Cette semaine en Asie - 23 avril 2016

Thaïlande : marche militaire vers la nouvelle Constitution

L'une des figures du Pheu Thai, l'ancien député Watana Muangsook lors de son arrestation par les militaires pour avoir contesté le nouveau projet de Constitution, à Bangkok le 18 avril 2016. Il a finalement été libéré sous caution par la Cour militaire thaïlandaise jeudi 21 avril
L'une des figures du Pheu Thai, l'ancien député Watana Muangsook lors de son arrestation par les militaires pour avoir contesté le nouveau projet de Constitution, à Bangkok le 18 avril 2016. Il a finalement été libéré sous caution par la Cour militaire thaïlandaise jeudi 21 avril (Crédit : Thanarak Khunton / Bangkok Post/ via AFP)
Les portes se ferment une à une. En Thaïlande, la semaine qui vient de s’écouler reflète l’inexorable légalisation de la mainmise des militaires sur l’Etat et la société. La marche vers le référendum du 7 août prochain sur la nouvelle Constitution voulue par les militaires continue de se durcir : l’interdiction de toute campagne référendaire et l’enfermement des contestataires s’accompagnent d’une impunité grandissante face aux accusations de népotisme au sommet de l’Etat.
En somme, voilà un régime qui renforce lentement mais sûrement les bases de son pouvoir depuis près de 2 ans. Le 22 mai 2014, le commandant en chef de l’armée thaïlandaise Prayuth Chan-ocha déclenchait un putsch pour renverser le gouvernement intérimaire de Niwattumrong Boonsongpaisan, qui lui-même remplaçait Yingluck Shinawatra, destituée le 6 mai de la même année. Devenu Premier ministre en costume civil, Prayuth Chan-ocha avait promis des élections, par la suite régulièrement repoussées. En parallèle, il agissait pour redéfinir la Constitution thaïlandaise en faveur de la junte militaire. Hors de question de céder le pouvoir après un « retour à l’ordre » présenté comme un horizon inaccessible sans l’armée.

L’année 2016 pourrait ainsi marquer l’aboutissement des desseins de Prayuth. Le projet de nouvelle Constitution sera la 20ème loi fondamentale du royaume en 84 ans, depuis l’abolition de la monarchie absolue en 1932. Plus que jamais, la Thaïlande se trouve prisonnière d’un cycle aux allures de tragédie grecque pour la démocratie : le pays a connu jusqu’à présent un coup d’Etat tous les six ans (lire nos entretiens sur la question).
Aujourd’hui, il s’agit du 4ème projet constitutionnel depuis le coup d’Etat de Prayuth, le dernier ayant été rejeté en septembre 2015. Le nouveau projet reflète l’obstination des militaires : il assoit leur pouvoir sur un Sénat contrôlé pour l’essentiel par l’armée. Cela évitera toute possibilité d’inverser la militarisation patente de la société où les soldats remplacent progressivement les policiers (voir notre article sur le sujet). L’onction de la loi fondamentale, voilà donc tout ce qui manque à la nouvelle dictature militaire. Encore quelques mois de patience.

Retour sur une semaine en Thaïlande à travers la presse asiatique et internationale.

Lundi 18 avril

Bangkok Post – Semaine après semaine, le second projet de Constitution thaïlandaise s’attire de nouvelles critiques. C’est au tour d’un groupe d’universitaires, le « réseau des académiciens pour les citoyens », d’organiser leur contestation. Lors d’une conférence de presse à l’université de Thamasat à Bangkok, l’un de ses meneurs, le doyen de la faculté de sociologie et d’anthropologie, Anisorn Anno, s’est positionné contre le projet qui fragiliserait selon lui la démocratie. Expliquant que la Constitution bénéficierait d’abord à un groupe d’individus en particulier et non à l’ensemble de la société, les universitaires ont jugé liberticides plusieurs mesures du texte. Le projet nuit selon eux aux droits du peuple au nom de la sécurité nationale et à la séparation des pouvoirs avec des institutions judiciaires qui domineraient le Parlement et le gouvernement.

Si le projet de loi était rejeté lors du référendum qui doit avoir lieu le 7 août prochain, le groupe demande à ce que le Conseil national pour la paix et l’ordre rende le pouvoir au peuple et appelle à la tenue d’élections législatives. Les réformes seraient ainsi menées par le Parlement nouvellement élu. Le groupe va continuer à organiser des activités et des séminaires pour discuter du projet de Constitution, tout en se conformant à la loi, comme l’a rappelé Anusorn. Un projet de loi qui interdit de faire campagne en faveur ou contre le projet de Constitution, voté par l’Assemblée législative le 7 avril dernier, attend en effet d’être approuvé par le roi. Une loi qui, selon Pichit Likitkijsomboon, autre meneur du mouvement, risque d’être appliquée de manière discriminatoire à la faveur des défenseurs du projet.

Mardi 19 avril

Bangkok Post – La faute à la reproduction sociale ? Le frère cadet du Premier ministre thaïlandais Prayuth Chan-ocha, le Général Preecha Chan-ocha, doit faire face à des accusations de népotisme. La nomination de son fils, Patipat, comme sous-lieutenant de la 3ème Armée aux Affaires civiles a fait réagir dès lundi l’Association pour la protection de la Constitution. Son secrétaire général, Srisuwan Janya, a demandé l’examen de la nomination à la Commission nationale anti-corruption ainsi qu’au bureau du Médiateur, chargé d’étudier des différends de type administratif, publics ou privés. En tant que secrétaire d’Etat permanent à la Défense, le général Preecha a dû approuver la nomination de son fils, ce que Srisuwan Janya qualifie de répréhensible au titre de la loi anti-corruption de 1999 et de la loi relative à la procédure administrative de 1996. « Les actes du Général Preecha ne font pas qu’enfreindre la loi, a-t-il déclaré, ils vont à l’encontre des objectifs annoncés par le Conseil national pour la paix et l’ordre lorsqu’il s’est saisi du pouvoir pour s’occuper des mauvais comportements des hommes politiques. ». Srisuwan compte également demander une enquête à l’Assemblée nationale législative, dont le Général Preecha est membre.

Le Général s’est défendu lundi d’une nomination abusive. Assurant que son fils avait toutes les qualifications nécessaires pour le poste, il a également expliqué que de nombreux enfants d’officiers de haut rang intégraient l’armée quand des places s’y libéraient. Il a ajouté que le Premier ministre, Prayuth Chan-ocha, n’y avait vu aucune objection tant que le processus de nomination était légitime. Le ministre de la Défense, Prawit Wongsuwon a également apporté son soutien à la nomination du neveu de ce dernier. Face aux journalistes, il s’est publiquement interrogé sur les fuites répétées de documents militaires mais a néanmoins évité la question du népotisme.

Mercredi 20 avril

Bangkok Post – Quatre activistes thaïlandais ont été placés en détention puis relâchés par la junte militaire mardi 19 avril pour avoir protesté pacifiquement contre l’arrestation de l’ancien député du Pheu Thai, Watana Muangsook. Les militants étaient appelés à porter un t-shirt blanc et à se retrouver au monument de la Victoire à Bangkok pour un moment de silence en signe de protestation. Un peu plus tôt, le vice-Premier ministre, Prawit Wongsuwan, avait mis en garde les activistes, rappelant que l’arrestation de Watana était justifiée par la rupture de son « accord » avec le Conseil national pour la paix et l’ordre.

L’ancien député – évincé lors du coup d’Etat du 22 mai 2014 – avait été convoqué ce lundi 18 avril par le Conseil pour avoir exprimé publiquement des critiques à l’encontre du projet de Constitution qui doit être mis au vote lors du référendum du 7 août. Une source aurait nié que les commentaires de Watana aient été à l’origine de l’arrestation qui a suivi l’entrevue. C’est pour avoir rompu l’accord passé avec la junte après avoir dû participer à une « session d’ajustement du comportement » suite au coup d’Etat de 2014 que l’ancien ministre aurait été placé en détention. Si les activistes ont été relâchés sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux, Watana est toujours détenu par l’armée. Sa fille, Weerada Muangsook, a demandé à l’Union européenne et à l’ambassade des Etats-Unis de faire pression en faveur de sa relaxe.

Jeudi 21 avril

Straits Times – Face à la multiplication des critiques du projet de Constitution qui doit être mis au vote par référendum le 7 août prochain, le gouvernement thaïlandais impose peu à peu ses limites. Des limites dont le Straits Times fait état en rappelant les mesures prises par le régime pour réduire l’opposition au silence. La détermination de la junte à défendre le projet de Constitution a pu être largement observée lundi 18 avril lorsque l’ancien député du Pheu Thai, Watana Muangsook, a été arrêté suite à sa convocation par le Conseil national pour la paix et l’ordre. Watana s’était montré critique vis-à-vis du projet de Constitution, conçu pour affaiblir les prochains gouvernements élus. Le lendemain, quelques activistes – dont cinq ont été arrêtés, puis relaxés – s’étaient réunis pour demander sa libération. « Nous sommes pour la démocratie. Nous voulons montrer que ce n’est pas parce que nous restons silencieux, que nous avons peur pour autant, » avait indiqué l’un des protestataires. Ce mercredi 20 avril au soir, Watana n’avait toujours pas été relâché.

Le général Prawit, ministre de la Défense, avait indiqué lundi 18 avril que quiconque porterait un t-shirt contre le projet de Constitution se le verrait confisquer. « Vous pouvez approuver ou désapprouver [le texte], mais ne l’exprimez pas [en public] et gardez le pour vous, » aurait-il déclaré. Selon les règles qu’essaye d’institutionnaliser le gouvernement, quiconque incitant à voter en faveur ou en défaveur du projet encourerait une peine allant jusqu’à 10 ans de prison et 200 000 bahts d’amende (7700 dollars).

Vendredi 22 avril

Bangkok Post – Watana Muangsook, ancien député du Pheu Thai, a finalement été libéré sous caution par la Cour militaire thaïlandaise jeudi 21 avril, mais le vice-Premier ministre l’avertit : s’il continue ses activités politiques, il risque la prison. Watana Muangsook était retenu depuis lundi dernier pour avoir enfreint l’ordre n°39 du Conseil national pour la paix et l’ordre qui bannit les mouvements politiques. Il aurait enfreint un accord passé en mai dernier avec le Conseil à la suite d’une « session d’ajustement du comportement ».

Le politicien avait critiqué à plusieurs reprises le Conseil et le gouvernement, sur Facebook notamment. Le vice-Premier ministre a également indiqué que le Premier ministre Prayuth Chan-ocha avait chargé le ministère des Affaires étrangères d’expliquer la détention de Watana à la communauté internationale ainsi qu’aux associations de défense des Droits de l’homme. Concernant les mouvements en cours de critique du régime, le général Prayuth a déclaré que leurs membres risquaient la prison, ajoutant qu’ils seraient jugés par la Cour militaire, où les droits des prévenus sont généralement réduits.

Reste que, aux yeux du Premier Ministre, Prayuth Chan-ocha, l’homme à l’origine des quelques mouvements de protestation à l’encontre de la junte militaire et du référendum sur le projet de Constitution, n’est autre que l’ancien Premier ministre évincé en 2006, Thaksin Shinawatra. Une accusation que dément d’ores et déjà Yingluck Shinawatra, sa sœur, elle aussi évincée de son poste de Premier ministre lors du coup d’Etat de 2014.

Par la Rédaction d’Asialyst