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Grande offensive diplomatique de la Chine en Arctique, bien aidée par les États-Unis

Mike Pompeo, le secrétaire d'État américain, au centre de la photo de famille prise quelques minutes avant le sommet ministériel du Conseil de l'Arctique, le 7 mai 2019 à Rovaniemi, en Laponie finlandaise. (Copyright : Marine Jeannin et Igor Gauquelin)
Mike Pompeo, le secrétaire d'État américain, au centre de la photo de famille prise quelques minutes avant le sommet ministériel du Conseil de l'Arctique, le 7 mai 2019 à Rovaniemi, en Laponie finlandaise. (Copyright : Marine Jeannin et Igor Gauquelin)
Jamais le Grand Nord n’avait pris autant de place dans l’actualité que cette semaine. Et la Chine n’y est pas étrangère. La ville de Shanghai accueille ce vendredi 10 mai le forum Arctic Circle 2019, rendez-vous de deux jours qui suit tout juste la traditionnelle rencontre ministérielle bisannuelle du Conseil de l’Arctique, lors de laquelle la stratégie de Pékin autour du pôle Nord s’est retrouvée au centre d’un procès d’intention américain. Un tabou vient peut-être de tomber, mais le multilatéralisme n’en sortira pas renforcé. Reportage de nos envoyés spéciaux de retour de Rovaniemi en Finlande.
C’est un peu l’année du cercle polaire. Il y a un mois, la ville russe de Saint-Pétersbourg organisait, en présence du président Poutine, le 5ème Forum international de l’Arctique. Ce mardi 7 mai, la Finlande a ensuite accueilli les ministres des Affaires étrangères du Conseil de l’Arctique, pour le 11ème raout de cette organisation de coopération régionale à Rovaniemi, autoproclamée « Ville du père Noël ». Ce vendredi, c’est désormais au tour de la République populaire de Chine de réunir le village global du Grand Nord dans la mégapole de Shanghai, à des milliers de kilomètres de la région du soleil de minuit. Il y est question depuis plusieurs jours déjà des grands projets du régime communiste pour cette partie du monde qui le passionne. Projets résumés dans un Livre blanc paru en janvier 2018.
On peut dire que le secrétaire d’État américain aura grandement contribué à assurer la publicité de cet événement en amont. Lundi depuis Rovaniemi, dans un discours unilatéral que personne n’attendait, Mike Pompeo a lourdement insisté sur les activités chinoises dans le cercle arctique, émettant au passage des assertions qui ont laissé dubitatifs plus d’un observateur des affaires du Conseil. Au final, son propos se sera révélé particulièrement inamical pour Pékin. Voire même totalement contre-productif. Le ministre de Donald Trump a expliqué que si la Chine jouissait depuis 2013 d’un statut d’observateur au sein de ce forum créé en 1996, auquel les États-Unis appartiennent grâce au rachat de l’Alaska en 1867, elle devait se conformer « au respect des droits souverains des États de l’Arctique ».
Les sept autres nations représentées – Canada, Islande, Norvège, Finlande, Danemark, Suède et Russie -, ainsi que leurs délégations autochtones, n’attendaient pas forcément que l’on défende leurs droits avec tant de vigueur dans ce contexte. Toutes et tous en sont restées pantois. Mais dans les travées, on aura surtout guetté la réaction du chef de la délégation de Pékin, tandis que le ministre américain prononçait des mots un peu inquiétants – « Parlons de la Chine pour un moment ». Gao Feng, le délégué chinois, sera resté impassible pendant les cinq minutes suivantes. Il se sera entendu dire devant le monde entier que les États-Unis attendaient de son pays qu’il « contribue de manière responsable dans la région », mais que les paroles et agissements de la Chine soulevaient « des doutes sur ses intentions ».
Gao Feng, le chef de la délégation chinoise, pendant le discours de Mike Pompeo le 6 mai 2019 à Rovaniemi, en Laponie finlandaise, la veille du sommet ministériel du Conseil de l'Arctique. (Copyright : Marine Jeannin et Igor Gauquelin)
Gao Feng, le chef de la délégation chinoise, pendant le discours de Mike Pompeo le 6 mai 2019 à Rovaniemi, en Laponie finlandaise, la veille du sommet ministériel du Conseil de l'Arctique. (Copyright : Marine Jeannin et Igor Gauquelin)

« Le comportement agressif de la Chine »

Pêche, énergies, navigation, défense… Le constat autour de la table est unanime en Arctique : réchauffement climatique oblige, la fonte des glaces offre de nouvelles opportunités. Et il semble « inévitable » que les puissances s’en saisissent, comme le fait remarquer Kalle Kanpaanpää, du ministère finlandais des Affaires étrangères. Entre autres, deux nouveaux passages maritimes, potentiellement révolutionnaires, s’ouvrent ainsi progressivement au-dessus du Canada et de la Russie, et pourraient permettre de relier par bateau l’Asie à l’Occident beaucoup plus rapidement, sans passer par les canaux de Suez ou de Panama. La Chine espère bien profiter de ces nouvelles voies, d’où son grand projet de « routes de la soie polaires », auquel le voisin russe a donné récemment son blanc-seing.
D’ordinaire, on ne parle pas de sécurité au sein du Conseil, espace fragile dédié à la coopération scientifique. Mais dès la semaine précédant la traditionnelle rencontre ministérielle, les États-Unis avaient dévoilé leur intention de le faire, en rendant publiques les conclusions d’un rapport du Pentagone consacré aux risques de déploiement militaire chinois en Arctique. Mike Pompeo n’aura fait qu’enfoncer le clou, accusant au passage un autre rival, la Russie, de vouloir aussi privatiser l’accès à la région. « Pékin prétend être un « État quasi-arctique », mais la distance la plus courte entre la Chine et le cercle polaire arctique est de 900 miles. Il n’existe que des États arctiques et des États non arctiques. Il n’y a pas de troisième catégorie, et prétendre le contraire ne confère à la Chine aucun droit », a-t-il dénigré.
« Cela ne veut pas dire que les investissements chinois ne sont pas les bienvenus, ajoute le chef de la diplomatie américaine. Les États-Unis et les pays de l’Arctique accueillent favorablement les investissements chinois transparents, du moment qu’ils reflètent des intérêts économiques et non des ambitions de sécurité nationale. Entre 2012 et 2017, les investissements chinois dans l’Arctique ont atteint près de 90 milliards de dollars. Il est question de construire une infrastructure allant des Territoires du Nord-Ouest du Canada à la Sibérie. »
C’est en fait le passage suivant, rempli d’allégations trop spéculatives aux yeux de certains, qui a définitivement jeté un froid, lorsque M. Pompeo a parlé de « schéma familier ». « Pékin tente de développer une infrastructure critique à l’aide d’argent chinois, d’entreprises chinoises et de travailleurs chinois. Dans certains cas, il s’agit d’établir une présence sécuritaire chinoise permanente. Le Pentagone a averti que la Chine pourrait utiliser sa présence scientifique civile dans l’Arctique pour y renforcer sa présence militaire, notamment en déployant des sous-marins en vue de dissuader les attaques nucléaires. Nous devons examiner de près ces activités et garder à l’esprit l’expérience d’autres pays. » Et de lâcher: « Le comportement agressif de la Chine dans ces pays éclairera la manière dont elle traite l’Arctique. »

« Une compétition ? OK, nous verrons »

La suite ? Une anaphore : « Voulons-nous que les nations arctiques, ou les communautés autochtones en particulier, aillent dans le sens des gouvernements précédents du Sri Lanka ou de la Malaisie, pris au piège de la dette et de la corruption ? Voulons-nous que les infrastructures essentielles de l’Arctique finissent comme des routes construites par les Chinois en Éthiopie, en ruines et dangereuses au bout de quelques années ? Voulons-nous que l’océan Arctique se transforme en une nouvelle mer de Chine méridionale, pleine de militarisation et de revendications territoriales concurrentes ? Voulons-nous que le fragile environnement arctique soit exposé aux ravages écologiques causés par la flotte de pêche chinoise au large de ses côtes ou à une activité industrielle non réglementée dans son propre pays ? »
Une heure après ce discours de guerre froide multipolaire, le délégué chinois – pourtant peu enclin à discuter avec la presse -, dissertait encore dans les médias, sans cacher son irritation. « Cela fait tout de même un certain temps que je travaille dans le cadre du Conseil de l’Arctique, et pour moi, il s’agit d’un endroit pacifique. Mais là, maintenant, tout semble complètement différent. Je ne saurais même pas quel mot utiliser en anglais pour décrire ce que je ressens », confiait Gao Feng. « Ce qui est triste, disait-il encore, habile vis-à-vis de ses hôtes, c’est que les gens vont se souvenir de ce discours en le rattachant à la ville de Rovaniemi (…) Mike Pompeo dit que c’est une nouvelle époque, une compétition entre puissances. Une compétition ? OK, nous verrons qui, dans tout cela, se fera le plus d’amis. »
A voir, les réactions de la Chine, de la Finlande et de l’Islande à l’issue du Conseil de l’Arctique à Rovaniemi les 6 et 7 mai 2019 :
Gao Feng ne croyait sans doute pas si bien dire, puisque Mike Pompeo finira de torpiller l’événement régional en empêchant, la nuit suivante – et ce pour la toute première fois dans l’histoire du Conseil de l’Arctique – que les membres de l’organisation se dotent d’une déclaration finale unanime en bonne et due forme. Il refusera en effet que l’expression « changement climatique » y soit mentionnée, à la plus grande consternation des autres participants, au premier rang desquels les Finlandais, qui auraient espéré que l’on parle plutôt de leur bilan à la tête du forum avant de passer la main aux Islandais pour deux ans. Deux années pendant lesquelles, selon tous les interlocuteurs d’Asialyst, la Chine (mais aussi la Russie) ont désormais tout le loisir d’avancer leurs pions et de se faire des alliés.
Et cela a déjà commencé à Shanghai avec le désormais traditionnel congrès scientifique annuel entre la Chine et les pays nordiques, organisé juste avant l’Arctic Circle China Forum. « Je suis allé directement de Rovaniemi à Shanghai, explique le Pr Heininen Lassi, spécialiste des politiques arctiques à l’université de Laponie. On a parlé énormément de Mike Pompeo. L’ambassadeur de l’Union européenne pour l’Arctique a expliqué à l’ambassadeur chinois que l’UE n’était pas d’accord avec les États-Unis sur ce point. Donc la Chine explique maintenant qu’elle devrait peut-être se rapprocher de l’UE ou de la Russie. Bien sûr, c’est en partie tactique de la part des Chinois de jouer en respectant les règles. Ils font très attention à cela quand il s’agit de l’Arctique. Mais ils se montrent très impliqués. »
Gudlaugur Thor Thórdarson, ministre des Affaires étrangères islandais (G) et Timo Soini, son homologue finlandais (D), en conférence de presse après le sommet ministériel du Conseil de l'Arctique, le 7 mai 2019 à Rovaniemi, en Laponie finlandaise. (Copyright : Marine Jeannin et Igor Gauquelin)
Gudlaugur Thor Thórdarson, ministre des Affaires étrangères islandais (G) et Timo Soini, son homologue finlandais (D), en conférence de presse après le sommet ministériel du Conseil de l'Arctique, le 7 mai 2019 à Rovaniemi, en Laponie finlandaise. (Copyright : Marine Jeannin et Igor Gauquelin)

L’Islande mise énormément sur la Chine en Arctique

« La question est de savoir si nous devrions les exclure ou coopérer avec eux. Et nous sommes une majorité de pays nordiques à considérer qu’on doit coopérer, confie Heininen Lassi. Cela me parait plus sage à bien des égards ; cela permet aussi d’apprendre à les connaitre, de comprendre comment ils réfléchissent et comment ils agissent. La conférence annuelle se déroule une année en Chine, une année dans l’un des pays nordiques. Les sujets sur lesquels on se penche sont l’environnement marin, les océans, le développement durable… Principalement concernant l’Arctique, mais il peut aussi s’agir d’approches plus théoriques. L’Arctic Circle China Forum se trouve quant à lui plutôt à l’intersection entre les sciences, la politique et le business », résume le professeur de l’université de Laponie, qui participe activement aux deux événements.
Le forum de Shanghai est en fait basé sur l’Assemblée du cercle arctique, qui se déroule chaque année en Islande, à Reykjavik, depuis 2013. Mais les relations de coopération scientifique entre la Chine et les États nordiques ont démarré dès 2010, lorsque les Chinois se sont lancés dans des expéditions sur la route maritime du Nord-Est, au-dessus de la Russie, avec leur tout-premier brise-glace, le Xuelong (« Dragon des neiges »). Camille Escudé, chercheuse à Sciences Po et analyste au Groupe d’Études géopolitiques, rappelle que Pékin a soutenu Reykjavik après la grave crise financière de 2010, et a obtenu en retour son soutien pour le poste d’observateur au Conseil de l’Arctique. L’Islande mise énormément sur le passage Nord-Est, tout en maintenant d’excellentes relations avec Washington. De bon augure pour sa présidence au Conseil de l’Arctique, qui commence tout juste.
Par Marine Jeannin et Igor Gauquelin, envoyés spéciaux à Rovaniemi (Finlande)
A propos de l'auteur
Marine Jeannin
Basée à Paris, Marine Jeannin est une journaliste presse écrite et numérique. Free-lance, elle travaille pour RFI et le Magazine Littéraire.
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.