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Chine : les grandes sociétés désormais dans la tornade des luttes factionnelles

Le building de Pékin de la société Anbang le 4 août 2017.
Le building de Pékin de la société Anbang le 4 août 2017. (Crédit : AFP PHOTO / GREG BAKER).
Le politique est partout en Chine. Et à l’approche du 19ème Congrès, chaque semaine draine son lot d’informations qui sont autant d’exemples des difficiles luttes factionnelles ayant cours dans l’Empire du milieu. La semaine dernière c’était le rappel à Pékin puis la mise en examen de Sun Zhengcai. Aujourd’hui, c’est au tour des géants Hainan Airlines et Anbang Insurance d’être pris dans l’œil du cyclone ; et ce avant que les yeux ne se tournent vers les groupes Wanda et Taiping.
L’orage a commencé la semaine dernière suite à une enquête du groupe financier américain Bloomberg envers les transferts de fonds « douteux » à l’œuvre à la Fondation Cihang [海南省慈航公益基金], ainsi qu’envers la politique d’acquisition agressive de la compagnie aérienne Hainan Airlines [海南航空公司]. Et c’est désormais une autre compagnie qui soulève des questions en matière de financement ainsi que de structure administrative interne : Anbang Insurance [安邦保险集团股份有限公司].
Alors que les soupons portés sur la gestion de la Fondation Cihang vont probablement mettre dans l’embarras des proches de Wang Qishan, sinon Wang lui-même (puisque Chen Feng [陈锋], né en 1953, dirigeant de Hainan Airlines et directeur de la dite Fondation, est un de ses proches), une nouvelle enquête s’ouvre sur le compte de la compagnie d’assurances Anbang, dirigée par Wu Xiaohui [吴小晖].
Ce dernier agée de 51 ans est un homme très influent. Notamment car c’est le mari de Deng Zhuorui [邓卓芮], la petite-fille de Deng Xiaoping née en 1972. Mais aussi car, selon tous les observateurs avisés de la Chine, il est la bête noire de celle que l’on surnomme la « femme la plus dangereuse de Chine » – soit : Hu Shuli [胡舒立], la rédactrice en-chef du journal économique « Nouvelles Financières » [财新] et une des fondateurs de « Finance » [财经], l’un des magazines traitants de politique les plus lus en Chine.
Hu n’est pas que journaliste ou directrice de médias. Née en 1953, elle est issue d’une famille très importante, tant du côté de sa mère que de son père. Mais surtout, elle est une des porte-paroles officieuses de Wang Qishan dans la « chasse aux tigres » (la lutte anti-corruption) menée à tous les échelons de l’Etat et du Parti. Elle fut d’ailleurs très impliquée en 2014 dans l’affaire de la compagnie Luneng [鲁能集团有限公司] au Shandong, qui impliquait directement Zeng Qinghong et son fils né en 1968 Zeng Wei [曾伟].
* Membre de la « Quatrième Nouvelle Armée », avec le père de Zeng Qinhong, Chen (1901-1972) était très proche de Lin Biao, Mao Zedong, Zhou En-Lai et Zhu De. Il est considéré comme l’un des 10 « grands vétérans » de l’Armée Populaire de Libération [中华人民共和国十大元帅].
Ainsi, Anbang, qui possédait déjà une réputation peu reluisante, est maintenant sous la loupe de Hu Shili et de ses journaux. De même, suite aux questions soulevées par Bloomberg, on peut tout à fait penser qu’elle tombera très vite sous la coupe de la commission d’inspection et de discipline menée par Wang Qishan.
Nous employons ici le conditionnel car rien n’est certain puisque dans les coulisses chacun s’active. Ainsi Wu Xiaohui peut compter sur l’appui de Wang Ruilin [王瑞林], un ancien (il est né en 1930) de la commission militaire centrale (CMC), et également secrétaire du comité disciplinaire de la CMC et secrétaire politique de Deng Xiaoping de 1952 jusqu’à sa mort ; ainsi que de celui de Chen Xiaolu [陈小鲁], le fils de Chen Yi [陈毅]*, né en 1946.
* Né en 1972, Mao Xiaofeng est l’objet d’une tonne de théorie du complot autour de la question de ses origines. Il est notamment vu comme étant un des descendants de Mao Zedong, etc. La majorité de ces idées sont cependant très difficiles à valider. ** Mao et Ling étaient d’ailleurs camarade à l’université du Hunan de 1994 à 1996.
Ces soutiens seront-ils suffisants ? Il est quand même permis d’en douter car outre ces conflits larvés entre la vieille garde plus du côté de Deng ou encore de Jiang Zemin et la vision de Xi Jinping et de Wang Qishan, d’autres problèmes éclaboussent Anbang depuis 2015, dont principalement le fait que la compagnie d’assurance possède des parts dans plusieurs filiales de la tristement célèbre Minsheng Bank [中国民生银行]. Problème d’autant plus inquiétant quand on sait que Wu connaissait bien Mao Xiaofeng [毛晓峰], l’ex-gouverneur de la Minsheng mis en examen en 2015.
Et les rumeurs sur Anbang sont loin de s’arrêter là puisque certains la perçoive comme « une porte de sortie » pour les « princes » du Parti… De même, Mao, qui est membre de la faction des tuanpai [du nom des anciens de la Ligue de Jeunesse Communiste et réputé proche de Hu Jintao, NDLR] a connu Ling Jihua** et Li Keqiang, l’actuel Premier ministre, alors qu’ils étaient en poste au comité central des Jeunesses communistes dans les années 1990. Et d’ailleurs, Mao sera mis en examen seulement une trentaine de jours après Ling, dont la femme, Gu Liping [谷丽萍], faisait partie du club dit des « femmes de la Minsheng » ; tout comme la femme du maintenant déchu Sun Zhengcai.
Avec cette lutte de faction qui peut parfois paraître obscure, et cette « bataille » entre Wu et Hu Shuli, ce sont pourtant des pans entiers du secteur financier chinois qui sont en train d’être exposés ; pans qu’ils auraient peut-être été préférable de ne pas étaler au grand jour pour le pouvoir central.
Car, en parallèle de la débâcle d’Anbang, les yeux continuent aussi d’être rivés sur la descente soutenue du groupe Wanda [万达集团] qui depuis ces derniers mois n’en finit plus de vendre des actifs – tels que une compagnie de cinéma par-ci ou un groupe faisant de gestion de parcs d’attractions par-là.
* Wang est le fils de Wang Yiquan [王义全] (1911-2013) qui a servi dans l’Armée Populaire durant la guerre de libération.
Ici, comme dans le cas d’Anbang, il semble bien que le puissant groupe de Dalian commence à faire les frais de la joute factionnelle. Surtout que, comme dans le cas de Anbang, le directeur général du groupe est lui aussi un homme important. Né en 1954, Wang Jianlin [王健林] est en effet un des « Princes » du Parti*. Il est marié à Lin Ning [林宁], elle aussi directrice générale d’une société : la Lin Investment [林氏投资集团]. Cette dernière serait vraisemblablement la fille de Lin Lianzhang [林连章] (1917-2011), un colonel de l’Armée Populaire de Libération.
Cela dit plusieurs rumeurs circulent qui ferait de Lin Ning, une « Wen Ning » [温宁] soit possiblement alors la fille de l’ancien Premier ministre chinois Wen Jiabao. Cela semble quand même légèrement difficile à croire car Wen et sa femme Zhang Peili [张培莉] se sont mariés en 1970, soit 18 ans avant la naissance du fils de Lin Ning, Wang Sicong [王思聪]. Ce faisant un simple calcul mathématique rend cette supposition quasie impossible, à moins bien entendu que Lin Ning soit née en 1970 et ait eu son fils alors qu’elle avait 18 ans. Sinon, Lin Ning, et si on demeure en accord avec cet arc narratif, serait née avant l’union de Wen et Zhang et avant les enfants légitimes du couple qui sont nées, selon les informations disponibles, plus tard dans les années 1970.
* Né en 1971, il fût mis en examen en 2012 avant de décéder en 2015. ** Wanda était considéré par beaucoup comme le « gros tigre » et Shide, le « petit rat ».
Les problèmes actuels de Wang Jianlin sont eux bien plus réels que ces rumeurs. En fait, le « vrai problème » qui en est devenu un depuis l’ascension au pouvoir de Xi Jinping, se trouve dans les origines du capital financier de Wang. Ce dernier est en effet l’une des vieilles connaissances de Bo Xilai du temps de son passage à Dalian (1988-2000) et ensuite aux commandes de la province du Liaoning (2000-2001). Bo et sa femme Gu Kailai feraient d’ailleurs parti des premiers investisseurs de Wang Jianlin. Gu aurait aussi beaucoup investi dans un autre groupe de la même ville, le Shide Group [实德集团]. Son ancien directeur général, Xu Ming [徐明] était d’ailleurs connu sous le sobriquet de « portefeuille » de Gu Kailai. En 2012, à l’époque de sa mise en examen, personne n’osait penser que Wanda puisse être mise sous enquête**.
Ensuite revient, encore une fois, l’affaire Ling Jihua. En 2010, Wang Jianlin met sur pied la Fondation Yigongyi [瀛公益基金会], et mettra à la vice-présidence, Gu Liping [谷丽萍], la femme de Ling Jihua, qui tombera pour corruption en 2014. La boucle semble donc bouclée et le groupe Wanda n’aura semble-t-il pas les moyens de passer entre les gouttes.
Mais les révélations et les luttes ne s’arrêtent pas là puisqu’elles semblent désormais se tourner vers LA compagnie d’assurance par excellence en Chine : Taiping Insurance [中国太平保险控股有限公司]. Cette dernière, qui possède également le groupe de Shenzhen Baoneng [宝能集团], aurait des liens avec l’actuel Premier ministre Li Keqiang via son président Wang Bin [王滨] (né en 1958). Or, Baoneng est sous le coup d’une enquête menée dans le cadre de la campagne anti-corruption suite à un scandale ayant éclaté en juillet 2015. Pour autant, pour l’instant rien ne bouge. D’autant que son directeur général, Yao Zhenhua [姚振华] (né en 1970), semble avoir des liens avec Xi. Yao est aussi en très bons termes avec Wang Shi [王石], le directeur général du groupe Wanke [万科集团] de Shenzhen qui est aussi l’ex-mari de Wang Jiangsui [王江穗], qui n’est autre que la fille de Wang Ning [王宁] (1923-2013), l’ancien secrétaire-adjoint du Guangdong et secrétaire provincial du comité disciplinaire. Tout le monde se tient donc. Pour le moment. Car lorsque l’on observe l’enchaînement des évènements, outre bien sûr les tensions entre Jia Qinglin et Wang Qishan ou encore le « cas » de Ling Jihua qui revient sans cesse, on remarque surtout les efforts déployés par le tandem Xi-Wang afin de démanteler les possibles réseaux de financements utilisés par les factions adverses pour cacher leurs avoirs. Cherchent-ils aussi à récupérer de l’argent par le même biais ? Impossible à savoir pour le moment. Pour autant qui peut mesurer les retombés économiques de ces luttes ? Et surtout quel grand groupe est désormais dans le viseur ?
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