Analyse
Reconnu coupable à Hong Kong, Jimmy Lai finira probablement sa vie en prison
Jimmy Lai, l’ancien porte-drapeau du mouvement démocratique de Hong Kong a été sans surprise reconnu coupable lundi de « sédition » et « d’intelligence avec une puissance étrangère, » ce qui lui vaudra probablement d’être lourdement condamné pour l’exemple et de finir sa vie dans une prison de cette ville désormais totalement sous cloche.
Lai Chee-ying (黎智英) de son vrai nom, 78 ans et en mauvaise santé, est un homme d’affaires hongkongais de nationalité britannique et taïwanaise. Fondateur de la chaîne de magasins de vêtements Giordano, de la société de médias Next Digital et du journal populaire Apple Daily, il a déjà passé plus de 800 jours dans sa cellule où il est maintenu à l’isolement.
Il était devenu l’un des principaux acteurs du camp prodémocratie de l’ancienne colonie britannique, en particulier au Parti démocratique qui vient d’ailleurs d’annoncer sa dissolution. Ses entreprises sont aujourd’hui toutes interdites en Chine.
Ce parti, créé en octobre 1994 par la fusion de deux groupes politiques pro-démocratiques, les Démocrates unis de Hong Kong et Meeting Point, avait été le fer de lance d’un processus de démocratisation lancé dans les années 1980, à l’époque où le Royaume-Uni et la Chine s’étaient mis d’accord sur la rétrocession de la mégalopole qui eut lieu en janvier 1997.
Mis sous les verrous le 10 août 2020, la libération sous caution de Jimmy Lai lui avait été régulièrement refusée. Ce procès, à l’évidence une simple parodie pour l’exemple et dont l’issue était décidée d’avance, est celui d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour la liberté d’expression et la démocratie à Hong Kong.
Il ne faisait en effet aucun doute que Jimmy Lai serait reconnu coupable. Les autorités de Pékin et celles de Hong Kong comptent depuis son arrestation l’instrumentaliser pour en faire une démonstration publique : derrière la personne de Jimmy Lai sont en réalité désignés les États-Unis et ses « agents » hongkongais qui, pour Pékin, ont comploté pour semer le chaos dans la ville lorsqu’avaient eu lieu des manifestations monstres qui ayant rassemblé jusqu’à deux millions d’habitants en 2019 pour protester contre l’emprise croissante de Pékin dans une cité qui en compte 7,4.
Jimmy Lai : un traître qui voulait « renverser le Parti communiste »
Au cours du procès qui a duré 156 jours, les procureurs ont cherché à présenter Lai comme le principal instigateur des manifestations monstres à partir de 2019 dans la ville dont l’objectif était, selon eux, de renverser le Parti communiste chinois et l’ont accusé d’avoir collaboré avec des responsables politiques étrangers, en particulier aux États-Unis, pour imposer des sanctions contre la Chine et Hong Kong.
Il a été reconnu coupable de trois chefs d’accusation : complot politique, collusion avec des forces étrangères et complot en vue de publier des documents séditieux par le biais de son journal, le tabloïd prodémocratie Apple Daily, fermé en 2021. Les accusations de collusion ont été portées en vertu de la loi sur la sécurité nationale (NSL) que Pékin a imposée à Hong Kong en 2020, qui prévoit des peines allant jusqu’à la prison à perpétuité.
« La seule conclusion raisonnable que nous pouvons tirer […] est que la seule intention de l’accusé était de voir la chute du PCC [Parti communiste chinois], même si le coût ultime était le sacrifice des intérêts du peuple de Chine et de Hong Kong, » a affirmé la juge Esther Toh, en lisant le « jugement » de plus de 800 pages.
Elle a comparé la « collaboration » attribuée à Jimmy Lai avec des politiciens américains dans le but d’imposer des sanctions à la Chine à ceux d’un citoyen américain hypothétique qui collaborerait avec la Russie pour renverser le gouvernement américain.
John Lee, le chef de l’exécutif de Hong Kong nommé par Pékin, a déclaré qu’il se réjouissait du verdict, ajoutant que les actions de Jimmy Lai avaient « nui aux intérêts fondamentaux de la nation et au bien-être des habitants de Hong Kong. » Le verdict est « une victoire de la justice et une garantie des valeurs fondamentales de Hong Kong, » a-t-il estimé.
Pékin n’a pas manqué de donner de la voix. Dans un commentaire signé du pseudonyme « Gang Aoping », le Bureau des affaires de Hong Kong et Macao a indiqué qu’il « soutient résolument » le gouvernement de la ville dans la condamnation « légale » des « meneurs des activités antichinoises qui visent à déstabiliser Hong Kong et à mettre en danger la sécurité nationale. »
« Jimmy Lai est le principal organisateur et participant d’une série d’incidents anti-Chine visant à déstabiliser Hong Kong, » indique le commentaire. « Il est le cerveau derrière la soi-disant révolution colorée de Hong Kong ; il a agi en tant qu’agent et pion des forces anti-Chine extérieures. Ses crimes sont flagrants et les dommages causés sont profonds, » estime Pékin.
Jimmy Lai donné en exemple pour écraser toute contestation à Hong Kong
Jimmy Lai est l’un des plus de 250 habitants de Hong Kong arrêtés depuis 2020 et dont une partie, toujours embastillés, attendent encore leur procès. Les accusés, parmi lesquels figurent des parlementaires démocratiquement élus et des universitaires, forment un échantillon représentatif de l’opposition dans cette ex-colonie britannique, qui a été méthodiquement écrasée depuis que la Chine a instauré la Loi sur la sécurité nationale.
Né en Chine continentale, « le plus vieux prisonnier politique de Hong Kong » est arrivé à l’âge de 12 ans à Hong Kong où il a travaillé dans des ateliers clandestins, avant de fonder en 1981 ce qui deviendra l’empire international du textile Giordano. Il avait plus tard fondé sa première publication, très critique de l’appareil chinois, à la suite du massacre de la place Tiananmen en 1989 qui fit quelque 2 000 morts dans les rangs des manifestants prodémocratie rassemblés sur la place au cœur de Pékin.
Ses deux principaux titres, le quotidien Apple Daily et le magazine numérique Next, étaient extrêmement populaires à Hong Kong, mêlant sensationnalisme et reportages politiques percutants. Ils faisaient également partie des rares publications ayant ouvertement pris le parti des immenses manifestations prodémocratie à Hong Kong en 2019. Ce qui a valu à Jimmy Lai d’être qualifié de « traître » par les médias d’État chinois.
Peu avant son arrestation, à l’AFP qui lui demandait pourquoi il ne profitait pas paisiblement de sa fortune, sans faire de bruit comme tant de magnats de Hong Kong, Jimmy Lai avait répondu : « Je suis peut-être un rebelle-né, peut-être que je suis quelqu’un qui, outre l’argent, a besoin de donner beaucoup de sens à sa vie. » Il avait ajouté que la loi de Pékin sur la sécurité nationale « sonnerait le glas pour Hong Kong. »
Depuis l’imposition de la NSL par Pékin, les autorités de Hong Kong traquent aussi les habitants qui ont préféré quitter la ville. Elles sont allées jusqu’à offrir des primes de dizaines de milliers de dollars à ceux qui permettraient l’arrestation d’activistes recherchés à l’étranger. Certains affirment faire l’objet de campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux visiblement pilotées par les services chinois.
Ce procès était considéré, tant à Hong Kong qu’à l’étranger, comme un baromètre de la liberté politique et médiatique dans ce territoire chinois qui était jusqu’en 2020 semi-autonome et à qui la Chine avait promis cinquante ans de libertés individuelles dans le cadre du concept « Un pays, deux systèmes » qu’avait alors proposé Deng Xiaoping lorsqu’était discutée avec la Première ministre britannique de l’époque Margaret Thatcher sa rétrocession à la Chine.
Pékin pensait utiliser ce concept pour convaincre Taïwan de négocier son rattachement au continent mais, depuis les événements à Hong Kong, il est de facto caduc. La chape de plomb qui s’est abattue sur la ville a d’ailleurs renforcé les rangs de ceux qui à Taïwan s’opposent à toute idée de « réunification » et même de négociations avec Pékin.
Lundi, le tribunal a déclaré qu’il annoncerait la date du prononcé de la sentence dès que possible, après une dernière audience dite de « circonstances atténuantes » en janvier 2026. L’accusé peut faire appel de la décision.
Le Parti démocratique de Hong Kong annonce sa dissolution
Les protestations ont été nombreuses après l’annonce de ce jugement. Mercredi 17 décembre, dans une déclaration conjointe, les ministres des Affaires étrangères du G7 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni et Etats-Unis) de même que la Haute représentante de l’Union européenne ont déclaré « condamner les poursuites judiciaires engagées contre Jimmy Lai en vertu de la loi sur la sécurité nationale de Hong Kong, qui ont abouti à sa condamnation le 15 décembre 2025. »
« Nous continuons d’exprimer notre préoccupation face à la détérioration des droits, des libertés et de l’autonomie à Hong Kong. La liberté d’expression et d’opinion, ainsi que la liberté des médias, sont inscrites dans la Loi fondamentale de Hong Kong, » ajoutent-ils en demandant « la libération immédiate de Jimmy Lai. » Dans la foulée, comme de coutume, Pékin a dénoncé « une ingérence dans ses affaires intérieures. »
Dans une déclaration, le ministère britannique des Affaires étrangères a condamné les poursuites engagées contre Lai comme étant « motivées par des raisons politiques » et a appelé à sa libération immédiate ainsi qu’à l’abrogation de la NSL.
L’Alliance interparlementaire sur la Chine (IPAC), un groupe de législateurs issus principalement de pays occidentaux, a déclaré que le verdict « bafouait l’État de droit et discréditait tous ceux qui en étaient responsables. »
John Burns, professeur émérite de politique et d’administration publique à l’université de Hong Kong, a déclaré s’attendre à une longue peine de prison « compte tenu de l’importance symbolique de ce procès pour le discours du gouvernement central selon lequel la manifestation de 2019 était une tentative de ‘’révolution de couleur’’. »
« La condamnation de Jimmy Lai sur la base de fausses accusations après cinq ans d’isolement cellulaire est à la fois cruelle et une parodie de justice, » a déclaré Elaine Pearson, directrice pour l’Asie à Human Rights Watch. « Les mauvais traitements infligés à Jimmy Lai par le gouvernement chinois visent à réduire au silence tous ceux qui osent critiquer le Parti communiste,» a-t-elle ajouté.
Pour Eric Yan-ho Lai, chercheur senior au Georgetown Center for Asian Law, le procès ressemblait « davantage à un spectacle, une mise en scène de Pékin et du tribunal pour dire au monde entier qu’il est un criminel. »
Selon ce chercheur, sous la domination britannique, le système juridique de Hong Kong visait à « limiter le pouvoir du gouvernement » en faisant preuve de neutralité et d’impartialité. Cependant, « sous la domination chinoise depuis 1997, ils veulent remodeler cette idée pour affirmer que la loi est en réalité un outil permettant au gouvernement de contrôler et de réguler la société, » tout en démontrant « la suprématie du gouvernement. »
Sa famille et ses avocats au Royaume-Uni affirment que sa santé s’est détériorée pendant son incarcération et qu’il s’est vu refuser l’accès à des médecins spécialisés pour traiter son diabète. Les autorités de Hong Kong ont qualifié ces accusations de « totalement infondées. »
Dimanche, le Parti démocratique de Hong Kong, le plus grand parti prodémocratie de la ville et autrefois principale force d’opposition au sein de l’assemblée législative, a annoncé qu’il avait voté sa dissolution après 31 ans d’existence.
Pékin a réformé le système électoral de la ville, n’autorisant que les candidats préapprouvés et excluant de fait l’opposition. Le nouveau système « réservé aux patriotes » a cependant peiné à gagner le soutien du public. Le territoire a enregistré son deuxième taux de participation le plus bas jamais enregistré lors des dernières « élections » législatives début décembre.
A l’approche de son élection l’année dernière, prophétique comme souvent, le président américain Donald Trump avait déclaré qu’il libérerait Jimmy Lai « à 100 %, » précisant alors que ce serait « facile. » Avant un sommet avec le dirigeant chinois Xi Jinping en octobre en Corée du Sud, le même Trump avait déclaré qu’il soulèverait cette question. Aucune des deux parties n’a mentionné Lai dans les comptes rendus de la réunion.
À l’occasion de son anniversaire au début du mois, un groupe bipartite de membres du Congrès américain avait décidé d’instaurer une « Journée Jimmy Lai » en reconnaissance de son rôle dans la promotion de la liberté de la presse, de la liberté religieuse et de la démocratie à Hong Kong. Ils ont appelé les autorités de Pékin et de Hong Kong à le libérer ainsi que tous les autres prisonniers politiques.
Le porte-parole du gouvernement de Hong Kong n’a pas manqué d’accuser les critiques internationaux du procès de Jimmy Lai de « salir sans raison les organes chargés de l’application de la loi, du ministère public et judiciaires » avec des « arrière-pensées » politiques.
Avant le verdict, une centaine de personnes s’étaient rassemblées devant le tribunal de West Kowloon, étroitement surveillées par la police. Une femme d’une cinquantaine d’années travaillant dans le secteur financier, qui s’est présentée sous le nom de Venus et citée par le quotidien japonais Nikkei Asia a déclaré qu’elle était là depuis 4 heures du matin et qu’elle voulait ainsi témoigner de « l’intérêt constant des Hongkongais » pour Jimmy Lai, précisant qu’une condamnation ne changerait en rien ses sentiments.
Depuis la répression sévère qui s’est abattue sur Hong Kong et dont la fermeture du journal Apple Daily en juin 2021 en a été l’une des étapes, Hong Kong a chuté à la 140ème place dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. La cité était classée en 18ème place en 2002, lors du lancement de l’enquête, devant le Japon, Taïwan et la Corée du Sud.
Vives tensions à Hong après l’incendie meurtrier, Pékin sur le qui-vive
Par ailleurs, les tensions sont vives à Hong Kong après l’incendie meurtrier dont le bilan provisoire est de 160 morts et 6 disparus, qui a ravagé des immeubles d’habitation de Wang Fuk Court le 27 novembre dernier, suscitant des appels à la recherche des responsabilités. Une enquête lancée par le gouvernement pourrait, selon le chef de l’exécutif John Lee, prendre jusqu’à neuf mois. Le malaise étant profond dans la cité, ce dernier a mis en garde contre toute exploitation de la catastrophe à des fins politiques, tandis que les autorités chargées de la sécurité ont accusé des médias étrangers de monter en épingle la catastrophe pour des motifs politiques.
D’autre part, dans un autre registre, Guan Heng, un jeune Chinois du Henan (centre de la Chine) qui, en octobre 2020, s’était rendu seul en voiture au Xinjiang pour y filmer et documenter les camps de concentration et les camps militaires où sont détenus des centaines de milliers de Ouïghours, a été arrêté aux États-Unis où il se croyait en sécurité et fait face à la menace d’une expulsion vers son pays d’origine où, selon sa famille, il risque la peine de mort.
Afin de rendre ces images publiques, il avait fui la Chine, traversé l’Amérique du Sud et navigué seul pendant 23 heures à bord d’un petit bateau depuis les Bahamas, avant d’accoster en Floride. Après son arrivée aux États-Unis en 2021, il avait publié les vidéos comme prévu. Ces images furent des preuves cruciales pour la communauté internationale (y compris l’équipe de BuzzFeed News, lauréate du prix Pulitzer) pour documenter le sort des Ouïghours au Xinjiang, l’ancien Turkestan oriental annexé par la Chine en 1950.
Guan Heng a été arrêté en août 2025 lors d’une descente de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) chez son colocataire dans le nord de l’État de New York pour « entrée illégale. » Il se trouve actuellement au centre correctionnel du comté de Broome, dans l’État de New York, et risque l’expulsion vers la Chine. Une audience au tribunal local est prévue le 12 janvier.
En filigrane de cette parodie de justice au service de Pékin et du procès pour l’exemple de Jimmy Lai, se trouve la volonté absolue du Parti communiste chinois et de son secrétaire général Xi Jinping d’éradiquer de façon complète et définitive toute forme de contestation publique du régime et d’étouffer par la peur et les menaces toute voix dissidente, que ce soit en Chine ou au sein des communautés d’origine chinoises à l’étranger.
Par Pierre-Antoine Donnet
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