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Expert - Indonésie plurielle

Les Juifs d'Indonésie et le roman national

La synagogue du district de Tondano, dans le village de Rerewokan, en Indonésie, le 17 février 2017. (Source : Le Parisien)
La synagogue du district de Tondano, dans le village de Rerewokan, en Indonésie, le 17 février 2017. (Source : Le Parisien)
L’histoire de la petite communauté juive d’Indonésie révèle des métissages inattendus dans un archipel marqué par le pluralisme religieux. D’abord juifs de Hollande ou de Bagdad, ils sont devenus « Juifs d’Indonésie ». L’exode qui a suivi l’indépendance fait place aujourd’hui à une renaissance, aussi infime soit-elle. Peu importe « l’anti-israëlisme », qui n’est d’ailleurs pas le mot d’ordre des principales organisations musulmanes du pays.
*En 1911, après la révolution en Chine, un groupe de royalistes voulait restaurer la monarchie et instituer le confucianisme comme religion d’État. L’Indonésie ne fait que reprendre cette conception. **L’État indonésien considère que le catholicisme (agama Katolik) et le protestantisme (agama Kristen) sont deux religions distinctes. Réserver Kristen au protestantisme date peut-être de l’époque coloniale, les Néerlandais étant majoritairement protestants et ayant au XVIIème siècle commencé par combattre le catholicisme introduit dans l’archipel par les Portugais, dont ils voulaient éradiquer l’influence.
En Indonésie, depuis 2006, une loi impose de mentionner sur sa carte d’identité une des six religions officiellement reconnues : le bouddhisme, le catholicisme, le confucianisme*, l’hindouisme, l’islam et le protestantisme**. Lors du recensement de 2010, un peu plus de 87% des Indonésiens se sont déclarés musulmans et près de 10% d’une des deux confessions chrétiennes, les moins de 3% restants se répartissant entre l’hindouisme (1,7%), le bouddhisme (0,7%), le confucianisme (0,05%) et les « autres, sans réponse ou non demandé » (0,45%).
Toutefois, ces statistiques sont réductrices dans la mesure où elles ne disent rien des croyances et pratiques réelles des personnes. L’Indonésie est un monde syncrétique, dans lequel la même personne, voire la même communauté, notamment quand il s’agit d’un village, peuvent à la fois se déclarer adeptes d’une des religions officielles, et observer des rituels qui relèvent de cultes présents avant à l’arrivée de ces religions, venues de l’étranger. Ces cultes ne sont pas reconnus comme religions. Ils sont officiellement désignés par le terme d’aliran kepercayaan, c’est-à-dire « courants de croyance ».
*En août 2014, le ministère des Religions ajoutait le baha’isme à la liste des religions officielles.
En outre, on trouve également en Indonésie des adeptes du christianisme orthodoxe (environ trois mille membres), des musulmans chiites, et des adeptes de courants condamnés par l’islam comme l’ahmadiya. Il se trouve des baha’i, fidèles d’une religion monothéiste fondée en 1863 en Iran*. Il existe également des sectes créées par de curieux personnages, mais il resterait à démontrer que ce sont des religions.

Des origines à l’occupation japonaise

Enfin, se trouve en Indonésie une minuscule communauté juive. Selon les sources, le nombre d’Indonésiens juifs varie d’une dizaine à quelque deux cents, pour une population totale de plus de deux cent soixante millions. Ils sont les derniers représentants d’une communauté qui comptait quelque trois mille membres à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et dont la présence est peut-être bien antérieure aux débuts du colonialisme européen.
*Le malais n’est en fait pas une langue mais un groupe d’une trentaine de langues très proches les unes des autres, dont l’indonésien.
En effet, depuis le VIème siècle, il existe des communautés juives à Calicut et à Cochin dans l’État du Kerala au sud de l’Inde. Or l’ouest de l’archipel indonésien entretient des relations commerciales avec le sud de l’Inde depuis sans doute le IVe siècle avant notre ère. Le premier texte connu attestant la présence d’un Juif dans l’archipel parle d’un marchand de Fostat, la première capitale arabe de l’Égypte, mort en 1290 dans le port de Barus sur la côte occidentale de Sumatra. Barus était alors un important port exportateur pour le benjoin (de l’arabe laban jawi ou « lait javanais ») et le camphre (en malais* kapur Barus ou « craie de Barus »), indigènes à Sumatra, et commerçait avec le sud de l’Inde.
Les Juifs sont expulsés du Portugal en 1496. Toutefois, nombre de convertis participaient aux voyages d’exploration de l’époque, et il se peut que certains d’entre eux soient arrivés dans la région avec les Portugais. En 1511, ces derniers conquièrent Malacca sur la péninsule qui porte son nom. Deux ans plus tard, ils envoient une ambassade à Kalapa, le port du royaume de Pajajaran dans l’ouest de Java, aujourd’hui Jakarta.
Il se trouvait également des Juifs parmi les employés de la Compagnie unie des Indes néerlandaises (VOC, Vereenigde Oostindische Compagnie), qui s’installe dans les Moluques à la suite de la prise en 1605 d’un fort portugais. Des Juifs étaient également actionnaires de la compagnie, et en détenaient un quart du capital à la fin du XVIIème siècle. La présence de Juifs aux Pays-Bas remonte au siècle précédent, quand le pays faisait encore partie de l’empire espagnol. Leur installation s’accélère après que le pays déclare son indépendance en 1581, en instaurant notamment la liberté religieuse alors que l’Inquisition sévit en Espagne.
Le premier document moderne connu sur les Juifs d’Indonésie est signé par un rabbin du nom de Jacob Halevy Saphir, envoyé de Jérusalem dans l’archipel en 1861. Il constate l’existence d’une vingtaine de familles ashkénazes néerlandaises à Batavia (aujourd’hui Jakarta), Semarang et Surabaya et déplore que beaucoup de Juifs soient mariés à des femmes non-juives. Il signale également la présence de Juifs irakiens et yéménites dans l’archipel.
En 1921, un autre envoyé de Jérusalem à Java estime à environ deux mille le nombre de Juifs dans l’île et déplore lui aussi les mariages avec des non-juifs. Les années 1930 et le début des années 1940 sont marquées par l’arrivée de Juifs qui fuient le nazisme en Europe. Lorsque les Japonais envahissent l’archipel début 1942, on y compte environ trois mille Juifs. La plupart sont citoyens néerlandais ou d’autres pays européens mais il y a également des « Juifs de Bagdad », dont le statut n’est pas européen mais celui « d’Orientaux étrangers » (Vreemde Oosterlingen). L’occupant japonais commence par interner les Juifs des pays européens ennemis, puis finalement tous les Juifs.

De la résistance à l’exode

*Le terme « Indo » désigne les métis indonésiens-européens. A l’époque coloniale, s’ils étaient de père européen et de mère indonésienne, ils avaient le statut d’Européens. Ils dûrent quitter l’Indonésie devenue indépendante. « Rapatriés » aux Pays-Bas, où ils avaient souffert du racisme, un certain nombre ont de nouveau émigré aux États-Unis, où ils seraient plus de deux cent mille. **Les Néerlandais finançaient également un réseau de résistance indigène dirigé par Amir Sjarifuddin, un homme de gauche qui avait combattu le pouvoir colonial avant la guerre.
Les Juifs des Indes néerlandaises n’étaient pas nécessairement natifs du pays. Prenons l’exemple de Bruno Berler, un Viennois qui, après échoué à monter une affaire au Mexique, est envoyé par ses parents aux Indes néerlandaises, où il épouse une jeune Indo*. En 1938, il emmène sa famille à Vienne. C’est l’année où Hitler annexe l’Autriche. Bruno est arrêté et envoyé à Dachau. Ses parents soudoient les nazis et obtiennent sa libération. Bruno et sa petite famille parviennent à prendre le dernier paquebot pour les Indes. Lorsque les Japonais débarquent à Java en mars 1942, Bruno rejoint un petit groupe de résistants européens dans l’est de Java, financé par le gouvernement néerlandais**. Lui et ses compagnons finissent par être arrêtés, torturés et finalement décapités par les Japonais. Ils sont enterrés dans une fosse commune à Ancol dans le nord de Jakarta, où leurs noms sont inscrits sur une pierre tombale.
* »Soyons prêts » en indonésien. D’après les Néerlandais, c’était un cri de ralliement des Indonésiens après la proclamation de l’indépendance. **Voir note plus haut.
Les premiers mois qui suivent la proclamation de l’indépendance de l’Indonésie le 17 août 1945, période que les Néerlandais appellent « Bersiap »*, sont marqués par des violences à l’égard des Européens, juifs compris. La plupart de ces derniers quittent le pays pour s’installer aux États-Unis, à Los Angeles, où ils contribuent au journal De Indo** et préservent leur identité de Juifs d’Indonésie. Peu émigrent vers Israël. Au début, les Juifs irakiens, dont la plupart vit à Surabaya, restent en Indonésie.
Les Néerlandais entendent récupérer leur colonie. Dès novembre 1945, ils réoccupent l’archipel. Un conflit à la fois politique, militaire et diplomatique va opposer l’administration qu’ils mettent en place, la NICA (Nederlands Indië Civil Administratie, « administration civile des Indes néerlandaises »), aux autorités de la jeune république d’Indonésie. Ce conflit, que les Indonésiens appellent Revolusi, prend fin le 27 décembre 1949, date à laquelle le royaume des Pays-Bas procède au transfert formel aux Indonésiens de sa souveraineté sur les anciennes Indes néerlandaises. Selon une des conditions imposées par les Néerlandais, les Indonésiens ne devaient pas toucher à leurs entreprises. Mais en 1957, sous la pression de la frange la plus nationaliste de l’opinion, le gouvernement indonésien décrète l’expulsion des Néerlandais et la nationalisation de leurs actifs. Le 6 décembre, que les Néerlandais appellent « la Saint Nicolas noire » (Zwarte Sinterclaas), ils sont 46 000 à commencer à partir, avec ceux des Juifs européens qui étaient restés.
Les Juifs qui n’ont pas quitté l’archipel sont irakiens et ne sont plus que 450. Beaucoup partent à leur tour d’Indonésie dans le sillage des événements sanglants de 1965-1966, pour s’installer notamment en Australie. D’autres se marient à des non-juifs et changent de religion.

Renaissance

Les traces de la présence juive en Indonésie sont peu nombreuses : des cimetières et une synagogue à Tondano dans le nord de Célèbes, animée par un jeune rabbin indonésien, Yaacov Baruch. Il y avait aussi une synagogue à Surabaya. Elle ne servait plus de lieu de culte car les hommes adultes pour former un minyan n’étaient plus assez nombreux. Néanmoins, l’administration de la ville cherchait à la conserver comme patrimoine. Cible de manifestations anti-Israël, elle fut forcée de fermer par des groupes islamistes en 2009. En 2013, on apprenait qu’elle avait été démolie.
Pourtant, il y a une renaissance du judaïsme en Indonésie. Des conversions ont lieu au moins depuis 2014. Un rabbin, Tovia Singer, dirigeant de l’organisation Outreach Judaism, dont le but est de « générer un lien durable entre les familles juives et le judaïsme en construisant une prise de conscience immédiate de l’actuel mouvement judéo-chrétien dans le monde entier », a créé un centre juif à Jakarta, Eits Chaim Indonesia. En outre, une « United Indonesian Jewish Community » a été créée pour réunir les Juifs d’Indonésie et développer leurs liens avec Israël.
D’après l’Anti-Defamation League, fondée en 1913 aux États-Unis par le B’nai B’rith, une organisation juive d’entraide, pour combattre l’antisémitisme, 48% des Indonésiens arboreraient une attitude antisémite. On peut se demander comment l’antisémitisme peut exister dans un pays où il y a si peu de Juifs. En fait, une image des Juifs est véhiculée par le Coran, qui concerne les 87,2% d’Indonésiens qui se déclarent musulmans. Certains passages condamnent les Juifs, par exemple le verset 30 de la sourate 9 : « Les Juifs disent : « Uzayr est fils de Allah » et les Chrétiens disent : « Le Christ est fils d’Allah ». Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Qu’Allah les anéantisse ! Comment s’écartent-ils [de la vérité] ? » Mais des œuvres traduites de l’arabe ou du persan dans différentes langues de l’archipel (aceh, javanais, malais ou sundanais) comportent des récits sur les Banu Israil, « les enfants d’Israël », dont elles donnent une image plutôt positive. La question est de savoir si les Indonésiens qui connaissent ces récits font le liens entre ces « enfants d’Israël » et les Juifs.
*Reformasi : période de transition après la démission de Soeharto en 1998.
D’après Jeffrey Hadler, professeur d’histoire et de culture de l’Asie du Sud-Est à l’université de Californie à Berkeley, « si l’antisémitisme indonésien existe (et a commencé à prospérer dans la période de l’après-Reformasi*), il demeure communément un anti-israélisme. Ce qu’on rencontre de vrai antisémitisme est entièrement européen d’origine, apporté en Indonésie à l’époque coloniale et pendant l’occupation japonaise, et seulement revigoré de temps à autre par un anti-sionisme moyen-oriental ».

« L’Anti-israëlisme », le Coran et le roman national indonésien

*il est vrai que selon les sources, la population chrétienne des territoires occupés va de moins d’1% à 1,5%, ce nombre ayant diminué au cours du temps en raison de persécutions selon l’International Christian Embassy Jerusalem, une organisation évangéliste qui se réclame du « sionisme chrétien ».
Qu’est-ce que « l’anti-israélisme » ? Nous lui voyons deux composantes. D’abord, historiquement, une pétition de principe « anticolonialiste » et « anti-impérialiste » dénonce l’occupation des territoires palestiniens et met comme préalable à la reconnaissance d’Israël par l’Indonésie, la reconnaissance d’un État palestinien par Israël. Par ailleurs, un discours islamiste prend d’un côté le parti de Palestiniens considérés comme « musulmans »* et de l’autre, invoque le Coran pour dénoncer les Juifs.
Mais comme l’explique l’islamologue israélien Meir Bar-Asher, « certains versets coraniques nourrissent une violence vis-à-vis des non-musulmans, mais non, on ne peut pas dire que le Coran dit de tuer les Juifs ». Nous avons cité plus haut comme exemple le verset 30 de la sourate 9 du Coran. On ne saurait y voir une injonction à tuer les Juifs, seulement un vœu que Dieu « les anéantisse ».
En outre, l’anti-israélisme n’est pas inhérent à la communauté musulmane d’Indonésie. Ainsi, la Nahdlatul Ulama, plus grande organisation non-gouvernementale musulmane du monde avec entre 30 et 50 millions d’adhérents, milite pour une normalisation des relations de l’Indonésie avec qu’Israël.
*En novembre 1945, moins de trois mois après la proclamation de l’indépendance de l’Indonésie, la bataille de Surabaya a opposé 30 000 hommes aguerris de la British Indian Army, venus désarmer les troupes d’occupation d’un Japon vaincu et évacuer les Européens internés dans des camps, appuyés par des blindés, des avions et des navires de guerre, à 20 000 soldats de la toute jeune armée indonésienne et quelque cent mille miliciens indonésiens, peu et mal armés. Militairement défaite, la jeune république avait alors néanmoins démontré au monde l’importance du soutien populaire et la détermination des Indonésiens à défendre leur indépendance. Les Britanniques en prennent acte et feront désormais pression sur les Néerlandais, qui prétendaient récupérer ce qu’ils considéraient toujours comme leur colonie, pour qu’ils négocient avec les Indonésiens.
Un événement a défrayé la chronique mondaine indonésienne fin 2018, lorsqu’on a appris que la chanteuse Maia Estianty vivait une idylle avec l’homme d’affaires Irwan Mussry. Ce dernier avait par ailleurs fait parler de lui en récompensant des athlètes indonésiens pour leur performance lors des Jeux asiatiques de 2018 en Indonésie. Irwan est le fils de Charles Mussry, un Juif de Surabaya, qui avait joué un rôle dans la bataille de Surabaya en novembre 1945*, en fournissant armes et nourriture aux combattants indonésiens. Dans un pays qui continue à rédiger un roman national dans lequel un rôle central est joué par des « héros » censés représenter les différents groupes ethniques et religieux, c’est peut-être l’amorce d’une inclusion d’un Juif dans ce roman.
Israël n’a pas de constitution écrite à proprement parler mais des « lois de base ». La dernière loi de base promulguée proclame Israël « le foyer national du peuple juif ». Ceux des Juifs d’Indonésie qui se sont installés en Israël dans les années qui ont suivi l’indépendance ont créé en 1995 une association, « Tempo Dulu », « le bon vieux temps ». Quant à ceux qui ont choisi de rester, leur nombre est trop insignifiant pour qu’il soit « rentable » de les exhorter à venir en Israël, comme l’avait fait le Premier ministre Benyamin Netanyahou en 2015 à Paris. Une telle exhortation ne serait de toute façon peut-être pas écoutée. Comme le dit Elias, de mère néerlandaise et juive et de père javanais et musulman, qui vit à Bandung, l’Indonésie est son pays et il ne souhaite pas le quitter.
L’Indonésie a une constitution qui malgré l’écrasante proportion de musulmans dans sa population, ne fait aucune référence à l’islam. Elle repose sur cinq principes, le Pancasila, que les deux plus grandes organisations musulmanes, la Nahdlatul Ulama et la Muhammadiyah, reconnaissent comme fondement de la nation et de l’État indonésiens.
Le défi pour l’Indonésie est de contrer les efforts des différents groupes islamistes d’imposer l’islam comme fondement. Elle doit d’abord protéger ses minorités religieuses, ce qu’elle est accusée par Human Rights Watch de ne pas réellement faire. Elle doit ensuite officiellement reconnaître toutes les religions, et non seulement six. La religion baha’i a été reconnue en 2014. Un premier pas semble avoir été fait vers la reconnaissance des religions traditionnelles d’Indonésie. On peut espérer qu’il en sera de même du judaïsme, qui est après tout une religion universelle et une source à laquelle l’islam a puisé. L’Indonésie serait alors vraiment ce qu’elle entend être, une nation pluri-religieuse.
A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.