Culture
Photographes d'Asie

Portfolio : les jeux dans l'archipel malais, pour le frisson ou pour sonder l'au-delà

Jeux de cartes à Kalimantan, la portion indonésienne de l'île de Bornéo - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)
Jeux de cartes à Kalimantan, la portion indonésienne de l'île de Bornéo - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)
Suite de notre série photographique dans l’univers ludique de l’Asie, avec aujourd’hui les jeux dans l’archipel malais, de l’Indonésie à la Malaisie, en passant par Timor Leste.
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De l’Indonésie à la Malaisie, en passant par le Timor Leste, on joue beaucoup dans l’archipel malais. Les échecs n’ont pas réellement pris sauf aux Philippines – l’homme qui joue dans un village lacustre de Sabah est d’ailleurs un Philippin.
On joue pour rigoler ou pour le frisson que donnent les paris d’argent. Les roulettes, les loteries et les combats de coqs photographiés à Irian Jaya et à Timor Leste sont tenus par des marchands ambulants. Ce sont des délinquants car ces paris sont interdits même si, comme souvent en Asie, ce qui est prohibé dans les textes est pratiqué impunément. Il faut faire semblant de se mettre en conformité avec les législations des pays modernes nominalement. Les mœurs, eux, sont autre chose.
Le jeu peut avoir une dimension mystique comme ces jeux photographiés à l’intérieur d’un temple de Bali au cours d’une fête hindouiste. Et là, sans en avoir conscience, on remonte les siècles, on bascule des millénaires en arrière, aux premiers temps de l’humanité. Le jeu est né, supposent les anthropologues, de pratiques divinatoires. En testant le hasard et la chance, on sonde l’au-delà, le destin, l’avenir, les Dieux. Les Romains gardaient le souvenir de ces origines lointaines, ils lançaient les dés avant une bataille pour savoir quel camp remporterait la victoire. D’où l’expression toujours utilisée : « Alea Jacta est » (les dés sont jetés). Tout est décidé, on ne peut rien changer.
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Dans un village lacustre près de Kita Kinabalu en Malaisie (État de Sabah) - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Jeux de cartes à Kalimantan, la portion indonésienne de l'île de Bornéo - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Jeux de cartes aux Célèbes, îles de l'archipel indonésien - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Loterie à Jayapura dans l'Iran-Jaya, la partie indonésienne de la Papouasie - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Loterie, sur la route de Same à Timor Leste. - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Combat de coqs à Maliana, à la frontière avec Timor Leste et la partie indonésienne de Timor - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Jeux pendant une cérémonie hindouiste à Bali - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Jeux pendant une cérémonie hindouiste à Bali - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Jeux pendant une cérémonie hindouiste à Bali - par Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

 
 

Jeux asiatiques

De 1998 à 2002, j’ai profité de mes reportages à travers l’Asie pour trouver le temps de photographier des joueurs. Jouer est une des grandes activités humaines au même titre que la guerre, l’amour, le travail depuis la nuit des temps. Et le jeu est bien plus présent en Asie qu’en Occident. Dès le XIXème siècle, les voyageurs européens constataient la passion du jeu des Asiatiques et ils y voyaient la marque d’un appât du gain insatiable qu’ils réprouvaient comme un vice atavique. Cette condamnation morale absolvait les empires coloniaux de la responsabilité d’avoir construit des champs de courses, des canidromes, d’avoir fondé des loteries ou d’avoir enfermé le fantan – un vieux jeu de hasard – dans les casinos, afin de vider les poches des populations indigènes et financer la « mise en valeur » de ces territoires. L’opium remplissait la même fonction.

En vérité, les enjeux sont le plus souvent symboliques, quelques euros juste de quoi donner un peu de sel aux parties. En toutes occasions, on joue. Lors des fêtes du Nouvel An chinois, le mahjong réunit parents éloignés ou voisins de palier. Pendant les cérémonies hindouistes à Bali, la fonction religieuse des jeux de hasard est ouvertement affirmée. Le jeu donne une communauté aux exclus. Les « cages men » de Hong Kong – ces pauvres sans famille qui vivent dans des cages grillagées de la taille d’une paillasse – se retrouvent sur le parvis des temples. Une fois libérés des camps où ils ont été condamnés après 1975 et marginalisés ensuite pour le restant de leurs vies par les vainqueurs du Nord, les anciens soldats du Sud Vietnam constituent une sorte de contre-société souterraine autour des combats de coq clandestins.

Suivre le déroulement d’une partie est certes divertissant. Comprendre les règles de cette multitude de jeux inconnus hors de ces pays n’en est pas moins stimulant. Mais ma fascination va aux joueurs. Les visages rendent compte des différences ethniques ; les habits sont un indicateur de la condition sociale de chacun ; les lieux donnent un aperçu de l’habitat ; les situations suggèrent des modes de vie et le niveau de développement du pays. Mes images relèvent d’une préoccupation sociologique : saisir des instantanés des sociétés asiatiques. Ce qui confère aux joueurs asiatiques une qualité : être de bien meilleurs perdants que les Occidentaux, en prenant leur échec d’un cœur léger, avec fair-play.

B.B.

A voir, les autres portfolios de cette série :

– Portfolio : les jeux au Vietnam, dans l’univers clandestin des combats de coqs

– Portfolio : les jeux au Cambodge, autour d’une partie d’Ouk

– Portfolio : les jeux au Japon, du go au pachinko

– Portfolio : échecs, go ou combats de coq, ce que les jeux disent de l’Asie

– Portfolio : en voie de disparition, les jeux au marché de nuit à Taïwan

A propos de l'auteur
Bruno Birolli
Longtemps journaliste en Asie pour le Nouvel Observateur, Bruno Birolli a vécu à Tokyo (en 1982 puis de 1987 à 1992), à Hong Kong (1992-2000), à Bangkok (2000-2004) et à Pékin (2004-2009). Peu après son retour à Paris, il a troqué ses habits de journaliste pour celui d’auteur. Il a publié des livres historiques ("Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre", Armand Collin, 2012 ; "Port Arthur 8 février 1904 – 5 janvier 1905", Economica, 2015) avant de se lancer dans le roman. "Le Music-Hall des espions", publié en 2017 chez Tohu Bohu, est le premier d’une série sur Shanghai.