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Expert - Russie Asie

L'axe Pékin-Moscou, grande peur de l'Occident

Le président russe Vladimir Poutine reçoit la première "médaille de l'amitié" offerte par la Chine à un ressortissant étranger, des mains de son homologue chinois Xi Jinping le 8 juin 2018 à Pékin. (Source : Radio Canada)
Le président russe Vladimir Poutine reçoit la première "médaille de l'amitié" offerte par la Chine à un ressortissant étranger, des mains de son homologue chinois Xi Jinping le 8 juin 2018 à Pékin. (Source : Radio Canada)
Depuis le début des années 2010, la Russie et la Chine ont entamé une nouvelle page de leurs relations. Le rapprochement est inédit au regard de la rupture sino-soviétique des années 1960 et du conflit frontalier qui opposa les deux États en 1969. Moscou et Pékin sont amenés aujourd’hui à repenser leur stratégie internationale, en cherchant de nouveaux partenaires et alliés. Ce concept d’alliance reste un socle des relations internationales, elle n’échappe à personne, même pas à la première puissance mondiale américaine. Comment définir les relations sino-russes ? Simple partenariat ou alliance plus solide ? La vérité est entre les deux, disent les observateurs. La Chine n’a pas de véritables alliés du côté des grandes puissances asiatiques, l’Inde et le Japon lui étant hostiles. La Russie, elle, vit une situation similaire à l’Ouest. Après la chute de l’URSS, elle pensait s’inscrire dans une alliance occidentale. Mais en 2014, la crise ukrainienne a bouché cette perspective, rebattant les cartes à Moscou. Si cette alliance sino-russe n’en est pas encore une aujourd’hui, elle tend à se consolider.

Un axe « anti-américain »

La première condition de ce rapprochement est sans aucun doute l’antagonisme commun de Pékin et Moscou à l’égard de Washington. La première puissance mondiale pose problème aux deux États : en Europe et au Moyen-Orient pour la Russie, en Asie pour la Chine. Les États-Unis sont considérés par ses rivaux comme un hégémon trop présent dans les affaires eurasiatiques. Le partenariat sino-russe dans sa première phase (2011-2014) est d’abord né en réaction à cette omniprésence.
Des deux États, la Russie est certainement celui qui a le plus travaillé à un partenariat stratégique. L’option apparait au début des années 2010, puis devient une nécessité pour Moscou à la fin 2014, suite à la crise ukrainienne et aux sanctions économiques des Occidentaux. Cette crise a mis un terme aux espoirs russes et européens, déjà bien entamés, d’une alliance commune, que l’éclatement du bloc soviétique laissait présager en 1991. Pour Moscou qui ne possède alors que la 12ème économie mondiale, il était nécessaire de trouver un nouveau partenaire majeur, à l’économie solide. Vladimir Poutine se tourne naturellement vers son voisin chinois, devenu en 2014 la première puissance commerciale du monde. Face à la montée de « l’anti-occidentalisme » en Russie, la Chine se distingue peu à peu comme le partenaire le plus adapté aux défis du XXIème siècle.
Si la Chine se pose comme la puissance économique et militaire dominante en Asie, elle est encore largement contestée par Washington. Malgré le retrait de Donald Trump du TPP, le partenariat transpacifique mort-né, la présence militaire américaine en Asie reste très forte : 40 000 soldats au Japon, 28 000 en Corée du Sud, ajoutés aux deux porte-avions et aux 70 navires de guerre sur l’île de Guam. Outre ces trois zones stratégiques, les États-Unis sont présents en nombre plus modeste (moins de 300 hommes) aux Philippines, en Thaïlande et à Singapour. Ces bases lui donne un accès direct en mer de Chine méridionale, un espace maritime objet de multiples revendications concurrentes (lire notre dossier). La présence américaine, aussi contestable soit-elle, est garante du statu quo. Sans elle, la position dominante de la Chine dans la région suffirait certainement à lui donner gain de cause.
À l’instar des positions russes en Europe, une alliance Moscou-Pékin ne saurait bouleverser les équilibres géopolitiques de l’Asie, au Sud-Est ni au Nord-Est. Cependant, elle peut faire pression sur d’autres parties du globe. Au Moyen-Orient, la Chine soutient la politique russe en Syrie et l’accord sur le nucléaire iranien. Au Conseil de Sécurité des Nations Unies, les deux États se concertent pour mettre leur veto aux résolutions occidentales. En Asie centrale, la coopération sino-russe a déjà affaibli les États-Unis : sous cette double pression – et celle de l’Organisation de coopération de Shanghai -, le gouvernement kirghize a fermé la base aérienne américaine de Manas. Enfin, en Europe et en Afrique, les investissements chinois couplés aux exportations d’hydrocarbures russes forment un duo encombrant pour l’influence américaine.

Une alliance asymétrique

Le partenariat économique sino-russe, devenu stratégique, peut devenir une solide alliance tant que les deux États resteront des puissances à des degrés différents. Autrement dit, tant que la Russie reste plus faible économiquement. Cette asymétrie est garantie également au niveau démographique, puisque seulement sept millions d’habitants de l’Extrême-Orient russe sont confrontés au milliard et demi de la population chinoise. Cette double asymétrie ne fait pas de la Russie une menace pour la Chine, contrairement à la « Russie européenne » bien plus dense. Cependant, il existe aussi une forme de déséquilibre en faveur de Moscou, sur les questions militaires et les hydrocarbures. Cette dimension rend la Russie attractive aux yeux de Pékin, qui a d’énormes besoins en pétrole et en gaz et une volonté d’améliorer ses compétences militaires. La Russie lui « offre » les deux. Un ré-équilibrage de ces forces serait de nature à mettre en danger cette alliance. Si la Russie ne rattrapera sans doute pas l’économie chinoise, ni sa démographie en Asie, la Chine pourrait devenir son égal militaire dans un avenir proche et les hydrocarbures ne sont pas éternels. Resterait alors à l’attractivité russe : son territoire et sa capacité à se projeter en Europe et au Moyen-Orient, ainsi que sa puissance nucléaire.
Néanmoins, il ne faudrait pas réduire la relation sino-russe à une question bilatérale. Aujourd’hui, elle est fortement liée à plusieurs organisations régionales et mondiales. Au sein des « BRICS », les deux États militent pour une refonte des instances multilatérales comme le Conseil de Sécurité de l’ONU ou encore les institutions de Bretton Woods. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) cimente aussi les relations sino-russes : elle veut symboliser la volonté émancipatrice des États asiatiques face aux États-Unis.

La Russie entre la Chine et l’Europe

Le partenariat stratégique sino-russe tiendra tant que chacune des deux puissances s’abstiendra d’intervenir dans le pré carré de l’autre. À ce niveau, seule l’Asie centrale semble poser problème. La Russie ne conteste pas à la Chine l’influence en Asie du Nord-Est, du Sud-Est et dans les mers qui l’entourent. De son côté, Pékin ne marche pas sur les plates bandes de Moscou en Europe – son « étranger proche » – ni au Moyen-Orient. Ce « partage du monde » se limite ici aux intérêts géostratégiques. Les deux États tolèrent aisément l’un de l’autre des échanges diplomatiques et économiques, tels que le rapprochement russo-japonais et le commerce sino-européen. Si cette relation fonctionne aujourd’hui, c’est aussi grâce à une commune vision du monde. Un monde multipolaire (ou multilatéral) où la valeur universelle serait celle de la « souveraineté des États », au détriment de la doctrine libérale prônée en Europe. C’est justement cet écart de vision qui avait entrainé la dégradation des relations russo-européennes entre 2008 et 2014, du conflit géorgien à la crise en Ukraine.
Avantage certain aux yeux de Moscou, la Chine semble accepter la notion russe « d’étranger proche ». Au contraire, accorder à la Russie cette sphère de contrôle est impossible à l’Occident, qui refuse le déterminisme imposé par la notion de zone d’influence. Selon la doctrine libérale, les États doivent pouvoir choisir leurs alliances et en changer selon les différentes administrations. Une vision intenable pour la Russie qui considère la stabilité de sa zone d’influence comme vitale pour sa sécurité nationale. Ce que souhaite Moscou, comme Pékin, c’est d’en finir avec « l’ordre libéral » de l’après-guerre froide, créé sur les décombres de l’Union soviétique.
Bien sûr, un rapprochement entre Européens et Russes pourrait remettre en question cette alliance sino-russe montante. Mais aucune perspective actuelle ne permet de l’envisager. Si l’on compare les deux derniers exercices militaires russes, les signaux semblent bien nous indiquer le contraire. Ainsi Zapad-2017 s’est déroulé sur une collaboration russo-biélorusse et le scénario était tourné autour d’une invasion européenne. À l’inverse, Vostok-2018 était une manœuvre militaire conjointe entre la Russie, la Chine et la Mongolie. Alors que les forces armées européennes sont projetées comme un adversaire potentiel, la Chine est conviée à des manœuvres similaires l’année suivante.
En fin de compte, le partenariat sino-russe dépend à la fois d’une forte présence américaine en Europe et en Asie, d’une relation asymétrique entre les deux États et d’un soutien mutuel sur les questions de politique extérieure. Cette relation pourrait être mise à mal en cas de changement brutal de régime en Russie ou en Chine. Si une alliance stratégique consolidée voit le jour, elle deviendra l’alliance la plus puissante du globe, sur les plans économique et militaire, capable de se déployer dans toute « l’Eurasie ». À plusieurs reprises, les dirigeants américains ont souligné la nécessité de ne pas laisser la Chine et la Russie s’allier, notamment au temps de l’URSS. Une pensée récurrente pour deux stratèges américains majeurs, Henry Kissinger et Zbigniew Brzeziński, qui ont tous deux à leur époque théorisé cette nécessité géopolitique. Elle s’est traduite sous la présidence Nixon par un rapprochement sino-américain au début des années 1970 et par un rapprochement russo-américain sous l’administration Clinton au milieu des années 1990.
Si le constat reste le même aujourd’hui, la fenêtre de tir est étroite de part et d’autre de l’Atlantique pour stopper cette alliance sino-russe. Pour cela, il faudrait certainement agir sur le maillon faible, en l’occurrence la Russie, et lui proposer de meilleures perspectives du côté occidental. Mais à l’heure actuelle, les Européens comme les Américains n’en ont ni la volonté, ni les moyens.
A propos de l'auteur
Fabien Herbert
Fabien Herbert est journaliste et analyste spécialisé en relations internationales. Il s'intéresse d'abord au monde russophone et au Moyen-Orient, puis se passionne pour les questions asiatiques après avoir vécu plusieurs mois en Corée du Sud.