Histoire
Expert – Indonésie plurielle

Une histoire du nom «Indonésie»

Photo de Wahyu jeune écolier de 8 ans
Photo de Wahyu (à droite) jeune écolier de 8 ans réalisant ses devoirs sous l’œil attentif de sa petite sœur. (Crédit : AMAN ROCHMAN / AFP).

Selon le linguiste britannique Russell Jones dans son article Earl, Logan and « Indonesia » paru en 1973 dans le volume 6 de la revue Archipel, « parler d’un concept tel que « l’Indonésie » avant la colonisation hollandaise est d’une valeur discutable ». Ce point de vue est repris par l’historien australien Adrian Vickers dans son récent ouvrage A History of Modern Indonesia paru en 2013 : « avant 1945 il n’y avait pas d’Indonésie, mais plutôt une collection d’îles étalées à travers l’équateur que les Hollandais ont transformées en Indes néerlandaises ».

Depuis au moins le XVe siècle, et peut-être même plus tôt, le malais est la lingua franca de l’archipel.

Ce sont donc les Hollandais qui en 1908 ont réuni les îles de l’archipel en un ensemble territorial et administratif unique suite à la soumission du sultanat d’Aceh à la pointe nord de Sumatra et du royaume balinais de Klungkung. Ils appelaient leur colonie « Nederlands-Indië » (soit Inde néerlandaise) et plus familièrement « Ons Indië » (notre Inde). En malais, la langue véhiculaire de la colonie, celle-ci est appelée « Tanah India » (terre indienne), au début du XXe siècle, ce qui laisse supposer que les langues locales n’ont pas encore de nom pour désigner l’archipel.

Origine du nom « Indonésie »

Le nom « Indonésie » n’est ainsi pas d’origine locale mais européenne. Il n’est pas très ancien. Il est formé à partir des mots du grec ancien indos, le fleuve Indus, qui désigne par métonymie l’Inde, et nesos, qui veut dire « île », et signifie donc « les îles de l’Inde ». Comme nous le rappelle Ooi Keat Gin dans son ouvrage de 2004 Southeast Asia : a historical encyclopedia, from Angkor Wat to East Timor, les Européens ont longtemps considéré la région insulaire située entre l’Asie continentale et l’Australie comme un prolongement de l’Inde en raison de l’influence culturelle qu’ils y voyaient. Et c’est pour cette même raison que les Hollandais appelaient leur colonie « Indes néerlandaises ».
Chris Ballard, « ‘Oceanic Negroes’: British anthropology of Papuans, 1820-1869 », in Foreign Bodies: Oceania and the Science of Race 1750-1940 (Bronwen Douglas et Chris Ballard éds., 2008)

On attribue la création du nom « Indonésie » à deux Britanniques, le navigateur et linguiste anglais George Windsor Earl (1813-1865) et le juriste et journaliste écossais James Richardson Logan (1819-1869). Ce nom fût utilisé pour la 1ère fois dans un article intitulé On the Leading Characteristics of the Papuan, Australian, and Malayo-Polynesian Nations et publié en 1850 dans le Journal of the Indian Archipelago and Eastern Asia, fondé par Logan en 1847 à Singapour, lorsqu’Earl écrit : « Le temps est venu où un nom distinct est demandé avec urgence pour les races brunes de l’archipel indien… En adoptant le mot grec pour « îles » comme terminaison, ce pour quoi nous avons un précédent dans le terme « Polynésie », les habitants de l’ »archipel indien » ou « archipel malais » deviendraient respectivement les Indu-nésiens ou les Malayunésiens ».

Dans la même livraison du Journal of the Indian Archipelago and Eastern Asia, Logan publie lui-même un article intitulé Ethnology of the Indian Archipelago, dans lequel il explique qu’il préfère le terme plus géographique d’« Indonésie », pour remplacer l’expression « archipel indien », qu’il considère « trop long pour qu’on admette à être utilisé dans un adjectif ou dans une forme ethnographique ».
On le comprend au travers de cet article, « Archipel indien » est donc un des noms sous lesquels les Européens désignent la partie insulaire de l’Asie du Sud-Est au début du XIXe siècle. Et c’est pourquoi History of the Indian Archipelago est le titre d’un ouvrage publié en 1820 par le médecin et diplomate écossais John Crawfurd (1783-1868). Avant lui, le naturaliste anglais Joseph Banks (1743-1820), qui participe à la première expédition de James Cook (1768-1771), parlait des « îles des Indes orientales ». Marco Polo déjà, dans son célèbre Devisement du monde, écrivait à la fin du XIIIe siècle : « L’Inde Mineure commence depuis le royaume de Ciamba [le royaume du Champa dans le centre de l’actuel Vietnam] et finit au royaume de Murfili [un royaume en Inde] ».
Rappelons ici que le « monde malais » est défini comme « les divers royaumes malais et leurs arrière-pays associés qui ont existé ou existent toujours le long des côtes de Bornéo, la côte est de Sumatra et sur la péninsule malaise » (Geoffrey Benjamin, « On Being Tribal in the Malay World », in Geoffrey Benjamin & Cynthia Chou, Tribal Communities in the Malay World : Historical, Cultural, and Social Perspectives, 2003)

« Archipel malais » est un autre nom par lequel les Européens désignaient cette partie du monde au XIXe siècle. A l’époque en effet, on parlait de l’existence de cinq « races » humaines, telles que définies en 1795 par l’anatomiste et naturaliste allemand Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840). Ces dernières étaient définies comme : la « caucasienne » ou « race blanche » ; la « mongolienne » ou « race jaune » ; l’ »éthiopienne » ou « race noire » ; l’ »américaine » ou « race rouge » et enfin la « malaise » ou « race brune » . La « race malaise » était censée être constituée par les habitants de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines actuelles. Aujourd’hui, le terme de « race » n’a plus de pertinence scientifique. Quant au mot « malais », il s’applique désormais clairement à une langue, ou plutôt à un groupe de langues très proches les unes des autres, et aux populations qui parlent ces langues.

Le nom « Indonésie » est donc un exonyme qui est utilisé dès la fin du XIXe siècle par les Hollandais, dans un sens anthropologique, pour désigner les habitants de l’archipel.

Premières utilisations du mot « Indonésie »

Le premier « Indonésien » à officiellement utiliser ce nom est Soewardi Soerjaningrat, un prince javanais de Yogyakarta qui crée en 1913 aux Pays-Bas l’Indonesisch Pers-bureau (« agence de presse indonésienne »). L’emploi du nom « Indonesia » va rapidement devenir un étendard du mouvement national. Le Perserikatan Komoenis di Hindia (« association communiste des Indes [néerlandaises] ») change alors son nom en Partai Komoenis Indonesia (« parti communiste indonésien ») en 1924. Puis, en 1927 est fondé le Perserikatan Nasional Indonesia (« association nationale indonésienne »), dont un membre sera un certain Soekarno. L’usage va peu à peu s’imposer. Ainsi, Mohammad Hatta, qui sera le premier vice-président de l’Indonésie indépendante, peut écrire en 1928 dans la revue néerlandaise De Socialist un article intitulé Over de naam « Indonesie » (Sur le nom « Indonésie »). Egalement, le Partai Sarekat Islam (« parti de l’association islamique ») prend le nom de Partai Sarekat Islam Indonesia en 1929.
L’Indonésie est née, même si elle n’est encore que le rêve d’une élite indigène d’éducation européenne.
A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.