Société
Cinéma et libertés en Asie

Birmanie : Memory!, un festival de cinéma étrangement libre

Projection en plein air du festival Memory! de cinéma de patrimoine, à Rangoun le 9 novembre 2018. (Copyright : Léo Durin)
Projection en plein air du festival Memory! de cinéma de patrimoine, à Rangoun le 9 novembre 2018. (Copyright : Léo Durin)
L’événement a quelque chose d’absurde dans la Birmanie actuelle. Dans un pays où la crise des Rohingyas a symbolisé les espoirs déçus d’une transition rapide vers la démocratie, voici un festival de cinéma qui parle de liberté et de démocratie sans aucune censure. Organisé par deux Français, Memory! a projeté des films de patrimoine à Rangoun, dont certains en plein air, du 9 au 18 novembre derniers.
Le 10 octobre 2018, trois journalistes de l’agence Reuters étaient emprisonnés pour avoir critiqué la politique des transports du gouvernement régional de Rangoun. Un mois plus tard, quasiment jour pour jour, débutait le festival de cinéma Memory!. Après avoir mis à l’honneur la censure en 2017, le 6ème édition du festival avait pour thème « Presse et Démocratie ». Le paradoxe est évident, surtout quand on connaît la sinistre réputation dont jouit la Birmanie en matière de respect des droits de l’homme.

Les espoirs déçus de la transition

Le pays pointe aujourd’hui à la 137ème place du classement de Reporter Sans Frontières sur la liberté de la presse dans le monde. Au pouvoir depuis le coup d’État de Ne Win en 1962, la junte militaire ne laissait aucune marge de manœuvre aux journalistes. Mais la transition démocratique amorcée en 2011 laissait espérer un changement. La junte avait libéré Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix 1991 et opposante au régime depuis le soulèvement populaire de 1988, et rétabli le droit de grève et de se syndiquer. Ces signes étaient considérés comme prometteurs en Occident, à tel point qu’Alain Juppé et Barack Obama avaient visité le pays en 2012. Certains diplomates allaient jusqu’à évoquer une « perestroïka birmane ».
Les 7 ans qui ont suivi ont prouvé la réversibilité de ces évolutions. La répression s’est durcie quand l’État s’est trouvé confronté à ses vieux démons. Les groupes d’extrême gauche ont déposé les armes dans les années 1970, mais la Tatmadaw, l’armée nationale, fait toujours face à une myriade de rébellions ethniques. Les premiers affrontements opposant l’Armée Nationale de Libération Karen et l’armée birmane ont eu lieu en 1949, un an seulement après l’indépendance obtenue des Britanniques. Des conflits similaires ont ensuite éclaté partout dans le pays, dans les États Kachin, d’Arakan, et de Kayah.
La dégradation récente de la situation sécuritaire fait peser de nouvelles menaces sur la liberté de la presse. Les journalistes n’ont pu couvrir ni l’intervention de la Tatmadaw dans l’État de Rakhine – nouveau nom officiel de l’Arakan -, qui a entraîné la crise des Rohingyas, ni les conflits avec les minorités Shan et Kachin dans le nord-est du pays. Selon Reporter Sans Frontières, ceux qui s’y risquent sont invariablement « jetés en prison ». L’État réprime en s’appuyant sur l’article 66(D) de la loi sur les télécommunications, qui sanctionne normalement la diffamation mais est de facto utilisé contre les journalistes trop critiques à l’égard des autorités. Toujours selon RSF, « l’auto-censure est la règle pour tout ce qui peut déplaire aux officiels au pouvoir ». L’attribution du prix Nobel de la paix à Aung San Suu Kyi, qui dirige le pays depuis 2016, est aujourd’hui sévèrement critiquée.

Une simple opération de communication ?

Malgré ce contexte, la junte a autorisé la tenue d’un festival explorant les liens entre presse et démocratie. Il est tentant d’y voir une opération de communication destinée à redorer à peu de frais le blason d’un gouvernement terni par les exactions contre les Rohingyas. Séverine Wemaere est la co-organisatrice de Memory!. A ses yeux, il n’est pas impossible que les autorités birmanes voient dans son festival une opportunité politique. Elle souligne toutefois le caractère multidimensionnel d’une transition à plusieurs vitesses, au sein de laquelle Memory! reste le lieu d’expérimentations démocratiques et de libertés concrètes. « La publication du Bioscope News, créé par les étudiants du programme Memory! Journalism & Culture [un atelier proposé par le festival aux aspirants journalistes birmans du Myanmar Journalism Institute, NDLR], n’est soumise à aucune autorisation. Le film de clôture, Manta Ray, débute par l’image d’un carton sur lequel est écrit « pour les Rohingyas ». Nous l’avons bien entendu montré à la censure, mais nous avons été autorisés à le projeter. En fait, il y a plein d’exemples qui témoignent de cette liberté. Ces paradoxes en série soulignent justement la complexité de la transition démocratique en cours. »
C’est ce que pense aussi Chris Peken, consultant pour le Myanmar Journalism Institute : « Ces merveilleux paradoxes existent dans toutes les sociétés qui connaissent une phase de transition démocratique. Il y a encore des stigmates du passé mais aussi des signes annonciateurs du futur, et le Memory! en est un. La situation n’est ni toute noire, ni toute blanche. D’ailleurs, le festival est devenu trop gros, il y aurait des méthodes plus faciles pour le gouvernement s’il souhaitait simplement améliorer son image. »
A voir, un extrait de Mya Ga Naing de Tim Maung (1934)

 :

Peut-être l’autorisation accordée au festival s’explique-t-elle par les luttes internes au sein de l’État birman. « Les réformateurs nous utilisent pour faire bouger les choses et remettre en question des lois très anciennes, qui datent parfois de l’époque coloniale, soutient Gilles Duval, l’autre organisateur de Memory!. Le fait que nous soyons étrangers nous donne aussi plus de libertés : ils s’attendent à ce qu’on leur propose des choses qui seraient censurées normalement. On espère qu’en leur montrant ces images qui viennent de l’étranger, elles seront normalisées dans la société birmane. » Par ailleurs, admet Séverine Wemaere, les autorités ont sûrement été rassurées de se voir proposer un festival de films de patrimoine. « Nous n’avons pas choisi de projeter des films contemporains, très axés sur les droits de l’homme, explique-t-elle. Mais les vieux réalisateurs sont capables de faire passer beaucoup d’idées. »
Séverine Wemaere et Gilles Duval, les organisateurs du festival Memory! de cinéma du patrimoine. (Copyright : Léo Durin)
Séverine Wemaere et Gilles Duval, les organisateurs du festival Memory! de cinéma du patrimoine. (Copyright : Léo Durin)

De nouveaux espaces de liberté

Malgré les restrictions inhérentes à la tenue d’un festival dans la Birmanie actuelle, le Memory! se montre audacieux. Dans sa programmation, mais aussi en organisant un cycle de conférences sur la liberté de la presse et la démocratie. Des universitaires, des journalistes et des activistes, dont d’anciens prisonniers politiques de la junte, ont ainsi pu s’exprimer dans l’imposant Bâtiment des Ministres de Rangoun. Parmi les intervenants, Tim Hardy, participant à l’insurrection de 1988, puis exilé aux États-Unis pendant près de 25 ans. Il a insisté sur l’exclusion des minorités par le régime et les aspects anti-démocratiques de la Constitution, qui réserve aux militaires un quart des sièges au Parlement.
La chirurgienne Ma Thida, emprisonnée 6 ans pour avoir soutenu Aung San Suu Kyi, a quant à elle dressé le portrait d’une liberté d’expression moribonde et soumise à condition. Son pays, a-t-elle souligné, fait parti des rares États, aux côtés de l’Arabie Saoudite, à n’avoir pas ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Seuls les médias pro-gouvernement sont autorisés à publier : le parallèle est frappant avec la Grande-Bretagne, où le système de licence a été aboli depuis 1695.
Peu importe les intentions du gouvernement, le festival a bel et bien ouvert de nouveaux espaces de libertés en Birmanie. « Memory! lui-même repousse les limites, sourit Chris Peken. La censure ou la liberté de la presse n’étaient pas les thèmes les plus faciles à choisir pour convaincre le gouvernement. » « Qu’importe si le régime se sert de nous pour mettre en scène son ouverture, dans la mesure où la tenue du festival prouve qu’elle est bien réelle », confirme Séverine Wemaere. Avec Gilles Duval, elle a même réussi à faire fléchir la censure sur la scène de nudité qui ouvre Hiroshima, mon amour (1959). De même, ils ont obtenu l’autorisation de projeter des films en plein air, à quelques encablures du monument de l’indépendance. Ils en ont profité pour monter à des milliers de Birmans Le Dictateur de Charlie Chaplin.
Pour Gilles Duval, la Birmanie est aujourd’hui à un carrefour de son histoire. Il évoque les possibilités les plus dangereuses : repli sur soi, nationalisme ou radicalisme religieux. « Nous ne sommes pas là pour donner des leçons », insiste-t-il. Mais à l’évidence, le Memory! entend bien peser dans la balance.
Par Léo Durin
A (re)voir : Le Dictateur de Charlie Chaplin (1925) :

A propos de l'auteur
Léo Durin
Léo Durin est un journaliste indépendant. Il a étudié l’histoire contemporaine et la science politique au King’s College de Londres, où il a travaillé sur les émeutes raciales de Brixton de 1981. Il s’intéresse tout particulièrement aux inégalités économiques et sociales et à leurs effets. Il cherche à aborder cette problématique à travers l’écrit et le langage visuel. Il a notamment été journaliste pigiste pour Marianne et il co-réalise un film, "La Maison Rose" (2019), qui documente la vie d’un squat accueillant des réfugiés mineurs isolés à Paris. Enfin, il a passé sa jeunesse entre la Turquie, l’Égypte et la Mauritanie et il étudie actuellement la langue et la civilisation arabe.