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Analyse

Indonésie : le Pancasila, un rempart contre l’islamisme ?

Manifestation du Front de Défense islamique pour l'arrestation d'Ahok, l'ancien gouverneur de Jakarta, le 4 novembre 2016 dans la capitale indonésienne. (Crédits : Anton Raharjo/NurPhoto/via AFP)
Manifestation du Front de Défense islamique pour l'arrestation d'Ahok, l'ancien gouverneur de Jakarta, le 4 novembre 2016 dans la capitale indonésienne. (Crédits : Anton Raharjo/NurPhoto/via AFP)
En Indonésie, l’année 2017 a vu la première célébration du 1er Juin, décrété jour férié en 2016 par le président Joko Widodo pour commémorer « la naissance du Pancasila », définie comme « idéologie d’État ». Le discours présidentiel a eu une teneur particulière. Jokowi, comme on l’appelle, a en effet affirmé que les valeurs exprimées dans le Pancasila avaient été récemment menacées par des organisations islamistes qui prétendent redéfinir la société indonésienne.

Le Pancasila ou les cinq principes

Ketuhanan Yang Maha Esa : « principe d’un Dieu suprême et unique » ;
Kemanusiaan yang adil dan beradab : « humanité juste et civilisée » ;
Persatuan Indonesia : « unité de l’Indonésie » ;
Kerakyatan yang dipimpin oleh hikmat kebijaksanaan dalam Permusyawaratan/Perwakilan : « principe du peuple dirigé par la sagesse dans la délibération et la représentation » ;
Keadilan sosial bagi seluruh rakyat Indonesia : « justice sociale pour tout le peuple indonésien ».

Formulation d’une idéologie nationale

*En avril de cette même année, après le débarquement américain à Okinawa, tournant dans la Guerre du Pacifique, les autorités d’occupation avaient promis l’indépendance aux Indonésiens pour obtenir leur soutien face aux Alliés.
Le 1er juin 1945, alors que l’Indonésie est sous occupation japonaise depuis 1942, Soekarno, qui allait devenir le premier président de l’Indonésie, prononce devant les membres d’une assemblée chargée de préparer l’indépendance du pays* un discours dans lequel il commence par exposer quatre principes qui selon lui doivent former la base du futur État indonésien :
1. Kebangsaan Indonesia : « nation indonésienne »,
2. Internasionalisme, – atau peri-kemanusiaan : « internationalisme, ou humanisme »,
3. Mufakat, – atau demukrasi [sic] : « consensus, ou démocratie »,
4. Kesejahteraan sosial : « bien-être social ».
*Pancasila est également une expression en pali, la langue des textes religieux et de la liturgie du bouddhisme, apparentée au sanscrit, qui signifie « les cinq préceptes ». Soit les principes moraux de base que doit observer tout bouddhiste, à savoir : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas se conduire mal sexuellement, ne pas mentir, ne pas consommer de drogues amenant à la négligence (Paul Gwynne, World Religions in Practice: A Comparative Introduction, 2009). Nous ignorons si Soekarno avait connaissance de l’expression bouddhique. **Le mot indonésien est bertuhan, formé sur Tuhan, « Dieu » en indonésien, avec le préfixe possessif ber-. ***Lahirnya Pancasila, publié en 1949. ****Également bertuhan.
Il propose finalement un cinquième principe : « construire une Indonésie indépendante en observant de la piété envers Dieu suprêmement unique » ; il le résume en « principe de Dieu » (Prinsip Ketuhanan), et désigne l’ensemble par l’expression « Pancasila », un terme sanscrit, la langue des textes religieux de l’hindouisme, qui signifie « cinq principes ». Pour justifier le nombre « cinq », Soekarno cite les cinq piliers de l’islam, les cinq doigts de la main, les cinq sens et même les cinq frères Pandava de la grande épopée indienne du Mahabharata*. Soekarno, que l’historien néerlandais Bob Hering appelle « le père fondateur de l’Indonésie », explique que « la nation indonésienne croît en Dieu**, mais il est souhaité que chaque Indonésien croie en son propre Dieu. »*** Il entend par là que « les chrétiens adorent Dieu selon les indications de Jésus le Messie, les musulmans prient Dieu selon les indications du prophète Muhammad (la paix soit sur lui), les bouddhistes observent leur foi suivant les livres qu’ils possèdent. Mais ayons tous un Dieu****. »
Ce même 1er juin est formé un « comité des neuf » chargé d’établir les bases du futur État indépendant, dont sont membres Soekarno et Hatta, le futur vice-président. Le 22 juin, ce comité rédige et signe un document intitulé Piagam Jakarta, la « charte de Jakarta », qui énonce ces bases. Cette charte résulte d’un compromis entre ceux que Soekarno nomme les kaum Islam (« musulmans ») et ceux qu’il appelle les kaum kebangsaan (« nationalistes »). Les « musulmans » sont ceux qui souhaitent faire de l’islam un élément constitutif de la nation. La plupart des « nationalistes » sont, comme la majorité des Indonésiens, musulmans, mais ils ne souhaitent pas mettre en avant l’islam dans la construction d’une nation indonésienne. La charte stipule entre autres que « pour former un gouvernement de l’État indonésien indépendant […], on construira l’indépendance nationale de l’Indonésie dans une loi fondamentale de l’État indonésien, […] en se fondant sur : le principe de [croyance en] Dieu, avec l’obligation pour les musulmans d’observer la charia, selon la base d’un humanisme juste et civilisé, l’unité de l’Indonésie, et une démocratie dirigée par la sagesse dans la délibération représentative, et en réalisant une justice sociale pour tout le peuple indonésien. »
*Bien qu’il s’agisse d’un pluriel, puisque l’expression signifie « cinq principes », l’usage est de parler du Pancasila au singulier.
La Charte de Jakarta formalise l’adoption du Pancasila comme base idéologique de la future Indonésie indépendante. Le « principe de la croyance en Dieu », qui était en dernière place dans le discours de Soekarno, est passé à la première. En outre, il précise : « dengan kewajiban menjalankan syariat Islam bagi pemeluknya », « avec l’obligation pour les musulmans d’observer la charia ». Le déplacement du « principe de Dieu » vers la première position dans la constitution était probablement le résultat de négociations entre les « nationalistes » et les « musulmans ». On peut d’ailleurs tout simplement supposer que Soekarno avait inclus le « principe de croyance en Dieu » pour désamorcer une possible demande d’un État fondé sur l’islam. Mais surtout, la Charte de Jakarta fait une mention explicite à l’islam, alors que les autres religions ne sont pas citées. Le 16 août, un projet de constitution, dont le préambule comprend l’énoncé du Pancasila, est accepté par le comité. Soekarno et Hatta proclament l’indépendance le 17 août au petit matin.
*L’occupant japonais avait divisé l’Indonésie en trois régions administratives. La marine avait la charge de Bornéo et l’est de l’archipel. **Jan Sihar Aritonang et Karel Adriaan Steenbrink, A History of Christianity in Indonesia, 2008. ***Masdar Hilmy, Islamism and Democracy in Indonesia: Piety and Pragmatism, 2010. ****La presse anglophone utilise plutôt l’expression « Muslim-majority country ».
Le 17 août après-midi, Hatta reçoit un officier de la marine japonaise. Celui-ci lui explique que si les « sept mots » qui font obligation aux musulmans d’observer la charia ne sont pas supprimés, l’Est indonésien*, majoritairement chrétien, fera sécession**. Certes, les chrétiens n’étaient par définition pas concernés par l’obligation pour les musulmans d’observer la charia. Mais ils considéraient que cette clause était discriminatoire***. On peut aussi supposer que les chrétiens s’étaient rendu compte que la mention de l’islam dans la constitution, alors que les autres religions n’y figuraient pas, accordait à l’islam une place particulière, ce qu’ils ne pouvaient accepter. Le 18 août, Hatta convainc les autres membres du comité de retirer ces sept mots. Il n’y a donc aucune référence à l’islam dans la constitution indonésienne, ce qui fait que l’Indonésie n’est pas un « pays musulman » comme on la qualifie en France****.

La réaction : naissance d’une rébellion islamiste

*Créé par les Japonais, qui avaient compris que toute mobilisation des Indonésiens pour soutenir leur effort de guerre devait impliquer les dirigeants musulmans. **Avec la fin du conflit avec les Néerlandais, scellée par l’accord de La Haye en 1949, l’armée indonésienne avait entrepris une rationalisation de ses effectifs.
La suppression des « sept mots » dans le Pancasila ne pouvait pas plaire à tous les musulmans. En mai 1948, Sekarmadji Maridjan Kartosoewirjo, un commandant du Hizbullah, la milice du parti musulman Masjumi*, proclame dans un village de l’ouest de Java la création d’un Negara Islam Indonesia, « Etat islamique d’Indonésie » qui serait fondé sur la charia. La rébellion du Darul Islam, comme le mouvement est généralement appelé, va s’étendre à d’autres régions d’Indonésie. En 1952, Kahar Muzakkar, un officier de l’armée de terre du sud de Célèbes qui refusait la démobilisation de son unité**, se rallie au mouvement. En 1953, Daud Beureueh, dirigeant de l’Union des oulémas d’Aceh, proclame à son tour son ralliement au Darul Islam. Il accepte finalement de négocier avec le gouvernement indonésien en 1957. Kartosoewirjo est capturé et fusillé en 1962. Kahar Muzakkar est tué dans une embuscade en 1965. C’est la fin de la plus longue rébellion à laquelle l’État indonésien ait eu à faire face, et qui remettait en cause les principes mêmes sur lesquels il était fondé.
*Andrée Feillard et Rémy Madinier, La fin de l’innocence ? L’islam indonésien face à la tentation radicale de 1967 à nos jours, 2006. **Ibid., p. 24. ***Fondé en 1946, donc après la proclamation de l’indépendance, il ne faut pas confondre ce parti avec la Perserikatan Nasional Indonesia (« association nationale indonésienne ») fondée en 1927, dont nous parlerons plus loin.
Il y a eu un autre visage de l’islam politique en Indonésie. En novembre 1945, des politiciens menés par un intellectuel musulman, Mohammad Natsir, prennent la direction du Masjumi. Ils le transforment en un parti qui sera pendant « longtemps la principale formation politique de l’Indonésie et aussi, sans doute, le plus grand parti musulman du monde »*. Comme l’expliquent les spécialistes de l’islam indonésien Andrée Feillard et Rémy Madinier, « [f]ormés par les écoles hollandaises réservées aux indigènes, [ces hommes] reçurent une éducation à l’occidentale et devinrent familiers de la philosophie des Lumières et des grands penseurs politiques européens et américains »**. L’idéologie du Pancasila était d’autant plus acceptable à ce courant que Feillard et Madinier appellent « démocrate-musulman » (par référence au courant politique qu’est la démocratie chrétienne) que le premier principe était devenu Ketuhanan yang Maha Esa ou « principe d’un Dieu unique ». Le début de la Guerre froide et l’insurrection communiste de 1948 amènent le Masjumi à se voir comme un allié de l’Occident. La rébellion du Darul Islam pousse le Masjumi à se démarquer de l’islam rétrograde et violent que le mouvement représente. Le parti prône la démocratie parlementaire et une politique de l’Indonésie favorable aux pays occidentaux. Aux élections législatives de 1955, les premières de l’histoire de l’Indonésie, le Masjumi obtient 20,9% des voix, ce qui le place en deuxième position derrière le Partai Nasional Indonesia*** (PNI), qui en obtient 22,3%. Fidèle à son idéal démocratique, le Masjumi s’opposera à la « démocratie dirigée » inaugurée par Soekarno en 1957, ce qui lui vaudra d’être interdit en 1960. C’est la fin d’une expérience démocratique de l’islam politique indonésien.

Instrumentalisation par Soeharto

Le 1er octobre 1965 au matin, un officier de la garde présidentielle annonce à la radio la découverte d’un complot contre le président Soekarno dont il accuse un « Conseil des généraux ». La nuit précédente, six généraux et un aide de camp ont été enlevés par des éléments de la garde et assassinés dans une base aérienne de Jakarta. Un général peu connu du public, Soeharto, prend la tête de la répression. L’armée attribue ce qu’elle appelle le « Mouvement du 30 Septembre » au Parti communiste indonésien (PKI). Le 3 octobre la grande organisation musulmane Nahdlatul Ulama (NU) décide d’agir contre le PKI. Elle avait en effet un passé de confrontation sanglante avec les communistes. En 1948, une insurrection communiste dans la ville de Madiun dans l’est de Java s’était traduite par des affrontements entre les deux organisations. En 1964, devant une réforme agraire annoncée qui ne s’appliquait pas, l’organisation paysanne du PKI avait lancé une « action unilatérale » d’occupation de terres appartenant à des propriétaires musulmans dont beaucoup étaient membre de la NU. Les premières violences contre des personnes accusées d’être communistes commencent aussitôt.
*Les films The Act of Killing (2012) et The Look of Silence (2014) du réalisateur américain Joshua Oppenheimer ont pour arrière-plan les massacres dans le nord de Sumatra.
Le 5 octobre, l’armée décrète la mise hors-la-loi et la dissolution du PKI. C’est le début de massacres qui s’étendent au reste de Java, bastion du PKI, et sont pour la plupart commis par la milice de la NU. Des massacres ont également lieu à Bali, où ils sont commis par des villageois contre d’autres villageois. De même dans le nord de Sumatra, région de plantations et d’implantation du PKI, où les exécutants sont des bandes de voyous supervisés par l’armée*. Ces massacres font entre cinq cent mille et un million de morts, principalement à Java. Le 11 mars 1966, Soeharto contraint Soekarno à lui remettre les pleins pouvoirs, mais il ne sera élu président par le parlement qu’en 1968. Soekarno meurt en 1970.
*Azyumardi Azra, Indonesia, Islam, and Democracy: Dynamics in a Global Context, 2006. **Neil Partrick, Saudi Arabian Foreign Policy: Conflict and Cooperation, 2016.
Néanmoins, le rôle joué par la NU dans l’élimination de la gauche ne vaudra aucune reconnaissance aux milieux musulmans de la part des militaires. Le parti Masjumi reste interdit. Les militaires se méfient de l’islam politique, soupçonné d’œuvrer pour un État islamique, et seront particulièrement sévères à son égard*. Soeharto entreprend un travail de construction d’hégémonie idéologique et politique. Mohammad Natsir, l’ancien président du Masjumi, accuse carrément Soeharto de marginaliser les musulmans et de projeter la « christianisation » de l’Indonésie**.
Soeharto promeut ce qu’il appelle la « Demokrasi Pancasila », qu’il entend « purifier » et dont il veut faire le pilier idéologique de son régime. Le 1er octobre est institué « Hari Kesaktian Pancasila », ou « jour de la puissance du Pancasila », signifiant par là que les communistes ont pu tuer des généraux mais que le Pancasila a triomphé. En 1978, le parlement indonésien entérine le Pedoman Penghayatan dan Pengamalan Pancasila, « guide pour la compréhension et l’application du Pancasila », « P4 » dans son sigle indonésien, censé constituer la bonne manière d’interpréter l’idéologie nationale.
*Steven Drakeley, The History of Indonesia, 2005.
En 1980, cinquante personnalités politiques et militaires signent un document dans lequel ils protestent contre le rôle de l’armée, devenue un instrument du régime, et la prétention de Soeharto d’être une incarnation du Pancasila*. Comme pour confirmer cette crainte, en 1982, Soeharto annonce que le Pancasila sera désormais le principe de base, non seulement bien entendu des partis politiques mais encore de toute organisation quelle qu’elle soit. La démission de Soeharto en 1998 entraîne la fin de cette politique de réification et de sacralisation du Pancasila.

Péril en la demeure

*Le ministère indonésien des Religions a toujours été dirigé par un musulman depuis sa création en 1946. A noter que le nom de ce ministre est composé d’un « Ali » musulman et de « Suryadharma », du sanscrit surya, « soleil », et dharma, « loi, devoir ». L’Indonésie est un monde syncrétique.
Différents observateurs constatent la montée depuis la démission de Soeharto en 1998 d’une intolérance pudiquement qualifiée de « religieuse » (Kine, 2013), alors qu’elle est essentiellement le fait de musulmans. Par exemple, chaque année au moment de Noël, des milieux musulmans relancent le débat sur le caractère selon eux haram (« illicite ») pour les musulmans de souhaiter « Joyeux Noël » aux chrétiens (Nursalikah, 2013). Le gouvernement indonésien ne peut pas approuver une telle attitude. En 2012, le ministre des Religions Suryadharma Ali, musulman*, déclarait ainsi que « les musulmans [avaient] le droit de souhaiter Joyeux Noël » (Khoiri, 2012).
* »Indonesian Red Cross Refuses to Change Its Logo », The Jakarta Globe, 26 février 2012. **Michael Buehler, « Islam and Democracy in Indonesia », Insight Turkey, Vol. 11, No. 4, 2009.
En 2012 également, des membres du Partai Keadilan Sejahtera (« parti de la justice prospère ») islamiste déclarent que l’emblème de la Croix rouge indonésienne (Palang Merah Indonesia ou PMI) ne correspond pas à l’identité d’un pays dont la majorité de la population est musulmane. L’organisation déclare qu’elle refuse de changer son emblème et rappelle que « l’Indonésie n’est pas un pays fondé sur une foi mais un pays séculier. Nous défendons le Pancasila comme notre idéologie qui soutient notre pluralité »*. Toutefois, depuis 1998, les enquêtes et études successives montrent que les Indonésiens musulmans sont opposés à l’application de la charia, n’apprécient pas les partis qui proposent un programme islamiste et adhèrent à l’idéologie d’Etat du Pancasila**.
*George McTurman Kahin, Nationalism and Revolution in Indonesia, 2003.
Comme l’écrit l’historien et politologue américain George McTurman Kahin, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, « Soekarno a formulé avec clarté des idées qui étaient dominantes mais sans cohésion dans l’esprit de nombreux Indonésiens instruits et parce qu’il l’a fait dans un langage et un symbolisme dont une grande partie avait et garde un sens pour l’Indonésien de base sans instruction »*. Le Pancasila est en tout cas éminemment consensuel. A côté de principes somme toute universels – « l’humanité juste et civilisée », l’unité du pays, la démocratie et la justice sociale -, on trouve celui, propre au contexte indonésien, d’une « croyance en un Dieu uniqu », qui est un compromis entre les milieux de l’islam politique, qui ne voulaient pas d’un Etat « athée », d’une part, et d’autre part, non seulement les croyants des autres religions mais aussi des musulmans qui ne voulaient pas d’une charia obligatoire.
*The Idea of Indonesia: a History, 2008.
Face à ce qu’on nomme pudiquement des « enseignements religieux radicaux », une grande université indonésienne veut introduire des « cours de Pancasila obligatoires ». Cette démarche rappelle fâcheusement le P4 de Soeharto, qui prétendait imposer la bonne manière de comprendre les fondements idéologiques de l’Etat indonésien. En outre, il réduit le débat à un affrontement dogmatique. Mais surtout, d’un point de vue idéologique, il ne nous semble pas une bonne manière, d’une part d’expliquer ce qu’est le projet indonésien comme nation encore en construction, d’autre part en quoi consiste une vie commune en tant que nation. Même le politologue américain Jeffrey Winters, spécialiste de l’Indonésie, considère que « le Pancasila et la devise officielle « Unité dans la Diversité » sont de bons cadres pour protéger la démocratie ». Winters affirme que « [l]e défi pour l’Indonésie en cette ère démocratique est d’avoir à la fois la règle de la majorité et la protection des minorités ». Cette perception risque d’occulter « l’idée de l’Indonésie » – pour reprendre l’expression de l’historien australien Robert E. Elson* – qui, pas plus que la conception française de la nation, n’est un noyau qui serait la « majorité » et des éléments périphériques qui seraient des « minorités », mais un ensemble constitué d’éléments divers. Pour rappeler cette idée, il faudrait dépasser le « symbolisme » dont parle Kahin.
Par Anda Djoehana Wiradikarta
A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.