Culture
Photographes d'Asie

Portfolio : les jeux au Vietnam, dans l'univers clandestin des combats de coqs

Combat de coqs au Vietnam - janvier 2000 - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)
Combat de coqs au Vietnam - janvier 2000 - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)
Suite de notre série photographique dans l’univers ludique de l’Asie, avec aujourd’hui les jeux au Vietnam, autour des combats de coqs et de leur monde illicite.
Double-cliquez sur les diaporamas pour les visualiser en plein écran.
En janvier 2000, grâce un intermédiaire, j’ai eu l’occasion de photographier des combats de coq hors de Saïgon. Ces combats étaient clandestins et pourtant personne ne s’est soucié de ma présence. Il faut dire que mon contact était… disons par euphémisme… un homme de poids dans ce milieu.
Les combats commencent par la sélection des duellistes. Chaque propriétaire recherche pour son oiseau un ennemi qu’il pourra défaire sans mal. D’où de longues tractations. Les volailles sont ensuite glissées dans l’arène, frictionnées avec de l’alcool à la fois pour désinfecter leurs inévitables blessures et les rendre plus agressives. Puis les joutes commencent.
Le sort réservé aux vaincus ? Finir à la cocotte. Par contre, les vainqueurs sont promus reproducteurs et prennent leur retraite en régnant sur une basse-cour dans l’espoir qu’ils transmettront leur agressivité à leurs descendants.
Une contre-société s’était constituée autour de ces jeux interdits. C’était le refuge de bon nombre d’anciens soldats ou fonctionnaires du Sud, libérés des camps de rééducation après des années de détention. Condamnés à rester en bas de l’échelle, leur seul métier possible était celui misérable de cyclo-pousse. Ces combats étaient à la fois leur seule détente et leur dernier espoir d’empocher un bon paquet pour sortir de la mouise.
Le lendemain de mon passage, la police a fait une descente, embarqué le public, confisqué les paris et mis à l’amende tous les gens présents. Où est allé cet argent ? Sans nul doute dans des poches autres que les caisses de l’État. Les policiers devaient vivre aussi. Ces rafles intermittentes succédaient à des mois pendant lesquels la police fermait les yeux. Ce système d’alternance entre tolérance et répression relevait du racket. Il continue jusqu’à aujourd’hui au Vietnam. Et donc les combats de coq illégaux.
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Combat de coqs au Vietnam - janvier 2000 - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Combat de coqs au Vietnam - janvier 2000 - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

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Combat de coqs au Vietnam - janvier 2000 - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)

 
 

Jeux asiatiques

De 1998 à 2002, j’ai profité de mes reportages à travers l’Asie pour trouver le temps de photographier des joueurs. Jouer est une des grandes activités humaines au même titre que la guerre, l’amour, le travail depuis la nuit des temps. Et le jeu est bien plus présent en Asie qu’en Occident. Dès le XIXème siècle, les voyageurs européens constataient la passion du jeu des Asiatiques et ils y voyaient la marque d’un appât du gain insatiable qu’ils réprouvaient comme un vice atavique. Cette condamnation morale absolvait les empires coloniaux de la responsabilité d’avoir construit des champs de courses, des canidromes, d’avoir fondé des loteries ou d’avoir enfermé le fantan – un vieux jeu de hasard – dans les casinos, afin de vider les poches des populations indigènes et financer la « mise en valeur » de ces territoires. L’opium remplissait la même fonction.

En vérité, les enjeux sont le plus souvent symboliques, quelques euros juste de quoi donner un peu de sel aux parties. En toutes occasions, on joue. Lors des fêtes du Nouvel An chinois, le mahjong réunit parents éloignés ou voisins de palier. Pendant les cérémonies hindouistes à Bali, la fonction religieuse des jeux de hasard est ouvertement affirmée. Le jeu donne une communauté aux exclus. Les « cages men » de Hong Kong – ces pauvres sans famille qui vivent dans des cages grillagées de la taille d’une paillasse – se retrouvent sur le parvis des temples. Une fois libérés des camps où ils ont été condamnés après 1975 et marginalisés ensuite pour le restant de leurs vies par les vainqueurs du Nord, les anciens soldats du Sud Vietnam constituent une sorte de contre-société souterraine autour des combats de coq clandestins.

Suivre le déroulement d’une partie est certes divertissant. Comprendre les règles de cette multitude de jeux inconnus hors de ces pays n’en est pas moins stimulant. Mais ma fascination va aux joueurs. Les visages rendent compte des différences ethniques ; les habits sont un indicateur de la condition sociale de chacun ; les lieux donnent un aperçu de l’habitat ; les situations suggèrent des modes de vie et le niveau de développement du pays. Mes images relèvent d’une préoccupation sociologique : saisir des instantanés des sociétés asiatiques. Ce qui confère aux joueurs asiatiques une qualité : être de bien meilleurs perdants que les Occidentaux, en prenant leur échec d’un cœur léger, avec fair-play.

B.B.

A voir, les autres portfolios de cette série :

– Portfolio : les jeux au Cambodge, autour d’une partie d’Ouk

– Portfolio : les jeux au Japon, du go au pachinko

– Portfolio : échecs, go ou combats de coq, ce que les jeux disent de l’Asie

– Portfolio : en voie de disparition, les jeux au marché de nuit à Taïwan

Combat de coqs au Vietnam - janvier 2000 - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)
Combat de coqs au Vietnam - janvier 2000 - Bruno Birolli. (Copyright : Bruno Birolli)
A propos de l'auteur
Bruno Birolli
Longtemps journaliste en Asie pour le Nouvel Observateur, Bruno Birolli a vécu à Tokyo (en 1982 puis de 1987 à 1992), à Hong Kong (1992-2000), à Bangkok (2000-2004) et à Pékin (2004-2009). Peu après son retour à Paris, il a troqué ses habits de journaliste pour celui d’auteur. Il a publié des livres historiques ("Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre", Armand Collin, 2012 ; "Port Arthur 8 février 1904 – 5 janvier 1905", Economica, 2015) avant de se lancer dans le roman. "Le Music-Hall des espions", publié en 2017 chez Tohu Bohu, est le premier d’une série sur Shanghai.