Histoire
Expert - Indonésie Plurielle

 

Le christianisme en Indonésie

Des catholiques indonésiens se reccueillent lors de la semaine sainte en 2015. (Crédit : ROMEO GACAD / AFP).
Selon le recensement de 2010, l’Indonésie compte 2,9% de catholiques. Si l’on ajoute les 7% de protestants et les petites églises orthodoxe (2 500 fidèles) et syriaque orthodoxe, le christianisme représente quelque 10% de la population indonésienne.
Selon Susanne Schröter dans son ouvrage Christianity in Indonesia : Perspectives of Power (2010), l’archéologie démontre l’existence de communautés chrétiennes, sans doute de rite nestorien, dans la péninsule de Malacca, à Sumatra et à Java, remontant au VIIe siècle [l’Église nestorienne a rompu avec l’orthodoxie au concile d’Éphèse de 431. Aujourd’hui, elle comprend l’Église assyrienne, implantée en Irak, et une communauté au Malabar en Inde du Sud. NDLR].
L’Eglise syriaque ou syrienne est l’une des quatre Églises dites « monophysites », qui se caractérisent par attachement à la formule de « l’unique nature incarnée du Verbe de Dieu ». Les trois autres sont l’Église copte d’Égypte, l’Église d’Éthiopie et les Églises arméniennes monophysites.
Pour les chercheurs Daniel Perret, Sonny Wibisono et Claude Guillot (« Le programme franco-indonésien de recherche archéologique sur Barus », Archipel, Vol. 51), il est possible qu’une telle communauté ait ainsi existé dans le port de Barus sur la côte occidentale du nord de Sumatra, d’où était exporté notamment le camphre vers l’Inde et le Moyen-Orient. Des fouilles à Barus ont en tout cas révélé les traces de l’établissement d’un épiscopat syriaque au VIIe siècle. On suppose que des marchands venus d’Inde, où existaient des colonies chrétiennes de rite oriental, ont fondé cette petite communauté. Toutefois, il ne semble pas que ce premier contact se soit prolongé d’une implantation durable. Plus généralement, les premières communautés chrétiennes en Indonésie n’ont pas laissé de vestiges. Mais elles montrent que Sumatra a été un « carrefour de culture », pour reprendre le titre d’un livre publié par le Koninklijk Instituut voor Taal-, Land- en Volkenkunde (Francine Brinkgreve et Retno Sulistianingsih, Sumatra : Crossroads of Cultures, 2009).
La christianisation de l’Indonésie sera le fait des Européens. Elle débute dans l’est de l’archipel, au XVIe siècle. En 1511, les Portugais conquièrent Malacca, le plus grand port d’Asie du Sud-Est. Mais leur objectif réel sont les Moluques. Ils y établissent des comptoirs et construisent des forts pour s’assurer le contrôle de leur commerce. La première communauté chrétienne durable d’Indonésie naît avec la conversion au catholicisme d’habitants de Halmahera, la plus grande des Moluques. Pour Jan Sihar Aritonang et Karel Adriaan Steenbrink, dans leur ouvrage A History of Christianity in Indonesia (2008), ceux-ci cherchent en effet à obtenir la protection des Portugais contre le sultanat de Ternate, une petite île voisine de Halmahera. A la fin du XVIe siècle, quatre Franciscains portugais établissent une communauté de quelque six cents fidèles à Blambangan dans l’est de Java, mais cette implantation ne dure pas, comme nous le rappelle Gregorius Budi Subanar, dans son livre The Local Church in the Light of Magisterium Teaching on Mission: A Case in Point : the Archdiocese of Semarang – Indonesia (1940-1981), paru en 2000.
Au début du XVIIe siècle, les Hollandais – à l’époque, les équipages des navires étaient essentiellement originaires des provinces maritimes de Hollande et dans une moindre mesure, de Zélande – de la VOC (Vereenigde Oostindische Compagnie ou « compagnie unie des Indes orientales ») évincent les Portugais des Moluques. Protestants, ils
convertissent à leur tour les indigènes, y compris les catholiques, car le catholicisme était strictement interdit par les Hollandais, ainsi que l’évoque Karel Adriaan Steenbrink dans son Catholics in Indonesia, 1808-1900 : A documented history (2003).
En fait, ni les Portugais catholiques ni les Hollandais protestants ne sont fondamentalement intéressés à convertir les habitants des îles où ils sont présents dans l’archipel. L’important pour eux est le contrôle des sources de matières premières, des ports et des voies maritimes. Si les Hollandais convertissent les catholiques, c’est pour supprimer l’influence des Portugais. Ni les uns ni les autres n’ont besoin de convertir les musulmans : il leur suffit de s’assurer l’allégeance de leurs sultans. Le commerce des épices est la première préoccupation de la très commerciale VOC, et les îles de l’Est sont plus importantes que Java, où elle a pourtant son siège, Batavia (aujourd’hui Jakarta), et dont elle ne contrôle de toute façon qu’une partie à la fin du XVIIIe siècle. Son intérêt est essentiellement porté sur les Moluques.
La VOC est dissoute en 1799. Le gouvernement de la République batave, instaurée en 1795 par la France révolutionnaire, prend le contrôle direct des possessions hollandaises dans l’archipel. En 1815, lors du Congrès de Vienne, qui met fin aux guerres napoléoniennes, est créé le « Royaume-Uni des Pays-Bas », qui récupère les possessions de la VOC. Avec la fin de la guerre de Java (1825-1830), qui oppose le gouvernement colonial à une partie de l’aristocratie javanaise, les Néerlandais contrôlent désormais toute l’île. Ils entreprennent son exploitation systématique, notamment par le développement d’une agriculture de plantations. Java devient le centre de la colonie néerlandaise. Et cette situation perdure jusqu’à aujourd’hui puisque Java, qui représente à peine 7% de la superficie de l’Indonésie, abrite 57,5% de sa population (2010) et fournit 60% de son PIB.
Ce n’est qu’au début du XIXe qu’apparaît une volonté de christianisation des Javanais selon les mots de l’historien Claude Guillot dans L’affaire Sadrach (1981). Le premier missionnaire arrive alors à Batavia en 1813 et est anglais. Et ce n’est qu’en 1847 qu’arrive le premier missionnaire néerlandais. Les conversions touchent les différentes classes de la société javanaise : souvent collectives chez les paysans d’une plantation attachés à un même propriétaire néerlandais, individuelles chez les aristocrates. A ce titre, on pourra citer un curieux exemple, plus tardif : celui du prince Tedjakusuma de Cirebon qui dans les années 1920, se
convertit au christianisme, se retire dans un village et y fait construire une église.
Toujours selon Claude Guillot, au début, ce sont uniquement des Européens qui procèdent à la christianisation des Javanais. Mais bientôt, des kiai ou « maîtres de religion » javanais participent au processus. Les principaux centres chrétiens javanais sont alors des villages des alentours de Jombang dans l’Est et des villages autour du mont Muria dans le centre. Des tensions vont apparaître avec les
Européens, qui n’apprécient pas cette christianisation à la javanaise. À partir de la fin du XIXe siècle arrivent en grand nombre des Pays-Bas des missionnaires d’un type nouveau, qui participent d’un mouvement général de « politique éthique » destiné à améliorer le sort des populations indigènes. Des écoles et hôpitaux chrétiens sont fondés, qui répondent à des besoins que les institutions gouvernementales ne satisfont pas à l’époque. Leur fréquentation entraîne des conversions parmi les Javanais.
Aujourd’hui, les régions traditionnellement chrétiennes en Indonésie se trouvent essentiellement dans l’Est : les Moluques (premier établissement européen dans l’archipel), le nord de Célèbes (où les Hollandais construisent un fort en 1658 pour contrer les ambitions des
Espagnols installés aux Philippines), les Petites îles de la Sonde orientales et la Nouvelle-Guinée occidentale (dont le gouvernement colonial de Batavia commence à prendre le contrôle au XIXe siècle). Leur christianisation est due aux Européens, qui s’abstenaient
néanmoins de convertir les populations dont le souverain était musulman. Dans l’ouest de l’archipel, elles se limitent à la région du lac Toba dans le nord de Sumatra (dont les Néerlandais commencent également à prendre le contrôle au XIXe siècle). À Java, où les
princes étaient musulmans, la christianisation d’une partie de la population est une singularité.
En Indonésie, la christianisation est donc issue de l’intervention d’acteurs étrangers. Elle diffère en cela des autres « grandes » religions étrangères, bouddhisme et hindouisme d’abord, islam ensuite, dont l’établissement et la diffusion dans l’archipel est liée à l’existence de réseaux commerciaux dont faisaient partie des marchands étrangers. Si l’Indonésie n’est pas un « pays musulman », alors que d’après le recensement de 2010, 87,2% des Indonésiens se déclarent musulmans, c’est parce que le mouvement qui est né dans les années 1910 entendait fonder une nation dans laquelle aucune religion n’aurait la préséance. Le christianisme fait partie de cette diversité qui constitue l’identité indonésienne.
A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.