Revue de presse Asie - 9 novembre 2016

Trump élu président : l'Asie dans le doute

Donald Trump a été élu 45ème président des Etats-Unis après une large victoire sur Hillary Clinton. Copie d'écran du Philippine Star, le 9 novembre 2016.
Donald Trump a été élu 45ème président des Etats-Unis après une large victoire sur Hillary Clinton. Copie d'écran du Philippine Star, le 9 novembre 2016.
C’est le deuxième coup de bambou. Après le Brexit, la victoire très nette de Donald Trump sur Hillary Clinton ce mercredi 9 novembre va créer une nouvelle onde de choc dans toute l’Asie. Si le 45ème président des Etats-Unis fait ce qu’il a promis tout au long de la campagne, c’est l’ensemble de la stratégie américaine dans la région qui pourrait être chamboulée. Le Traité transpacifique mort-né, le désengagement des GI’s au Japon ou aux Philippines, la fin du bouclier antimissile contre la Corée du Nord… Autant de décisions qui pourraient mettre fin brutalement au « pivot » asiatique initié par le président sortant Barack Obama depuis 2011. A priori, c’est une bonne nouvelle pour Pékin : « La Chine vient juste de gagner l’élection américaine », titre aujourd’hui Foreign Policy
Comment la presse asiatique et les leaders de la région ont-ils réagi à la victoire de Trump ? Quelles sont leurs peurs, leurs attentes ? Une chose est sûre : la démocratie américaine n’en ressort pas grandie aux yeux de l’Asie. Un euphémisme.

Trump élu président, la fin du pivot américain en Asie ?

Straits Times – Et la Chine dans tout ça ? Suite à l’élection du candidat républicain Donald Trump à la Maison Blanche ce mercredi 9 novembre, la question est « importante », prévient le quotidien singapourien. Les autorités chinoises, précise-t-il, attendent de savoir ce que ce dernier fera de la stratégie en Asie-Pacifique mise en place sous son prédécesseur démocrate Barack Obama.

En effet, le gouvernement de Pékin croit fortement dans la « volonté affichée » du nouveau président de « réduire le rôle de gendarme du monde des Etats-Unis » et de « démanteler son système d’alliance avec des pays comme le Japon ». Avec en ligne de mire l’inflechissement, voire la fin de la stratégie du « pivot » asiatique (voir notre article sur le sujet) aujourd’hui en place. Cette dernière est largement perçue à Pékin « comme un moyen de freiner la montée en puissance de la Chine ».

Malgré cette volonté de voir un rééquilibrage se mettre en place sous une présidence Trump, le gouvernement chinois « appliquant à la lettre sa politique de non-interférence dans les affaires internes des autres pays », n’a officiellement jamais soutenu un candidat plutôt qu’un autre dans la course à l’élection.

Aujourd’hui, note le Straits Times, la présidence Trump se dessine alors qu’il y a eu ces derniers temps « une approbation sensible » en Chine de la candidature de la démocrate Clinton. En cause, les « inquiétudes croissantes de l’impact qu’une présidence Trump pourrait avoir sur le pays. » En effet, les « politiques protectionnistes » qu’il défend ainsi que « sa possible mauvaise gestion de l’économie intérieure », pourraient perturber une « économie chinoise déjà mal en point du fait du difficile équilibre entre réformes et croissance. » Ces mêmes politiques pourraient aussi amener les Etats-Unis à réduire leurs obligations internationales et augmenteraient alors la pression sur la Chine pour « qu’elle comble le vide », et ce avant même qu’elle ne soit prête ou préparée à le faire.

Egalement, Pékin voit d’un mauvais œil le fait que le président Trump puisse permettre à ses « alliés coréen et japonais » de se constituer en force nucléaire pour faire face aux menaces posées par la Corée du Nord. Un tel scénario, prévient le journal de Singapour, entraînerait « une course aux armements nucléaires » qui « augmenterait d’autant les tensions dans la région et fragiliserait la croissance chinoise. »
Enfin, il faudra également compter avec l’axe Washington-Moscou du fait « de l’admiration non dissimilée du nouveau président américain pour Vladimir Poutine. »

Ainsi, pour toutes ses raisons, les décideurs politiques chinois étaient plutôt enclins à préférer une victoire de la candidate démocrate – et ont pour cela également demandé aux journaux locaux de limiter leur couverture de l’élection comme le rapporte le South China Morning Post. Une préférence à contre-courant de la population chinoise qui elle acclame en masse le candidat républicain (84% contre 9% pour Hillary Clinton), selon un sondage en ligne réalisé par le quotidien chinois Global Times ce 9 novembre à 3 heures du matin heure locale. De même, l’élection américaine fût l’un des sujets les plus discutés sur le réseau social chinois Sina Weibo avec plus de 615 000 commentaires et quelque 2 millions de vues – dont l’utilisateur nommé hk5066 pour qui « un homme fou va changer le monde. »

Yonhap« Je n’aurai aucun problème à parler avec lui ». Avant d’être élu président des Etats-unis ce mercredi 9 novembre, Donald Trump avait annoncé clairement son intention de rencontrer Kim Jong-un pour le convaincre d’abandonner l’arme nucléaire, tout en critiquant le refus de l’administration Obama de négocier avec le dictateur de Pyongyang. « Je n’irai pas en Corée du Nord mais je négocierai avec elle, avait lancé Trump en juin dernier. Ils [les experts américains critiques du régime de Kim] affirment que nous ne négocierons jamais avec [le Nord]. Qu’ils sont stupides ! » Par contre, le magnat de l’immobilier compte totalement sur la Chine : « Je dirai à la Chine : c’est votre bébé, c’est votre problème et c’est à vous de le régler. » Pour Trump, ce sera facile car Pékin « a un contrôle absolu sur la Corée du Nord ».

Autant de déclarations qui n’ont pas plu davantage à la Corée du Nord. « Tout cela dépend de la décision de mon leader suprême, s’il décide ou non de rencontrer [Trump], mais je pense que son idée de négociations est un non-sens, au service de sa campagne électorale, » avait confié à Reuters So Se-pyong, l’ambassadeur de la Corée du Nord aux Nations unies à Genève.

De son côté, la Corée du Sud espère que le nouveau président-élu à Washington maintiendra malgré tout la poltique actuelle des Etats-Unis face à Pyongyang. « Notre alliance avec la nouvelle administration va se poursuivre », a souhaité Yun Byung-se, le ministre sud-coréen des Affaires étrangères, rapporte Yonhap. Le gouvernement de Séoul, actuellement empêtré dans le scandale de la confidente (voir notre revue de presse du 8 novembre), espère toujours que les Américains constuiront leur bouclier antimissile (THAAD). Mais désormais avec Trump, il est permis de douter.

Reuters – C’est une leçon de géopolitique, aux yeux du Premier ministre malaisien. Pour Najib Razak, l’accession de Donald Trump à la Maison Blanche ce mercredi 9 novembre signifie une chose : les Américains veulent moins d’ingérence dans les affaires des autres Etats. « Sa force d’attraction pour les citoyens américains laissés sur le bas de la route – ceux qui veulent que leur gouvernement se recentre sur leurs intérêts et leur protection sociale, plutôt que de s’embourber dans des interventions à l’étranger qui se sont révélées contre les intérêts américains – tout cela a permis la victoire de Trump », a déclaré Najib dans un communiqué. D’aucuns verront dans cette analyse à la fois un avertissement et un souhait. Récemment, les relations entre Washintgon et Kuala Lumpur se sont refroidies alors que le département américain à la Justice a ouvert une enquête sur le scandale du fonds étatique d’investissement 1MDB, présidé par Najib. Dans cette affaire, le Premier ministre aurait bénéficié d’un détournement de 750 millions de dollars sur son compte privé. Un virement en provenance d’Arabie Souadite, s’est défendu Razak. A l’évidence, Trump gagnerait ses faveurs s’il stoppait l’enquête américaine.

Au-delà de cet imbroglio, selon le South China Morning Post, la victoire de Trump pourrait pousser la Malaisie dans la bras de la Chine. Car le pays n’oubliera pas les « charges anti-musulmans et anti-Chine » du magnat américain de l’immobilier. Selon certains experts, le rapprochement entre la nation du Sud-Est asiatique et le géant chinois pourrait offir un tampon pour résister aux incertitudes de la nouvelle administration Trump. La Malaisie vient de signer au total 143 millions de ringgits (plus de 30 millions de dollars) de contrats avec la Chine dans la défense, les infrastructures ou l’e-commerce. Najib cherche toujours plus d’investissements étrangers pour pallier la baisse des revenus du pétrole et du gaz.

L'onde de choc Trump sur l'économie asiatique

The Mainichi – Moins 5 %. La douche est glacée ce mercredi 9 novembre pour le Nikkei à la bourse de Tokyo. Sans attendre la confirmation de la victoire du Républicain Donald Trump à la présidentielle américaine, l’indice boursier nippon est tombé proche des 16 000 points face au « risque Trump ». C’est en pourcentage à peu près la même baisse connue le jour du Brexit (-5,6%), que d’aucuns verront comme un événement annonciateur du coup de tonnerre à Washington. Tous les secteurs d’industrie sont touchés, la logistique en tête, dont le transport maritime. Au début de la journée électorale heure américaine, les marchés japonais avait plutôt progressé avec les rumeurs positives sur une possible victoire d’Hillary Clinton. Mais la tendance s’est graduellement inversée à mesure des Etats-clés remportés par le milliardaire américain. A Tokyo, les responsables financiers du gouvernement ont tenu une réunion de crise pour discusser de la hausse du yen et de la dégringolade des marchés, rapporte le quotidien Asahi Shimbun. « Si les tendances se confirment, nous prendrons les mesures nécessaires », a assuré Masatsugu Asakawa, vice-ministre nippon des Finances chargé des affaires internationales.

Même mouvement de panique sur les marchés en Inde, où tout le monde avait misé sur une victoire d’Hillary Clinton. L’indice Sensex a perdu 4 %. L’« appétit du risque » des investisseurs indiens s’est « évaporé » avec le score de Trump, indique le South China Morning Post. Parmi les inquiétudes : « La politique agricole américaine et ses subventions ont dévasté la vie des agriculteurs à travers le monde, avertit Ajay Vir Jakhar, fondateur du Bharat Krishak Samaj, un groupe de pression représentant les intérêts des agriculteurs indiens. Cela continuera quel que soit le nouveau locataire de la Maison Blanche, mais Trump pourrait encore amplifier ce soutien avec ses promesses d’augmenter les revenus des Américains. »

A Séoul, la baisse du KOSPI est plus légère, – 2,3%, mais pas moins significative. Surtout, la monnaie sud-coréenne, le won, chute à son plus bas niveau en une semaine, avec 1 149,5 wons pour un dollar – une chute de 1,3%, souligne le Korea Times. Les cours des actions ont dégringolé dans l’automobile, les énergies renouvelables ou les hautes technologies, tandis que celles des entreprises de défense ont grimpé.

Straits Times – « L’Asie aurait préféré une figure familière à la Maison Blanche », regrette l’éditorialiste du Straits Times. A ses yeux, outre les enjeux de sécurité régionale, c’est la vision américaine du libre-échange qui est remise en cause. Sur ce sujet, même la Chine et l’Inde ont des raisons d’être nerveuses face aux harangues anti-mondialisation de Trump. Mais c’est surtout le Vietnam, la Malaisie et Singapour qui vont être déçus de l’élection d’un nouveau président américain si opposé au Traité transpacifique. Le fameux TPP devait ouvrir la plus grande zone de libre-échange au monde avec 12 pays signataires jusqu’à présent, à l’exclusion de la Chine. Le magnat de l’immobilier désormais maître de la Maison Blanche a promis de le tuer avant qu’il naisse.

Cette même peur est soulevée à Séoul par le Korea Times. Le traité de libre-échange bilatéral entre la Corée du Sud et les Etats-Unis est en « grave danger », s’alarme le quotidien sud-coréen. Tout le long de sa campagne électorale, Donal Trump n’a en effet cessé de le qualifier de « catastrophique » et d’« injuste ». « Hillary s’est engagée vivement avec la Corée dans cet accord assassin pour les emplois », avait lancé le milliardaire le 2 août dernier, affirmant que le deal avait supprimé « 100 000 emplois, surtout dans l’industrie automobile ». Trump n’a pas dit s’il allait renégocier ce traité de libre-échange, mais ses appels répétés à revenir au « ground zero sur ce type d’accord, le laissent penser.

The Philippine Star« De mauvais augure ». C’est l’expression lugubre d’Ernesto Pernia, le secrétaire philippin au Planning socio-économique, après la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine ce mercredi 9 novembre. L’élection d’Hillary Clinton, selon le responsable philippin, aurait été « meilleure » pour les Philippines contrairement à Trump, porteur de « protectionnisme et de repli sur soi ». « Il pourrait y avoir moins d’investissements américains, prévient Pernia. Nos centres business externalisés pourraient en souffrir. » Il s’agit bien sûr des centres d’appels, les call centers délocalisés dont les Philippines se sont fait une spécialité mondiale (voir notre article sur le sujet). Près des trois quarts des revenus des centres externalisés aux Philippines viennent des Etats-Unis.

Par ailleurs, impossible de ne pas rapprocher la victoire écrasante de Trump et le raz-de-marée électoral qui a porté Rodrigo Duterte au pouvoir, même si le Philippin a été abusivement assimilé à l’Américain (voir notre dossier). Un porte-parole de Duterte a sobrement déclaré que le président était « impatient de travailler avec Trump », rapporte le Philippine Star. Le quotidien souligne dans un autre article que l’effet de la victoire de Trump pourrait être limité par le « pivot vers la Chine » déjà opéré par Duterte. A Pékin, le président avait annoncé une « séparation » avec les Etats-Unis. Doit-il espérer un « divorce à l’amiable » avec Trump ?

La démocratie américaine déconsidérée en Asie

Quotidien du Peuple – Cette élection ne sera en aucun cas « vue comme une victoire de la démocratie », prévient Yuan Peng, le vice-président de l’Institut chinois des relations internationales contemporaines dans une tribune du Quotidien du Peuple publiée hier, mardi 8 novembre au moment de l’ouverture des bureaux de vote. Les mots sont durs et l’avis est tranché sur cette campagne qui « aura indéniablement révélé le côté obscur de la soi-disant démocratie américaine ».

De la nomination d’Hillary Clinton sur son concurrent Bernie Sanders au « déni » de l’ensemble des médias américains face à la candidature de Donald Trump, cette élection fût « la plus sombre, la plus négative et la plus chaotique de ces deux derniers siècles. » Oui, cette élection « insipide » fut « une mauvaise élection » poursuit le commentateur chinois qui note que « le chaos et le désordre ont démontré au monde que les Etats-Unis étaient « malades » dès qu’il s’agit de parler économie nationale, de société américaine ou de politique intérieure. »

Et Yuan Peng de poursuivre : « le chaos qui est né pendant cette campagne est en réalité un moyen pour la population américaine d’exprimer sa colère face à la situation actuelle ». C’est pourquoi le candidat élu fera face à « un véritable casse-tête politique ». Et tout cela « alors que le monde regardera avec précaution si les Etats-Unis vont adopter une politique diplomatique plus prudente ou vont décider de faire preuve d’ouverture agressive ». Avant de conclure, presque blasé : « Nous allons attendre et voir ».

Scroll.in – Les félicitations affluent de par le monde. A son tour, rapporte le quotidien indien Times of India, Narendra Modi a réagi à l’élection du candidat républicain Donald Trump ce mercredi 9 novembre. Le Premier ministre indien « a apprécié l’amitié que ce dernier a exprimé envers l’Inde tout au long de la campagne ». Il « se réjouit de travailler main dans la main » avec le président américain nouvellement élu pour « faire prendre aux relations bilatérales américano-indiennes une nouvelle hauteur ».

Si Modi ne semble pas cacher sa joie, il faut voir cela à l’aune d’un autre prisme, rappelle le quotidien en ligne Scroll.in dans un portrait croisé des deux hommes. Bien qu’ayant « des vécus différents », ils sont en fait « des jumeaux, politiquement parlant ».

« Un public ciblé identique », « la crainte comme outil commun », « une attitude envers les minorités débordant de condescendance », « une ferveur nationale » : voilà tous les points autour desquels le Premier ministre indien et le nouveau locataire de la Maison Blanche se retrouvent. Le journaliste tient néanmoins à préciser que Narendra Modi est « issu d’une famille pauvre » qui a utilisé « toutes les opportunités qui se présentaient à lui pour devenir le chef de file des Hindous en Inde » – donnant corps à l’histoire classique de l’ascension sociale, jusqu’à en devenir le « symbole pour la nation indienne tout entière ». Au contraire du candidat républicain Donald Trump né « avec une cuillère en argent dans la bouche » et « toujours associé avec les célébrités et les puissants. »

Certes, leurs personnalités sont différentes : tandis que l’Indien est un « politicien chevronné, astucieux, tactique, impassible, clair, mesuré et idéologue », l’Américain est plutôt un homme « impétueux, grossier, indifférent et montrant très peu d’attention en général ». Mais les deux hommes n’en reste pas moins « jumelés »
car ils ont pareillement« exploité et capitalisé le profond ressentiment d’une majorité » qui se voit comme abandonnée, comme « non considérée » et qui « pense que les autres [les minorités] vivent à son crochet ». Et c’est ce profond sentiment qui est le terreau de « l’ultra-nationalisme » : le groupe qu’ils défendent chacun se voit comme « l’âme culturelle et morale de la nation » et donc pour eux, « la crise que traverse la société est irrémédiablement liée à leur disparition ».

C’est cette « pensée dangereuse » que Trump et Modi ont touchée et dont ils « encaissent aujourd’hui les dividendes. »

Par Joris Zylberman et Antoine Richard, avec Sébastien Farcis à New Delhi et Anda Djoehana Wiradikarta à Paris