Culture
Photographes d'Asie

Portfolio : les jeux au Cambodge, autour d'une partie d'Ouk

Partie d'Ouk à Koh Kong au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)
Partie d'Ouk à Koh Kong au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)
Suite de notre série photographique dans l’univers ludique de l’Asie, avec aujourd’hui les jeux au Cambodge, autour de l’Ouk, l’ancêtre des jeux d’échecs né en Inde.
Double-cliquez sur les diaporamas pour les visualiser en plein écran.
C’est au Cambodge où il faut se diriger pour voir à quoi ressemblait l’ancêtre de tous les jeux d’échecs né en Inde au IIème siècle après J.C. : le Ouk cambodgien – appelé Makruk en Thaïlande. Toujours très populaire, ce jeu hautement stratégique fraye désormais avec les jeux de cartes adoptés pendant le protectorat français. On joue beaucoup au Cambodge. Les Français se plaignaient que les Cambodgiens dés qu’ils recevaient un salaire le jouaient et ne revenaient plus travailler tant qu’ils leur restaient de l’argent à perdre.
Les endroits sont inattendus. Il y a ce groupe de femmes dans une épicerie flottante du Tonglé Sap et, plus loin sur ce même lac, cette famille tape le carton sur une maison flottante sous une bâche en plastique. Ou ce vendeur de glaces ambulant posté devant l’école d’An Long Ven et qui récompensait d’une friandise les gamins qui plaçaient une fléchette en caoutchouc dans la bonne couleur de sa roulette. C’était l’aube, au cœur de la saison sèche, et ces heures dorées recherchées par les photographes éclatent comme nulle part ailleurs.
Mais les lumières peuvent être décevantes, écrasantes et grises, voire faiblard. Juste à peine la lueur d’un néon alimenté par un petit générateur une ou deux heures le soir, comme dans cette paillotte des Cardamones où deux montagnards disputent une partie d’Ouk.
Partie de cartes à Tonglé Sap au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Partie de cartes à Tonglé Sap au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Partie d'Ouk à Koh Kong au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Partie d'Ouk à Koh Kong au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Jeux de cartes à Phom Peng au Cambodge - juillet 1999. (Copyright : Bruno Birolli)

Jeux de cartes à Phom Peng au Cambodge - juillet 1999. (Copyright : Bruno Birolli)

Partie d'Ouk dans la chaîne des Cardamomes au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Partie d'Ouk dans la chaîne des Cardamomes au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Devant l'école d'An Long Ven au Cambodge - décembre 2000. (Copyright : Bruno Birolli)

Devant l'école d'An Long Ven au Cambodge - décembre 2000. (Copyright : Bruno Birolli)

Billard à An Long Ven au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Billard à An Long Ven au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Billard à An Long Ven au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Billard à An Long Ven au Cambodge. (Copyright : Bruno Birolli)

Échecs à Siem Rep au Cambodge - décembre 2002. (Copyright : Bruno Birolli)

Échecs à Siem Rep au Cambodge - décembre 2002. (Copyright : Bruno Birolli)

Dans une épicerie flottante de Tonglé Sap au Cambodge - février 2003. (Copyright : Bruno Birolli)

Dans une épicerie flottante de Tonglé Sap au Cambodge - février 2003. (Copyright : Bruno Birolli)

 
 

Jeux asiatiques

De 1998 à 2002, j’ai profité de mes reportages à travers l’Asie pour trouver le temps de photographier des joueurs. Jouer est une des grandes activités humaines au même titre que la guerre, l’amour, le travail depuis la nuit des temps. Et le jeu est bien plus présent en Asie qu’en Occident. Dès le XIXème siècle, les voyageurs européens constataient la passion du jeu des Asiatiques et ils y voyaient la marque d’un appât du gain insatiable qu’ils réprouvaient comme un vice atavique. Cette condamnation morale absolvait les empires coloniaux de la responsabilité d’avoir construit des champs de courses, des canidromes, d’avoir fondé des loteries ou d’avoir enfermé le fantan – un vieux jeu de hasard – dans les casinos, afin de vider les poches des populations indigènes et financer la « mise en valeur » de ces territoires. L’opium remplissait la même fonction.

En vérité, les enjeux sont le plus souvent symboliques, quelques euros juste de quoi donner un peu de sel aux parties. En toutes occasions, on joue. Lors des fêtes du Nouvel An chinois, le mahjong réunit parents éloignés ou voisins de palier. Pendant les cérémonies hindouistes à Bali, la fonction religieuse des jeux de hasard est ouvertement affirmée. Le jeu donne une communauté aux exclus. Les « cages men » de Hong Kong – ces pauvres sans famille qui vivent dans des cages grillagées de la taille d’une paillasse – se retrouvent sur le parvis des temples. Une fois libérés des camps où ils ont été condamnés après 1975 et marginalisés ensuite pour le restant de leurs vies par les vainqueurs du Nord, les anciens soldats du Sud Vietnam constituent une sorte de contre-société souterraine autour des combats de coq clandestins.

Suivre le déroulement d’une partie est certes divertissant. Comprendre les règles de cette multitude de jeux inconnus hors de ces pays n’en est pas moins stimulant. Mais ma fascination va aux joueurs. Les visages rendent compte des différences ethniques ; les habits sont un indicateur de la condition sociale de chacun ; les lieux donnent un aperçu de l’habitat ; les situations suggèrent des modes de vie et le niveau de développement du pays. Mes images relèvent d’une préoccupation sociologique : saisir des instantanés des sociétés asiatiques. Ce qui confère aux joueurs asiatiques une qualité : être de bien meilleurs perdants que les Occidentaux, en prenant leur échec d’un cœur léger, avec fair-play.

B.B.

A voir, les autres portfolios de cette série :

– Portfolio : les jeux au Japon, du go au pachinko

– Portfolio : échecs, go ou combats de coq, ce que les jeux disent de l’Asie

– Portfolio : en voie de disparition, les jeux au marché de nuit à Taïwan

A propos de l'auteur
Bruno Birolli
Longtemps journaliste en Asie pour le Nouvel Observateur, Bruno Birolli a vécu à Tokyo (en 1982 puis de 1987 à 1992), à Hong Kong (1992-2000), à Bangkok (2000-2004) et à Pékin (2004-2009). Peu après son retour à Paris, il a troqué ses habits de journaliste pour celui d’auteur. Il a publié des livres historiques ("Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre", Armand Collin, 2012 ; "Port Arthur 8 février 1904 – 5 janvier 1905", Economica, 2015) avant de se lancer dans le roman. "Le Music-Hall des espions", publié en 2017 chez Tohu Bohu, est le premier d’une série sur Shanghai.