Histoire
Expert- Indonésie plurielle

 

L’islam en Indonésie

Des musulmans indonésiens sont rassemblés pour célèbrer la prière de l’Eid el-Fitr dans la province d’Aceh en juillet 2015
Des musulmans indonésiens sont rassemblés pour célèbrer la prière de l’Eid el-Fitr dans la province d’Aceh en juillet 2015. (Crédit : Ipank / Anadolu Agency).
Selon le dernier recensement national de 2010, 87,2% des Indonésiens se déclarent musulmans. Les nombreux monuments du centre et de l’est de Java, auxquels s’ajoutent les quelques-uns de l’ouest de l’île et de Sumatra, construits entre les Ve et XVe siècles, témoignent pourtant d’un passé hindou-bouddhique qui a valu à l’Indonésie son nom et qui se prolonge de nos jours notamment à travers les nombreux mots d’origine sanscrite dans différentes langues d’Indonésie, ainsi que dans des noms de lieux – Jayakarta, l’ancienne forme de Jakarta, vient de jaya, « victoire » et krta, « acte » – et de personnes : par exemple l’ex-présidente Megawati (megha, « nuage », et le suffixe –vanti) et l’ex-président Susilo (sushila, « bonne conduite ») Bambang Yudhoyono (yuddha, « guerre » et yana, « chemin »). Aujourd’hui, il n’y a plus que dans l’île de Bali que la majorité de la population se réclame de l’hindouisme (avec les réserves que nous avons déjà exposées).

Diffusion de l’islam

L’une des premières questions que l’on peut donc se poser porte sur le passage d’un système religieux à un autre. Rémy Madinier, spécialiste français de l’islam en Asie du Sud-Est, écrit – dans son ouvrage paru en 2012, L’Indonésie, entre démocratie musulmane et islam intégral : histoire du parti Masjumi (1945-1960) – que « l’arrivée de l’islam en Indonésie demeure encore aujourd’hui une question très controversée ». L’historien américain Peter Sluglett, spécialiste du Moyen-Orient, considère lui qu’il faut penser la diffusion de l’islam en Asie du Sud-Est, et en particulier en Indonésie, comme « une série de développements étirés et progressifs, commençant avec l’arrivée dans la région de marchands musulmans au VIIIe siècle, peut-être même plus tôt »*. Des textes arabes et chinois de l’époque attestent en effet de la présence de marchands et même de communautés musulmanes dans les ports du sud de la Chine au IXe siècle, et à Sriwijaya (l’actuelle Palembang dans le sud de Sumatra) au Xe siècle.
*Peter Sluglett, « The Spread of Islam in Southeast Asia c.1275-c.1625 », MEI Insight, No. 55 (mars 2012).
En Indonésie, la conversion de la population à l’islam semble donc être un processus plutôt qu’un événement. L’essor de l’islam dans l’archipel commence vers la fin du XIIIe siècle. Dans son ouvrage A History of Islamic Societies (2002), l’historien américain Ira M. Lapidus, nous apprend ainsi qu’en 1282, le roi de Samudra sur la côte nord de Sumatra est encore hindou mais a des conseillers musulmans. Le plus ancien témoignage écrit connu attestant de l’établissement de l’islam en Indonésie, est la tombe de Malik Al-Salih, roi de Samudra mort en 1297.
Lorsqu’en 1292 Marco Polo, dans son voyage de retour de Chine par la mer, fait escale dans le port de Perlak près de Samudra, il y constate la présence d’une communauté musulmane bien établie. Le voyageur marocain Ibn Battûta, qui fait à son tour escale à Samudra en 1346 lors de son voyage en Chine, est reçu par son prince, Al-Malik Al-Zahir qui est donc musulman. Egalement, plus caractéristique du monde indonésien est le cimetière de Troloyo, près du site de la capitale du royaume hindou-bouddhique de Majapahit dans l’est de Java, où l’on trouve des tombes musulmanes dont les dates vont de 1376 à 1611. Louis-Charles Damais de l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO) pense qu’il s’agit de personnages importants, peut-être même de membres de la famille royale. Ces tombes attestent donc de la présence de l’islam au cœur même du plus prestigieux des royaumes javanais de la période hindou-bouddhique, dès son apogée au XIVe siècle.
L’origine des marchands qui apportent l’islam en Indonésie est incertaine. Selon Sluglett, les différents éléments trouvés en Aceh et d’autres lieux à Sumatra suggèrent comme origine des premiers marchands musulmans venus dans l’archipel, les régions indiennes du Gujarat et de Malabar. Dans le cas de Java, des Chinois ont également joué un rôle dans la diffusion de l’islam sur la côte nord de l’île, où au XVe siècle déjà ils formaient d’importantes communautés. La tradition javanaise associe des Chinois à l’islam, dont évidemment l’amiral Zheng He, qui fait escale dans l’île lors de ses différentes expéditions de 1405 à 1433.
Un facteur fondamental dans la diffusion à travers l’archipel indonésien est la politique menée par Parameswara, un prince bouddhiste de Palembang qui fonde Malacca vers 1400. Pour faire face aux ambitions du royaume siamois d’Ayutthaya, Malacca se met sous la protection de l’empire chinois. Cette protection permet à la cité-Etat de prospérer et de devenir le plus important port d’Asie du Sud-Est. Parameswara pousse les commerçants musulmans qui contrôlent le réseau reliant le Moyen-Orient et l’Inde d’une part, à la Chine et l’archipel d’autre part, à utiliser son port. Malacca se retrouve ainsi à la tête d’un vaste réseau marchand qui couvre l’ensemble de l’archipel indonésien. Ce réseau permet la diffusion, à la fois du malais (la langue de Parameswara, originaire de Sumatra) et de l’islam.
Au XVIIIe siècle, à l’exclusion de Bali, tous les Etats des régions côtières de l’archipel ont à leur tête un souverain musulman. La diffusion de l’islam à travers l’archipel s’est traduite par un espace idéologique et culturel qui va d’Aceh à la pointe nord de Sumatra à l’Ouest, au nord des Moluques à l’Est, en passant par le littoral de Bornéo, la côte nord de Java et le sud de Célèbes. C’est déjà une bonne partie de l’Indonésie actuelle.

L’islam dans la conception indonésienne de la nation

Une deuxième question porte sur la place de l’islam dans la conception indonésienne de la nation. Selon l’historiographie indonésienne officielle, ce n’est pas dans des milieux musulmans qu’une « conscience nationale » émerge. En 1908, des étudiants en médecine issus de la noblesse javanaise créent une association dont le but est de donner aux Javanais une éducation occidentale, tout en développant leur propre culture. On considère donc que le mouvement national indonésien est né dans les milieux aristocratiques d’éducation européenne. Certes, les milieux musulmans sont aussi les initiateurs d’un mouvement : en 1911, des commerçants javanais musulmans fondent le Sarekat Dagang Islam (« association commerciale musulmane ») pour lutter contre la concurrence chinoise grandissante. Ce mouvement propose lui aussi un message de modernité, comme le présente Peter Malcolm Holt et al., dans leur imposant ouvrage : The Cambridge History of Islam (1970). Mais comme l’écrit l’historien australien M. C. Ricklefs dans son livre A History of Modern Indonesia since c. 1200, ce qui va orienter le mouvement national dans les années 1930, c’est la conscience que la diversité religieuse des Indes néerlandaises implique le rejet d’un projet islamique. D’ailleurs, les figures les plus éminentes qui vont apparaître durant cette période, et qui seront les premiers dirigeants de l’Indonésie indépendante, n’appartiennent pas à la mouvance musulmane.
Gamal Komandoko, Boedi Oetomo: awal bangkitnya kesadaran bangsa (« Le Boedi Oetomo : le début de la conscience nationale », 2008)
Les fondements de l’Etat et de la nation indonésiens ne seront pas l’islam. La constitution rédigée dans le sillage de la proclamation de l’indépendance en 1945 ne contient d’ailleurs aucune référence à l’islam. Cette conception n’est pas partagée par certains milieux musulmans. En 1947 dans l’ouest de Java éclate la rébellion du Darul Islam (« cité de l’islam »), qui entend créer un « Negara Islam Indonesia » (« Etat islamique d’Indonésie »). Le mouvement est rejoint par des groupes en Aceh dans le nord de Sumatra et dans le sud de Célèbes. Ce n’est qu’en 1961 que les derniers rebelles rendront les armes.
Aujourd’hui, ce qu’on observe, surtout depuis la démission de Soeharto en 1998, c’est la montée d’actes d’intolérance de la part d’organisations qui se réclament de l’islam. Les persécutions à l’encontre de minorités religieuses seraient en augmentation. Le précédent gouvernement du président Susilo Bambang Yudhoyono était accusé d’en être complice. Cette intolérance ne vise pas seulement des personnes mais aussi des symboles. En février 2012, des membres du Partai Keadilan Sejahtera (« parti de la justice prospère ») islamiste déclaraient que l’emblème de la Croix-Rouge indonésienne – fondée en 1945 peu après la proclamation de l’indépendance – ne correspondait pas à l’identité d’un pays dont la majorité de la population était musulmane. L’organisation a aussitôt répliqué que « l’Indonésie n’[était] pas un pays fondé sur une foi mais un pays séculier. »
La grande majorité des Indonésiens, y compris musulmans, semblent toutefois tenir à leur Etat et leur nation pluralistes. Le score des partis se réclamant de l’islam lors des élections législatives stagne autour de 15%. Le gros des voix, aux alentours de 70%, va à des partis dits « nationalistes », un terme que la politologue australienne Michele Ford qualifie d’euphémisme pour « secular » (mot qui ne correspond qu’imparfaitement au français « laïc », NDLR). Mais la construction de cet Etat et de cette nation pluralistes n’est pas achevée.
A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.