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Expert - Politique chinoise

Chine : mystérieux suicide à Macao avant l'inauguration du "pont le plus long du monde"

Le pont le plus long du monde reliant Hong et à la ville continentale de Zhuhai dans le Guangdong a été inauguré le 24 octobre 2018. (Source : Travel Weekly)
Le pont le plus long du monde reliant Hong et à la ville continentale de Zhuhai dans le Guangdong a été inauguré le 24 octobre 2018. (Source : Travel Weekly)
Le 24 octobre dernier, la Chine a inauguré le pont le plus long du monde, reliant Hong Kong, Zhuahai et Macao. Mais derrière la nouvelle construction pharaonique, une autre partie continue de se jouer : la chute inlassable des « tigres », ces hauts dirigeants ciblés depuis 2013 par la « lutte anti-corruption » lancée par Xi Jinping. Cette campagne touche en particulier Macao depuis plus d’un an. Quatre jours avant l’inauguration du « super pont », elle a connu un nouveau mystérieux coup de théâtre. Le 20 octobre, Zheng Xiaosong (郑晓松, 1959-2018), directeur du bureau de liaison avec Macao pour le gouvernement central, s’est donné la mort en sautant par la fenêtre de sa résidence. Le suicide de cet ancien du ministère des Finances, et du gouvernement du Fujian intervient après la mise en examen le 7 octobre d’un des lieutenants de Zhou Yongkang et de Meng Jianzhu : Meng Hongwei, le chef d’Interpol et ministre adjoint de la Sécurité publique.

Qui était Zheng Xiaosong ?

*À noter que son frère Qian Qi’ao (钱其璈, né en 1933) avait été maire adjoint de Tianjin de 1988 à 1993. **Song aurait été choisi par Xi pour ses connexions avec la Corée du Nord.
Au départ, Zheng se fait connaître comme le « grand secrétaire » (大秘, dami) de Qian Qichen (钱其琛, 1928-2017). Ministre des Affaires étrangères de 1988 à 1998, vice-premier ministre de 1993 à 2003 et membre du Politburo de 1992 à 2003, Qian est un grand allié de Jiang Zemin et fait partie de la tristement célèbre « bande de Shanghai »*. Zheng passe ensuite plus 13 ans dans le système de la haute fonction publique au ministère des Finances (2000-2013), avant d’être muté au gouvernement du Fujian (2013-2016), alors sous la direction de Su Shulin (苏树林, 1962) – un membre de la « bande du Pétrole » de Zhou Yongkang, le tsar de la Sécurité publique mis en examen en octobre 2015.
*Song aurait été choisi par Xi pour ses connexions avec la Corée du Nord.
En avril 2016, la carrière de Zheng Xiaosong va connaître un tournant. Il devient alors secrétaire du comité permanent du Fujian, dirigé par You Quan (尤权, 1954), un nouveau patron mieux en vue. En effet, ce You Quan est un homme du Conseil des Affaires d’État, dans le réseau de Li Keqiang et de Wen Jiabao, et il est resté dans les bonnes grâces de Xi Jinping. Ce qui profite à Zheng Xiaosong. Celui-ci est nommé deux mois plus tard au département de liaison international du Parti, sous la direction de Song Tao (宋涛, 1955), un vétéran des Affaires étrangères promu dès 2013 par Xi*. En septembre 2017, Zheng est finalement placé au bureau de liaison avec Macao.
*Yu a connu Zheng qui était aussi en place au Fujian. Yu était alors, en 2013, secrétaire adjoint.
Les raisons profondes de la mort de Zheng restent aujourd’hui inconnues. Zheng avait enchaîné une dizaine de rendez-vous depuis le début du mois d’octobre. Pourquoi a-t-il reçu le 9 une délégation du Fujian menée par Yu Weiguo (于伟国, 1955), secrétaire du Parti de cette province depuis 2017* ? Que s’est-il passé le 18, lorsque Zheng a recontré Cui Shi’an (崔世安, 1957), dit Fernando Chui, le chef de l’exécutif de la région de Macao depuis 2009 ? Difficile de le savoir.

Macao et la lutte anti-corruption

*Remplacé par Xi de 2007 à 2012, par Zhang Dejiang de 2012 à 2018 et par Han Zheng depuis avril 2018.
La région administrative spéciale de Macao est connue comme l’un des fiefs de Zeng Qinghong, l’ancien vice-président et bras droit de Jiang Zemin. Zeng Qinghong est aussi l’ancien directeur du groupe central de coordination des affaires de Hong Kong et de Macao de 2003 à 2007*. Ces derniers temps, Macao a été le théâtre de plusieurs débâcles, dont celle de Lai Xiaomin (赖小民, 1962), mis en examen et expulsé du Parti en avril dernier.
*Lai a été directeur du bureau des affaires générales de la CBRC de 2005 à 2009, alors que la commission était sous la direction de Liu Mingkang (刘明康, 1946), un associé de Wen Jiabao et de Zhu Rongji. C’est lui qui avait poussé la mise en place du système de la Banque populaire de Chine commencé par Wang Xuebing (王雪冰, 1952), prédécesseur de Liu et associé de Zhu Rongji. **Guo est aussi un « homme de Zhu Rongji ».
Lai Xiaomin n’est pas n’importe qui. Il fut d’abord PDG du fonds d’investissement Huarong de 2012 à 2018. Le gouvernement chinois avait créé cette firme en 1999 pour stabiliser la situation après la crise financière asiatique de 1997. Également vétéran de la commission de régulation bancaire*, Lai fut l’architecte derrière l’ouverture de la première succursale de Huarong à Macao en décembre 2016. Sous la bénédiction de l’organisme de régulation – alors dirigé par Shang Fulin (尚福林, 1951), un homme de l’ancien Premier ministre Zhu Rongji -, Huarong devenait ainsi l’une des premières compagnies chinoises de gestion d’actifs à s’établir dans l’ancienne colonie portugaise. C’est sous Guo Shuqing (郭树清, 1956)**, successeur de Shang en 2017, que les choses se corsent pour Macao et pour Lai Xiaomin.
La chute de Lai fait écho aux multiples allégations de corruption en 2017, directement liées au plus long pont du monde qui relie depuis le 24 octobre Hong Kong et Macao à la ville continentale de Zhuhai dans le Guangdong. Un « super pont » dont le suicidé Zheng Xiaosong était aussi en partie responsable. Des rumeurs courent à ce sujet : Zheng serait lui aussi mêlé à une histoire de corruption à Macao. Des rumeurs sans fondement, pour l’instant.
De la chute de Lai Xiaomin à la mort de Zheng Xiaosong, c’est en fait la lutte anti-corruption dans le sud de la Chine qui est relancée. Le planning des inspections sur le terrain se fait plus intense. Avec dans le collimateur l’industrie du jeu à Macao. Une industrie longtemps accusée de « laver l’argent sale » (洗黑钱, xi heiqian). A l’instar de la disparition de Meng Hongwei, le « timing » du suicide de Zheng, quatre jours avant l’inauguration prévue du pont, laisse plus que songeur.
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.