Politique
Analyse

Népal : de la révolution citoyenne à un séisme électoral bienvenu

Le nouvel homme fort du Népal Balendra Shah. DR.
Le nouvel homme fort du Népal Balendra Shah. DR.
Le Népal a connu un séisme électoral d’une ampleur inattendue le 5 mars à l’occasion d’un scrutin législatif qui a porté au pouvoir un ancien rappeur engagé, Balendra Shah, 35 ans, dont le jeune parti centriste Rastriya Swatantra Party (RSP, parti national indépendant), fondé en 2022, a raflé 182 des 275 sièges dans la chambre basse du Parlement.
Les répercussions de l’arrivée au pouvoir du très probable prochain Premier ministre Balendra Shah, dit « Balen, » jeune maire de Katmandou, seront fortes pour les deux grands voisins encombrants que sont la Chine et l’Inde, six mois à peine après la révolte de la « Gen Z » qui avait brutalement précipité la chute d’un régime ouvertement prochinois mais devenu honni.
« La cloche résonne dans tout le Népal, des villes aux districts les plus reculés des montagnes et des plaines, » écrivait le Nepali Times le lendemain de ce raz-de-marée électoral, saluant ainsi un bouleversement politique total dans ce petit Etat himalayen frontalier de la Chine et de l’Inde. Ce succès de la Génération Z intervient trois semaines à peine après un autre scrutin législatif organisé au Bangladesh, une seconde nation de l’Asie méridionale où l’équilibre politique a brusquement basculé.
* Plus de quatre Népalais sur cinq sont de confession hindouiste, environ un sur douze embrassent le bouddhisme, un sur vingt-cinq l’islam.
Le 5 mars, 19 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes pour renouveler les 275 représentants élus siégeant à la Chambre des représentants dans cet ancien royaume hindouiste himalayen où la monarchie a été abolie en 2008*. Le scrutin s’est déroulé dans une fièvre citoyenne globalement positive, sans violence ni incident sérieux, une atmosphère qui offre un contraste singulier avec un passé encore récent de chaos et de violences.

Les Népalais, de la rue aux urnes

Un premier bon point est à mettre au crédit de l’administration intérimaire gérée par l’ancienne membre de la Cour Suprême Mme Sushila Sharki, chargée lors du semestre écoulé d’expédier les affaires courantes et de préparer du mieux possible une nation éprouvée à de nouvelles élections. Une mission délicate dont elle s’est globalement très honorablement acquittée, depuis la chute précipitée du gouvernement de Khadga Prasad Sharma Oli poussé en septembre 2025 vers la sortie par le gigantesque élan populaire d’une Génération Z éreintée par une gouvernance jusqu’alors majoritairement inapte, loin de tout souci pour l’intérêt national et le sort de ses 30 millions d’administrés.

A situation politique nationale exceptionnelle, scrutin inédit

A la différence de l’issue politique qui a prévalu à Dacca, capitale du Bangladesh, où le socle de la Gen Z a porté au pouvoir un soixantenaire – Tarique Rahman – issu d’une des deux principales formations politiques nationales et d’une dynastie politique ancrée dans l’histoire politique moderne de ce jeune Etat, dans la très animée Katmandou et ses 1 400 m d’altitude, un scénario bien distinct prévalu au sortir des isoloirs et du long et laborieux décompte des urnes.
Forte d’une participation significative (6 inscrits sur dix ont voté), dans le maelstrom partisan des quelques 68 formations politiques et autres 3 400 candidats prenant part au suffrage, la population népalaise, a infligé un revers cinglant aux dinosaures traditionnels du paysage politique local, dont le Nepali Congress, le Communist Party of Nepal / UML ou encore le RPP royaliste, des formations politiques anciennes qui essuient une déconfiture inédite.
Le même revers humiliant est de ce fait infligé aux anciens Premiers ministres septuagénaires Khadga Prasad Sharma Oli, Sher Bahadur Deuba et Pushpa Kamal Dahal, victimes indirectes mais bien réelles de cette rupture voulue par la population népalaise avec le passé, les électeurs se portant en masse derrière la jeune bannière du parti centriste Rastriya Swatantra qui, recueillant 182 des 275 sièges de la chambre basse, devient par la même occasion un véritable ovni électoral puisqu’il est désormais le premier parti depuis des lustres à disposer à lui seul, sans allié, d’une très confortable majorité absolue.
De quoi théoriquement permettre au nouveau Premier ministre de former son futur gouvernement sans avoir à composer avec de rédhibitoires alliances et autres marchandages coûteux, le score de son parti augurant d’une stabilité gouvernementale perdue de vue de longue date au Népal où se sont succédé ces trois dernières décennies pas moins de 27 gouvernements successifs. D’où sans doute la lassitude de la population à l’égard d’une classe politique largement décrédibilisée et souvent considérée comme prédatrice.

Le « changement, c’est maintenant »

Dans ce pays en développement rude et enclavé entre les géants indien au Sud et chinois au Nord, le nouveau Premier ministre donne l’image d’un nouvel homme fort mais également réservé, discret, jeune et au profil politique atypique.
* Dénonçant notamment les errances d’une gouvernance corrompue, le désespoir d’une jeunesse népalaise sacrifiée sur l’autel des appétits politiques partisans.
Né le 27 avril 1990 à Katmandou, Balendra Shah doit son ascension politique fulgurante à l’éruption de colère qui a bousculé le Népal à l’été jusqu’en septembre 2025. Lunettes de soleil stylée vissées sur son visage, costume noir sur mesure « Gen Z – compatible, » ancien rappeur
** Élection surprise à la mairie de Katmandou en 2022 à 32 ans, en qualité de candidat indépendant…
de la communauté madhesi aux textes engagés qui faisaient écho au courroux populaire*, entré récemment dans l’arène politique nationale**, il devrait selon toute vraisemblance être prochainement officiellement investi à la tête du futur gouvernement.
* Insurrection maoïste débutée en 1996 aboutissant in fine, douze ans plus tard, à l’abolition de la monarchie en 2008 et à l’instauration d’une République fédérale.
A en juger par le décompte des voix, il a bénéficié d’un large soutien des nombreux primo-votants du jeune électorat népalais mais aussi d’électeurs plus âgés lassés des inconséquences et autres incompétences et turpitudes notoires des élus qui se sont succédé à la tête du pouvoir depuis deux décennies après une longue et douloureuse guerre civile qui a duré douze ans entre 1996 et 2008*.
Le nouveau Premier ministre n’affiche cependant que très peu d’expérience des affaires nationales. Mais aux yeux de la population, il fait preuve de caractère et de convictions politiques aux accents souvent nationalistes dont Pékin, tout comme New Delhi, ont déjà eu l’occasion d’en saisir les thématiques potentiellement contraires à leurs intérêts.

Un Himalaya d’attentes populaires

Cet ingénieur à la barbe soigneusement taillée et son équipe une fois nommée dans son prochain gouvernement incarneront peut-être les espoirs de renouveau d’une population enfin délestée de la pesante caste des partis « traditionnels » et de leur incurie notoire.
Mais les défis ne manquent pas, dont celui d’être en mesure de transformer un programme électoral séduisant en réalité matérielle très concrète, tout particulièrement dans le champ sinistré du chômage des jeunes.
En 2026, un Népalais de moins de vingt ans sur cinq ne parvient pas à trouver un emploi faute d’opportunités économiques et de carrière dignes de ce nom. Ce niveau de chômage a joué un rôle politique certain dans la métamorphose actuelle des équilibres politiques pour une Gen Z contrainte pour partie, année après année, de miser sur l’exil économique pour s’extraire de la misère endémique dans le pays. Au point que les ressources provenant de la diaspora népalaise dans le monde représentent à elles seules peu ou prou 25% du PIB népalais.

Ondes de choc moyen-orientales

* The Kathmandu Post, 10 mars 2026.
De nombreux expatriés économiques népalais se retrouvent actuellement pris au piège* de la guerre en Iran, immobilisés notamment à Oman, au Qatar, au Koweït, à Bahreïn, dans les Emirats arabes unis ou en Arabie saoudite.
La future administration qui succédera au gouvernement intérimaire de Sushila Karki sera tout autant mobilisée et attendue sur cette question. Car celle-ci va vraisemblablement peser sur les difficultés de la vie quotidienne népalaise avec de nouvelles hausses des prix de l’énergie et un impact sur les chaînes d’approvisionnement qui risquent de se traduire par un ralentissement économique.
La lutte contre la corruption endémique, les promesses d’une meilleure gouvernance, l’indépendance de la justice, un développement économique équilibré entre les diverses régions, l’harmonie intercommunautaire : autant de dossiers complexes qui attendent aussi le nouveau Premier ministre dont l’action sera scrutée de près par cette Gen Z qui l’a porté au pouvoir et lui demandera donc rapidement des comptes.

Le dossier sensible des voisins chinois et indien

La Chine et l’Inde, dont l’influence est traditionnellement forte au Népal, nation montagneuse enclavée, ont suivi d’on ne peut plus près les lendemains de la révolution populaire de septembre 2025 qui a mené à la chute précipitée de l’ancien chef de gouvernement Oli.
Ces deux grands voisins qui sont également les première et deuxième économie de la région Asie ont observé avec la plus grande attention la gestion technocratique intérimaire de Mme Sharki, la campagne électorale qui a suivi et, bien entendu, le dépouillement des bulletins de vote du 5 mars. Ils espèrent, l’un et l’autre, trouver dans le nouvel édifice politique népalais un interlocuteur, un partenaire, voire un allié. Mais rien n’est moins sûr.
Dans la capitale chinoise, la lecture des résultats du scrutin législatif qui a suivi la très nette déroute électorale de l’ancien Premier ministre Oli qui était un sinophile notoire, puis son retrait brutal des premiers rangs à l’Assemblée ont laissé un goût amer. Ces événements ont contraint la Chine à ajuster dans les grandes largeurs sa feuille de route népalaise, dans ce pays où une bonne dizaine de projets portant sur les infrastructures, l’énergie et les transports sont aujourd’hui à l’arrêt.
Or ils faisaient tous partie intégrante du projet pharaonique des Nouvelles routes de la soie (Belt & Road Initiative) cher au président Xi Jinping. Revoir en profondeur sa copie pour la rendre plus acceptable au futur gouvernement de Katmandou va devoir requérir quelques efforts d’imagination et de souplesse de la part de Pékin.
Figure également dans un probable contentieux à venir entre Pékin et Katmandou la question ultra-sensible de la présence de milliers de Tibétains forcés à l’exil sur le sol népalais et le durcissement récent de leurs conditions de vie imposé à cette communauté placée sous surveillance par le gouvernement Oli. Ce dernier était notoirement soumis à des pressions chinoises très fortes. Cette politique pourrait bien changer avec le nouveau gouvernement à venir.
A quelque 1 000 km par la route de Katmandou, la capitale indienne a, elle aussi, vécu ce scrutin de mars avec une certaine fébrilité. Dès le 9 mars, lors d’un entretien téléphonique, puis plus tard sur les réseaux sociaux, le Premier ministre indien Narendra Modi a adressé ses félicitations à Balendra Shah pour son « brillant succès électoral, » réaffirmant à cette occasion l’engagement de New Delhi à collaborer avec Katmandou pour la « prospérité, le progrès et le bien-être mutuels des deux pays. »
Habilement, dès le lendemain, ce dernier répondit ainsi via les réseaux sociaux à son homologue indien : « Merci pour vos vœux, Monsieur le Premier ministre Narendra Modi. Je suis convaincu que dans les jours à venir, nous travaillerons ensemble pour renforcer, approfondir et rendre encore plus concrètes les relations historiques, étroites et multidimensionnelles unissant le Népal et l’Inde. Je tiens également à adresser mes sincères félicitations au gouvernement indien et au peuple indien pour avoir remporté [le 8 mars] le titre de champion du monde [au championnat du monde de cricket] pour la seconde fois consécutive. »

Amabilités réciproques et pragmatisme dans un contexte de « Nepal First »

Dans ces échanges convenus, il faut y voir des amabilités et des bienséances réciproques de circonstance toujours plus simples à formuler qu’à traduire concrètement dans les faits le moment venu.
Pour rappel, l’ancien rappeur revendique un ADN nationaliste, mettant en avant en matière de politique étrangère le moto « Nepal First » qui contraste dans une certaine mesure avec les étiquettes traditionnelles « pro-Inde » ou « pro-Chine » arborées plus ou moins ouvertement jusque-là par les gouvernements des trois dernières décennies.
* The Kathmandu Post, 13 février 2026.
« Dans le contexte mondial chaotique [actuel], le Népal devra faire preuve de prudence [dans la nature de ses rapports avec la Chine, l’Inde, les Etats-Unis] »* suggérait, un mois avant le scrutin, un observateur avisé qui a requis l’anonymat. A l’aube du printemps 2026, sur les contreforts de l’Himalaya, ce conseil demeure on ne peut plus pertinent.
De la même manière, il semble judicieux que New Delhi comme Pékin esquissent au plus vite une politique népalaise 2.0 sur mesure et fassent montre de flexibilité et de pragmatisme pour répondre au temps présent et traiter au mieux avec un gouvernement népalais en tout point atypique, incarnant une classe politique radicalement renouvelée et des dirigeants qui seront probablement plus sensibles aux aspirations de sa jeunesse.
Par Olivier Guillard

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), chercheur associé à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée, le Dr Olivier Guillard est notamment l'auteur du livre "Que faire avec la Corée ? Subir, honnir ou punir ? » (NUVIS, 2019) et co-auteur de "Géopolitique du XXIe siècle" (chapitre Afghanistan, Ellipses, Paris, 2024). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.