Politique
East is Red - l'armée chinoise à la loupe

Alliance Chine-Russie : les leçons de Vostock

Du 11 au 15 septembre, l'armée chinoise a participé au vastes exercices militaires organisés à Vostock par la Russie. (Source : Defense Blog)
Du 11 au 15 septembre, l'armée chinoise a participé au vastes exercices militaires organisés à Vostock par la Russie. (Source : Defense Blog)
La Russie et la Chine ensemble contre les États-Unis ? C’est l’un des messages à peine subliminaux envoyés par « Vostock-2018 ». Quelque 300 000 hommes, plus de 36 000 véhicules, un millier d’appareils… Les spectaculaires exercices militaires organisés par Vladimir Poutine du 11 au 15 septembre derniers ont marqué les esprits. Mais au-delà du « show » guerrier, quelle fut la participation réelle de la Chine et de son Armée populaire de libération ? Pour Asialyst, le collectif d’observateurs « East is red » répond à cette question à travers une analyse des médias chinois.
Sur terre, sur mer et dans les airs. Les manoeuvres « Vostok-2018 » se sont déroulé en deux temps : l’assemblage des troupes en présence puis la confrontation. Avec une particularité symbolique : la participation de troupes mongoles et chinoises, les dernières étant même intégrées dans la chaîne de commandement. Ces exercices font certes partie d’une série de « manoeuvres » annuelles lancées en 2015. Mais leur contexte géostratégique est particulier. Alors que les États-Unis et la Chine s’engagent dans un bras de fer économique, la participation chinoise intervient dans une phase de rapprochement historique avec la Russie. Les deux puissances ont récemment signé différents accords économiques, tandis que Xi Jinping a décerné à Vladimir Poutine la médaille de l’amitié, illustrant une réelle convergence d’intérêts entre les deux puissances.

Un déploiement conséquent de matériels militaires

Les chiffres des unités déployées par l’armée chinoise à Vostock sont connus : près de 3600 hommes, 1000 véhicules, 30 avions et 1 frégate. Dans The Paper, le journaliste sépcialiste des affaires militaires Huang Guozhi compare les différents types de véhicules en démonstration. Sa conclusion : ni les Russes, ni les Chinois n’ont déployé leurs meilleurs matériels, mais la qualité des véhicules de transport de troupes (VTT) a été « équivalente ». Si l’APL n’a pas sorti de véhicules militaires blindés de Type-99A ni ZBD/Type-04, les Russes, souligne Huang Guozhi, ont été impressionnés par les VTT chinois à roues 8×8 Type-08, et leurs variantes Type-11 ou Type-09 équipés respectivement d’un canon de 105 mm et d’un obusier de 122/152 mm. À l’inverse, les Chinois auraient été frappés par les systèmes de défense antiaérienne russes intégrés et indépendants. L’APL ne dispose « d’aucun système pouvant tirer en mouvement et évoluer au rythme des forces – HQ-7, HQ-16 et autres -, et devant déployer plusieurs composants avant l’utilisation », rappelle The Paper. Pour Vostok-2018, les forces chinoises ont donc été dépendantes de la couverture antiaérienne russe.
Par ailleurs, China.com relève que les véhicules Type-08 et Type-11 déployés correspondaient à ceux de la 115ème brigade interarmes, issue d’une réorganisation du 39ème groupe d’armée. Cette brigade interarmes aurait été formée en 2017, et a été équipée avec ces nouveaux véhicules depuis un environ an. Une seule année a suffi à cette unité pour se réorganiser et apprendre à utiliser de nouveaux véhicules, une prouesse militaire. Ce n’est pas la première fois que la Chine parle officiellement de cette brigade : elle était déjà l’objet d’un documentaire sur CCTV en juillet dernier. Ce documentaire, qui peut intéresser les curieux, montre le travail d’un instructeur, Liu Guangfeng, et son rôle auprès des soldats. Outre cette brigade, les autres éléments chinois déployés à Vostok proviendraient du 79ème groupe d’armée pour l’aviation. Sans oublier pour l’armée de terre, un ou plusieurs bataillons lourds du 78ème groupe, équipés de véhicules Type-99.

Une démonstration destinée à l’international plus qu’un réel entraînement

Les messages envoyés par la presse chinoise sont finalement assez limités. Souvent revient la comparaison avec « Zapad-81 », le plus grand exercice militaire organisé par l’URSS le 4 septembre 1981. A l’époque, les Occidentaux avaient été « choqués » par son ampleur et son niveau. De même, la plupart des médias de Chine soulignent aujourd’hui l’ampleur historique de « Vostock-2018 », le degré d’intégration du commandement ou encore l’apport d’expérience des Russes. Tous louent la « gloire des soldats chinois » encensés par leurs homologues. Certain d’entre eux auraient même été décorés par le président Poutine. L’édition internationale du Quotidien du Peuple met l’accent sur la dimension stratégique de ces exercices : le rapprochement entre les deux puissances. Ces exercices, appelés à se répéter, donnent un signal fort en faveur de l’ordre mondial, constate Jiang Yi, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales de Chine et spécialiste de la Russie, cité par l’organe du PCC. L’événement vise implicitement les États-Unis, analyse un autre commentateur.
En d’autres termes, Vostock n’a pas une grande portée militaire. C’est l’avis de Shi Yang, analyste indépendant, qui compare les exercices de septembre avec les manoeuvres annuelles de Zhurihe, la plus grande base d’entraînement militaire de Chine, sinon d’Asie. Certes l’image d’une « mer de chars, de rouleaux compresseur d’aciers » peut impressionner, concède Shi Yang, mais dans les faits 100 chars Type-99 « ne font peur à personne” – ou du moins pas aux Etats-Unis, pourrait-on dire. Par ailleurs, les états-majors avaient des objectifs différents, d’une part et d’autre part, il n’y a pas eu d’innovation du point de vue tactique. Enfin, aucune munition de précision n’a été tirée, du fait, selon l’analyste chinois, que « les Russes ont bien compris en Syrie que pour bombarder une ville, les bombes simples sont moins coûteuses et aussi efficaces ». Autrement dit, Vostock-2018 représente pour la Chine davantage un symbole politique qu’un réel gain d’expérience militaire.

Vostok-2018, démonstration de force militaire pour la Russie, objet de propagande pour la Chine

A n’en pas douter, dans un contexte de rapprochement historique entre la Chine et la Russie, ces exercices envoient un message politique fort. Est-ce pour autant un signe de l’émergence formelle d’un front sino-russe anti-américain ? Il est permis d’en douter. Vostok-2018 est tout autant une démonstration de force de la Russie envers la Chine, souligne le blogueur Red Samovar : l’armée russe a été capable d’acheminer en un temps restreint près de 300 000 hommes accompagnés de matériels à l’autre bout de son territoire. Le tout avec un savoir-faire dont l’armée chinoise est dépourvue.
Cela n’empêche pas le récit de la propagande chinoise. A l’instar de ChinaMilitary, le site officiel de l’APL, dont le compte-rendu de quatre pages contient cependant des détails fort instructifs. On y suit un bataillon du génie, appartenant au 78ème groupe d’armée, revenant d’un entraînement à Korla, au Xinjiang. Ces équipes chinoises auraient été « impressionnées » dès le début par le professionnalisme des troupes russes qui leur ont ouvert la voie sur les 280 kilomètres séparant la station ferroviaire du lieu d’entraînement. Les forces de l’APL n’étant pas familières avec le terrain, qui comportaient des pentes assez raides, les forces russes avaient dépêchés des hommes pour accompagner les troupes chinoises. Une anecdote laisse songeur : un camion citerne chinois se trouve accidenté, les soldats russes sont venus le réparer. Chose incroyable pour les équipages, les chauffeurs russes sont multitâches et peuvent s’occuper eux-mêmes de leur camion, sans en référer à leurs supérieurs…
Pour autant, selon ChinaMilitary, les forces chinoises ont su se montrer utiles. Par exemple, un groupe d’ingénieurs des ponts est venu aider les soldats russes à franchir des obstacles, ce qui n’était pas prévu. L’opération se serait bien passée, à la grande satisfaction des soldats. Un dernier point du récit, plus léger, porte sur l’attitude des militaires russes, souvent aperçus torse nu, en train de boire de l’alcool ou de fumer, mais toujours efficaces. Ils mangent également de manière très calme, en silence, et sans rien laisser dans leurs assiettes. Le niveau « d’admiration » témoigné aux forces russes par les soldats chinois, ainsi que l’encadrement qui leur est apporté pour parvenir à s’installer prouvent qu’il existe encore un écart substantiel entre les deux armées.
Pour la Chine, les retombées de ces exercices sont multiples. Il s’agit d’un gain de prestige et une belle opération de communication. Les images des forces des deux pays, défilant côte à côte, ont dû circuler pendant plusieurs jours sur les réseaux sociaux et à la télévision. Même sur les canaux chinois anglophones, le China Daily, l’agence Xinhua ou les chaînes internationales de CGTN ont relayé ces images. D’un point de vue strictement militaire toutefois, le gain réel de ces exercices est difficile à évaluer. Difficile par exemple de savoir le rôle précis des forces chinoises dans les exercices de confrontation. China Military offre à cet égard quelques pistes de réflexions. Les bataillons mobilisées forment le fleuron de l’APL : nouveaux véhicules, réorganisations et entraînements récents, sans compter au moins une expérience antérieure de coopération avec les Russes.
Au final, il est permis de penser que les unités envoyées en Russie étaient des unités déjà habituées à ce genre d’exercice, que certaines étaient d’ailleurs familières de leurs homologues russes, et que ces derniers les ont largement aiguillées. Par ailleurs, la dimension anti-terroriste a peut-être joué un rôle dans cet exercice, si l’on met bout à bout l’origine des brigades chinoises dépêchées et l’expérience que les vétérans russes ont pu communiquer.
A propos de l'auteur
East is Red
EastIsRed est un collectif spécialisé dans le secteur de la Sécurité-Défense. Il est animé par de jeunes observateurs de la Chine interpellés par sa montée en puissance. Notre méthode : parcourir presse et réseaux d'informations, anglophones comme sinophones, pour produire des synthèses et des analyses à la fois originales et accessibles.