariés du gouvernement (編制, bianzhi), qui bénéficient d’un certain nombre d’avantages.

Problèmes de pouvoir

Pourtant, externaliser la violence pose souvent des problèmes de pouvoir. Le gouvernement ne peut pas exercer un contrôle strict sur les actions de ces agents. Quand des voyous sont envoyés pour intimider des résidents et démolir leur logement, l’usage excessif de la force est fréquent, ce qui entraîne des dégâts. Quand les gouvernements locaux engagent des personnels de sécurité privée pour intercepter des pétitionnaires [qui se rendent à Pékin pour faire valoir leur droit, et abaissent ainsi la « note » du lieu d’où ils viennent], il est coutumier que ces agents privés abusent de leurs prérogatives contre des citoyens vulnérables qui recherchent de l’aide. Quand les autorités municipales emploient des officiers municipaux (城管, chengguan) mal formés, dont certains ne sont que des truands locaux, la violence contre des vendeurs ambulants marginaux sans licence devient systématique. Aussi efficaces que soient ces mesures coercitives, cette violence excessive, centrée sur des pseudo-agents de l’État sert aussi souvent à attirer des sympathisants, qui, en retour, mobilisent des soutiens pour résister, et au final peinent à être dissuadés.
Ces agents violents commencent comme « voyous à louer » par les autorités locales pour mener à bien des projets gouvernementaux. Pourtant, avec le temps, ces gros bras peuvent se transformer en groupes mafieux responsables des cercles de jeux et de prostitution. Certaines autorités locales en Chine sont devenues tellement dépendantes de ces groupes de mafieux que leur propre pouvoir s’en est retrouvé usurpé. Et même s’il est difficile d’estimer l’échelle et le degré de ce problème, nous sommes certains que le nœud entre gouvernements locaux et groupes mafieux est devenu suffisamment grave pour que le gouvernement central de Xi Jinping lance une campagne massive contre le crime organisé local.
La République populaire n’est en aucun cas le seul pays à utiliser des agents violents pour opérer ses basses œuvres. Le gouvernement américain a délégué les abus sur les prisonniers de la prison d’Abu Grahib à la compagnie de sécurité Blackwater. Pendant les manifestations des Printemps arabes, les régimes d’Hosni Moubarak et de Bashar al-Assad ont aussi mobilisé des mercenaires – les « Baltagiya » en Égypte et les « Shahiba » en Syrie – pour s’en prendre violemment aux manifestants démocrates.

Les « huangniu »

Dans mes travaux sur les démolitions urbaines, je décris comment l’État chinois travaille aussi avec des intermédiaires à la recherche de profits et capables d’établir une forme de confiance entre les officiels et les citoyens lésés pour résoudre les conflits. Ces médiateurs réunissent l’État et les citoyens pour faciliter une négociation État-société qui sans cela n’aurait pas eu lieu. Ce marchandage se règle en dessous-de-table pour résoudre des confrontations qui autrement pourraient devenir des protestations publiques.
Dans les projets urbains de démolition de logement, les gouvernements locaux et municipaux doivent répondre non seulement à des échéanciers serrés, mais ils sont aussi soumis à une pression intense pour contenir les potentiels conflits sociaux. Ces deux priorités entrent par nature souvent en conflit. Quand une date de démolition est fixée, toutes les familles de la zone concernée doivent avoir libérer les lieux à une date précise. Qu’une ou deux familles ne s’y conforment pas et c’est l’ensemble du projet qui peut être mis en péril. Gouvernements locaux et promoteurs immobiliers doivent alors déterminer une autre tactique d’intervention.
Dans le même temps, toutefois, empêcher ou restreindre les manifestations populaires menées par des habitants lésés, chassés manu militari de leur domicile, constitue une autre priorité pour les administrations municipales et locales. Celles-ci n’ont que peu d’options pour résoudre ces dilemmes. Même si la violence – embaucher des gros bras – est souvent le moyen le plus efficace pour expulser les résidents rétifs, les autorités locales sont de plus en plus souvent contraintes dans le déploiement des forces de coercition contre les ménages urbains récalcitrants. En effet, l’attention accrue des médias et le niveau d’instruction croissant des citadins ont suscité une prise de conscience grandissante de leurs droits, en particulier dans les grandes villes du pays. Quand l’administration est limitée dans son usage de la violence, mais qu’elle est sous pression de terminer un projet dans le délai imparti, elle devient plus réceptive à l’idée d’une négociation avec les citoyens. Dès lors, la demande de courtiers, de négociateurs, capables de faciliter une transaction de ce genre est en constante augmentation.
On appelle ces négociateurs des huangniu (黃牛) en chinois – un terme généralement péjoratif qui signifie littéralement du « bétail », utilisé ici pour décrire ces intermédiaires qui peuvent fournir des biens et des services recherchés à des tarifs bien supérieurs à ceux du marché. Dans le contexte de la destruction d’habitation, ces courtiers sont en général engagés par des citoyens qui se sentent lésés pour entamer une négociation avec les représentants de l’État dans le but d’obtenir un meilleur arrangement. En général, les officiels travaillent volontiers avec les huangniu pour obtenir une conciliation avec la société. Le rôle d’intermédiaire de ces professionnels est rendu possible par la confiance qu’ils ont su établir avec les citoyens et les responsables locaux. Les paiements attribués à ces intermédiaires pour récompenser leurs efforts sont souvent extra-monétaires, et les appartements obtenus comme dédommagement, par exemple, sont alors partagés entre le citoyen-client et le huangniu.

Une marchandisation des négociations entre l’État et la société

Ces courtiers à la recherche de profits représentent une marchandisation des tractations entre État et société en faisant correspondre les demandes de citoyens mécontents à une offre de faveurs par des représentants de l’État. Ce faisant, un accord commercial – techniquement illégal – est passé, qui implique une indemnisation supérieure à celle prévue par la politique officielle, ou à ce que d’autres citoyens obtiennent dans une situation similaire, sans faire appel à un intermédiaire.
Les courtiers qui s’entendent en interne avec des agents gouvernementaux aident leurs clients à obtenir un traitement favorable. En dehors des problèmes liés à l’immobilier, des pots-de-vin sont offerts à des intermédiaires corrompus pour par exemple faciliter l’obtention de permis de conduire, qui autrement nécessite une batterie d’examens. Les contrevenants au code de la route paient un huangniu ayant des contacts avec les autorités des transports pour blanchir leur dossier d’infraction. De la même manière, les camionneurs utilisent les services d’un huangniu pour éviter les inspections quand ils doivent être dûment enregistrés mais qu’ils ne répondent pas aux exigences requises. Sans oublier les contribuables qui cherchent à payer moins d’impôts. Ces exemples, parmi beaucoup d’autres, soulignent le très large spectre des transactions illégales rendues possibles par ces formes de médiation – et l’abus généralisé du pouvoir administratif des agents du gouvernement.
Les courtiers corrompus sont dans une position unique pour faire se rencontrer l’État et des citoyens incapables de trouver un accord pour une démolition. D’un côté, ils sont intimement liés avec des agents du gouvernement qui les nourrissent d’informations privilégiées sur les politiques publiques ou les décisions de responsables locaux, à l’insu des citoyens ordinaires. De l’autre, ils sont capables de gagner la confiance de leurs clients, soit parce qu’ils font partie de leurs réseaux soit parce qu’ils menacent de rendre publics leurs liens avec des agents du gouvernement. Le huangniu promet à ses clients une compensation supérieure à celle promise par l’État et le plus souvent, il sait tenir sa promesse. De plus, il offre des services annexes essentiels pour s’assurer de plus hauts revenus. Parmi eux, la fourniture de faux contrats de mariage ou de divorce, des fausses attestations de grossesse et autres documents similaires pour faire gonfler le nombre de personnes dans les familles à reloger. Ces services accroissent l’illégalité des conciliations et le rôle des intermédiaires corrompus dans les transactions immobilières. Cependant, ils augmentent également le droit de leurs clients à une indemnisation plus élevée.
Le cas des huangniu dans les démolitions de logements souligne la volonté et la capacité de l’État à s’engager avec des acteurs du marché susceptibles de contribuer à la réalisation de ses objectifs en échange d’une compensation financière. Avec les « voyous à louer », l’existence de ce type d’intermédiaire souligne l’utilisation adroite par l’État chinois d’acteurs non-gouvernementaux ou privés pour préempter, absorber et réprimer les contentieux sociaux et les mouvements de protestation, quand le gouvernement ne peut le faire lui-même avec efficacité.
Par Lynette H. Ong, politologue à l’université de Toronto.
Traduit de l’anglais par David Bartel, avec l’aimable autorisation de l’auteure
Ce texte a d’abord été publié en anglais dans la revue Made in China, n° 3, 2018, puis sur le site Hong Kong Free Press, le 4 novembre 2018.

Du même auteur sur le même sujet

« Engaging Huangniu (brokers): Commodification of State-Society Bargaining in China », par Lynette H. Ong
« Thugs and Outsourcing of State Repression in China », par Lynette H. Ong
« Thugs-for-Hire: Subcontracting of State Coercion and State Capacity in China », par Lynette H. Ong.

La politologue à l’université de Toronto est aussi l’auteure de Prosper or Perish: credit and Fiscal Systems in Rural China (Cornell University Press, 2012), livre dans lequel elle analyse les dangers liés à la croissance de l’endettement des gouvernements locaux, et l’impéritie économique et politique du « modèle chinois ».

A propos de l'auteur
David Bartel
Chercheur indépendant, David Bartel vit à Hong Kong depuis dix ans. Obtenue en 2017 à l'EHESS, sa thèse porte sur les Lumières chinoises du XXème siècle et leur reconfiguration contemporaine. Il s'intéresse particulièrement aux liens entre histoire, politique et langage. La cooptation des discours théoriques postmodernes et postcoloniaux - en Chine et ailleurs - par la rhétorique nationaliste, et l’effacement de la culture au nom du culturel sont au cœur de ses recherches.