Tribune
Sur l’Amitié et la Chine : en défense d’Éric Meyer
Récemment, Éric Meyer, correspondant indépendant présent à Pékin dès 1987, quittant les pays en 2019 après 32 ans passés en Chine, a été la cible d’une campagne de dénigrement sur internet pour son dernier livre Xi Jinping, L’Empereur du silence : un roman graphique, illustré par Gianluca Costantini, qui retrace la vie et l’ascension de Xi Jinping, depuis son enfance jusqu’à aujourd’hui.
A Éric Meyer, un passionné de la culture chinoise et de la manière de vivre des gens les plus simples qui sont sans doute les plus proches de cette sagesse humaine qui abreuve chaque culture dont les racines plongent dans une histoire qui se compte en siècles et millénaires, on reproche d’avoir trahi la « cause » de la Chine, d’avoir « trahi » l’amitié des Chinois.
Sur l’amitié, rappelons les propos fameux d’Aristote : « Je suis l’ami de Platon mais plus encore l’ami de la vérité. » Rappelons plus encore les propos de Confucius : « Trois sortes d’amitié sont avantageuses, et trois sortes d’amitié sont nuisibles. L’amitié avec un homme qui parle sans détours, l’amitié avec un homme sincère, l’amitié avec un homme de grand savoir, ces trois sortes d’amitiés sont utiles. L’amitié avec un homme habitué à tromper par une fausse apparence d’honnêteté, l’amitié avec un homme habile à flatter, l’amitié avec un homme qui est grand parleur, ces trois sortes d’amitiés sont nuisibles. »
L’amitié d’Éric Meyer pour la Chine, qui est au fond de la même nature que celle que la plupart d’entre nous, nous autres sinologues français, avons pour la Chine, est justement une amitié de ce type-là : une amitié franche, sincère et savante.
C’est dans cette perspective qu’on attribue souvent à Confucius un propos qui n’est pas le sien mais qui reflète une idée similaire : « Je ne veux pas d’un ami qui sourit quand je souris, qui pleure quand je pleure ; car mon ombre sur le lac peut faire mieux que cela. »
Ne pas trahir Confucius
Que nos amis chinois ne nous demandent donc pas de trahir Confucius, qu’ils ne nous imposent pas une amitié de la Chine qui irait contre l’amitié à la chinoise, qu’ils ne nous demandent pas d’aller contre leur propre culture pour nous interdire de dire à la fois ce qui va et ce qui ne va pas en Chine aujourd’hui. Qu’ils acceptent qu’en amis véritables nous ne soyons ni des reflets ni des ombres, ni des flatteurs ni des beaux parleurs mais des soutiens et des critiques.
Personne ne dira qu’être critique de certaines politiques du double mandat d’Emmanuel Macron serait être « anti-français. » De même ce n’est pas de l’anti-américanisme que d’être horrifié et dévasté par les propos, discours et directives de la seconde administration Trump : c’est au nom même de l’Amérique, celle de Twain et de Steinbeck, de Chaplin et de Spielberg, que nous sommes révulsés par la politique MAGA.
Ce n’est non plus être antirusse que de déplorer la dérive de la Russie après 20 ans de poutinisme. Ce n’est pas parce qu’on aime Tolstoï ou Tchaïkovski qu’on doit approuver l’invasion de l’Ukraine et la guerre hybride que l’ex-colonel du KGB mène contre l’Europe ; ce n’est pas parce qu’on aime Mandelstam et les paysages de Sibérie que l’on doit tenir l’OTAN responsable des crimes de guerre de l’armée russe.
Critiquer Xi Jinping ce n’est pas être antichinois
De même donc, ce n’est pas être antichinois que de noter avec tristesse et regret la manière dont la Chine sous Xi Jinping, depuis 2012, n’a cessé d’évoluer vers une fermeture idéologique et un nationalisme anti-occidental de plus en plus en marqués que les avancées technologiques majeures accomplies par le pays durant cette même période ne peuvent ni contrebalancer ni effacer.
Confucius disait : « Ne choisis tes amis que parmi tes égaux. » Est-ce pour cela que la Chine a choisi la Russie comme partenaire d’une amitié sans limite ? Ce n’est pas nous qui en sommes responsables. Ce n’est pas nous qui manquons d’amitié en regrettant que l’amitié sans limite de l’ami supposé se porte sur l’ennemi revendiqué. Est-ce nous vraiment qui avons cessé d’être ami ? Est-ce nous vraiment qui avons changé et avons cessé de regarder l’autre avec respect et considération, dans l’espoir d’une entente globale et d’une harmonie entre les nations ?
La réalité semble autre si on lit les propos des idéologues chinois contemporains les plus en vus comme Xie Maosong écrivant en 2023 : « La nouvelle civilisation du Parti communiste chinois remplacera la civilisation occidentale des cinq cents dernières années et créera un nouvel imaginaire civilisationnel qui régnera pendant les cinq cents prochaines années, voire le prochain millénaire. »
Ou comme Wang Jisi affirmant en 2022 : « La population mondiale a changé : les Blancs représentaient 25 % de la population mondiale il y a 100 ans, mais ils sont aujourd’hui tombés à moins de 10 %. […] L’influence de la Chine, représentante la ’race jaune’, croît également rapidement, et l’élite américaine, représentant les Blancs, considère intolérable que la civilisation chinoise remplace la civilisation chrétienne .» Ce n’est pas ainsi que des amis véritables parlent et ce n’est plus ainsi que nous parlons.
Tendre à l’autre un miroir pour y voir le sens de l’amitié
Cela fait déjà quelque temps, en Occident, que nous avons cessé de vouloir remplacer la culture de l’autre par la nôtre et cessé de définir les rapports entre nations comme des rapports entre « races. » Il est faux de dire que nous craignons l’émergence de la Chine. Ce qui nous inquiète c’est que cette émergence semble se donner à elle-même pour but le « remplacement » de la « civilisation occidentale.»
Et non, désolé, mais ce n’est pas un signe d’inimité non plus que de rapporter les propos peu amicaux de celui qu’on voudrait avoir pour ami. Cela témoigne juste de notre dépit face à l’insistance du déni. Notre rôle en tant qu’ami est, à travers nos écrits, de tendre à l’autre un miroir pour lui demander de voir si lui-même s’y reconnaît encore.
Bien sûr, pour ne pas voir sa transformation, il dira que le miroir est déformé : c’est le drame de l’ami véritable que d’être accusé de trahison par celui même qui l’a abandonné, tant il aura, sans le voir ni vouloir le savoir, graduellement et irréversiblement changé.
Par Jean-Yves Heurtebise
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