Politique
Entretien

Hideo Suzuki, nouvel ambassadeur du Japon : un amoureux de la France

Monsieur Hideo Suzuki, ambassadeur du Japon en France DR.
Monsieur Hideo Suzuki, ambassadeur du Japon en France DR.
Hideo Suzuki (鈴木秀生) a été nommé ambassadeur du Japon en France en novembre 2025. Né le 24 février 1963 dans la préfecture d’Ōsaka, il arrive une première fois en France à l’âge de 8 ans lorsque son père y est nommé dans le cadre de son travail. Il y apprend le français, une langue dont sa maîtrise est époustouflante. Il étudie à l’université de Tokyo dont il est diplômé de droit en 1985 puis suit une formation à l’ENA en France. Une fois diplômé, il intègre le ministère des Affaires étrangères du Japon. Il a réservé l’une de ses toutes premières interviews à Asia Magazine et Asialyst qui sont fiers de la reproduire ici.

Entretien avec Hideo Suzuki : Des relations franco-japonaises plus fortes

Vous venez de prendre vos fonctions d’ambassadeur du Japon en France il y a quelques mois. Quel bilan faites-vous des relations entre votre pays et la France ?
Hideo Suzuki : S’agissant de ma nouvelle fonction d’ambassadeur, je souhaite l’être dans toutes les régions, tous les territoires de ce beau pays. Depuis mon entrée en fonction, j’attache beaucoup d’importance à visiter d’autres coins de France que Paris. J’ai commencé par Lyon, Marseille, puis le Mont-Saint-Michel. J’irai prochainement à Brest, Reims et Lille, puis à Cannes pour son festival. J’essaie de saisir toutes les opportunités pour découvrir les régions. Je crois que c’est très utile pour comprendre la France telle qu’elle est, d’une manière plus intrinsèque que si je restais à Paris. Je projette également d’autres déplacements dans les mois à venir.
Vous avez accompagné le Président de la République française Emmanuel Macron à Tokyo dans sa visite officielle au Japon. Quels en sont les bénéfices retirés pour les liens entre les deux pays ?
La visite du Président Macron a produit de nombreux résultats concrets dans le cadre d’une coopération renforcée entre le Japon et la France qui va au-delà du plan purement bilatéral. En effet, elle débouche sur une coopération franco-japonaise renforcée s’inscrivant dans un contexte international marqué par une période troublée de l’ordre international. Cette visite a permis à nos deux pays de réfléchir ensemble aux moyens de parvenir à rétablir un ordre mondial stable et prévisible, dans lequel nous pouvons compter les uns sur les autres. Cela concerne non seulement les enjeux économiques, mais également les enjeux sécuritaires, énergétiques, sanitaires et les domaines scientifiques. Nous avons conclu et établi des feuilles de route dans tous ces domaines, notamment en ce qui concerne notre coopération en matière de défense et de minerais critiques. Sur la base de ces feuilles de route, nous savons ce que nous devons faire et nous allons nous y mettre.
Prenons l’exemple de la société d’aujourd’hui, très influencée et impactée par le développement de technologies comme l’intelligence artificielle. Nous avons décidé d’établir un dialogue de haut niveau entre le Japon et la France en la matière, dont les dates de rendez-vous seront fixées prochainement. Notre objectif est de contribuer à rétablir des éléments de référence sur lesquels nos partenaires pourront se reposer. L’IA est une réalité dont on ne peut plus se passer. Il s’agit donc d’aborder positivement ce défi, car il inaugure nombre de nouveaux domaines où l’IA peut se révéler utile pour une société vieillissante confrontée au déclin démographique. Je citerai à titre d’exemple le cas des déserts médicaux en milieu rural, où l’IA pourrait permettre aux patients de bénéficier de consultations médicales même dans les territoires qui ne disposent pas d’hôpitaux ou de cliniques à proximité. L’IA n’est qu’un exemple parmi d’autres. La France et le Japon pourront apporter leurs contributions à l’international par le biais de ces dialogues bilatéraux.
Partagez-vous l’idée qu’il se fait jour au Japon un intérêt plus fort pour l’Europe – et donc la France – comparé à il y a quelques années où les États-Unis étaient prépondérants et, qu’inversement, il existe en France et auprès de ses élites un intérêt nouveau pour l’Asie et donc le Japon ? Quelle en est la cause ?
Bien sûr. Cette visite présidentielle en a témoigné, puisque se trouvaient dans la délégation française un nombre important de ministres clés : ceux de l’Europe et des Affaires étrangères, des Armées, de l’Économie, de la Culture ainsi que de la Recherche et de l’Espace. Il est clair que la France considère le Japon comme essentiel dans la région Indopacifique. La délégation comprenait également une centaine de femmes et d’hommes d’affaires et de chefs d’entreprises, comme Patrick Martin, le président du Medef, et Frédéric Sanchez, le président du Medef International. J’y vois l’illustration de l’engouement du monde économique français pour le Japon, qui représente à leurs yeux un terrain d’investissement et d’échanges fiables, prévisibles, crédibles et où le droit des acteurs économiques est respecté. Le Japon représente un marché important, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Le marché intérieur japonais compte quelques 120 millions de consommateurs. Si sa population vieillit, cela crée de nouveaux besoins pour les habitants et les collectivités. Sur le plan extérieur, le Japon sert de nœud régional aux pays asiatiques et notamment d’Asie du Sud-Est, mon pays apportant son savoir-faire et ses réseaux en tant que centre de production ou encore de chaînes de valeurs pour toute la région.
Du côté japonais pour la France, ce sentiment est mutuel puisque le marché intérieur japonais est en pleine mutation. Le Japon doit donc trouver des partenaires vers lesquels il peut non seulement exporter ses marchandises, mais avec qui il peut aussi les coproduire. Nous voyons dans les entreprises françaises et européennes de grands partenaires avec une solide tradition industrielle et une crédibilité qui suscitent la confiance. Dans l’aéronautique par exemple, le Japon compte nécessairement sur les Européens, sans toutefois oublier bien évidemment les Américains. J’ajoute à tout cela les défis en matière de sécurité économique auxquels nous faisons face. Nous ne pouvons désormais plus nous fier à un seul marché ou à une seule source d’approvisionnement. Dès lors, il apparaît tout à fait logique de diversifier nos partenaires afin de « dé-risquer. » Le Club Franco-Japonais organise d’ailleurs des réunions régulières entre grandes entreprises japonaises et françaises suivant cette volonté de coopérer, que l’on trouve tant au Japon qu’en France.
Monsieur Hideo Suzuki, ambassadeur du Japon à l’occasion d’un événement officiel, DR.
Monsieur Hideo Suzuki, ambassadeur du Japon à l’occasion d’un événement officiel, DR.
Dans une déclaration commune lors de cette visite, Tokyo et Paris se sont dit attachés à la paix dans le détroit de Taïwan et préoccupés par les tensions en Asie de l’Est. N’est-ce pas une première au niveau bilatéral ?
Pas vraiment. Le Japon et la France ont toujours été contre le changement du statu quo par l’utilisation unilatérale de la force, où que ce soit dans le monde. Il est apparu lors de cette visite que la perception et les analyses japonaises et françaises du contexte géostratégique en Indopacifique, en particulier dans la zone dont vous parlez, sont semblables, sinon identiques. Cette convergence est naturelle, dans la mesure où la France est une nation de l’Indopacifique par la présence de certains de ses territoires dans cette région, ainsi que ses Zones économiques exclusives qui en font le deuxième domaine maritime mondial. La France a de ce fait un intérêt à sauvegarder et préserver ce patrimoine océanographique.
Selon Josep Borrell, l’ancien Haut représentant de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, 40% des échanges commerciaux de l’Union européenne transiteraient par la mer de Chine méridionale. La stabilité dans cette région est donc essentielle pour ses activités économiques. Il en va de même pour le Japon. Il nous faut un espace stable, tant sur le plan économique que sécuritaire. Je me trouvais à côté de la Première ministre Sanae Takaichi et du Président Emmanuel Macron lors de leur rencontre et je puis vous dire qu’en la matière, leur échange a montré une parfaite symbiose. Pour résumer, le maître mot de cette rencontre a été la confiance. Pendant plus de deux heures, elle leur a permis d’échanger « les yeux dans les yeux » et j’y ai noté une analyse quasiment identique sur les sujets pour lesquels nos deux pays partagent un intérêt particulier. J’ai pu voir cette confiance s’instaurer entre les deux dirigeants.
Quelles sont les priorités pour vous dans les années à venir ? En d’autres termes, que comptez-vous bâtir sur la base de l’acquis qui existe déjà dans les relations bilatérales ?
Ma mission sera de poursuivre ce qui a été défini par nos deux dirigeants, de mettre en œuvre cette ligne directrice et de la concrétiser. Il s’agit d’abord de la feuille de route sur la sécurité et la défense. Plusieurs projets sont en train d’émerger dans le cadre de la coopération France- Japon, comme celui du drone sous-marin pour détecter les mines sous-marines mis en œuvre par Mitsubishi Heavy Industries et Thalès. Nous avons d’autres idées. Nous poursuivrons également avec une plus grande intensité des exercices conjoints terrestres, maritimes ou aériens entre nos deux pays ainsi qu’avec nos partenaires européens, américains et australiens. Nous avons aussi une feuille de route sur les minerais critiques, avec un projet concret à Lacq qui vient tout juste de démarrer. Nous voulons en faire un exemple de coopération réussie dans le domaine de la sécurité économique. D’autres projets sont envisageables. L’espace est un domaine avec un fort potentiel de coopération qu’elle soit bilatérale ou avec d’autres partenaires comme le programme lunaire Artémis 2. La fusion nucléaire est un autre domaine qui a aussi été discuté.
Il ne faudrait pas pour autant oublier le domaine culturel, où nos accords sont nombreux. Nous célébrerons en 2028 le 170e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre le Japon et la France. Nous nous sommes mis d’accord pour la création d’un comité de pilotage bilatéral pour mener à bien la célébration de notre longue amitié et de notre coopération. En vérité, la culture représente sans doute le domaine le plus riche dans nos relations et sert de base pour nouer d’autres coopérations. La visite du Président Macron a été une excellente opportunité pour rappeler aux populations de nos deux pays ces liens vieux de presque 200 ans, permettant de leur donner une nouvelle impulsion. De nombreuses visites ministérielles se profilent pour 2026, qui permettront de les approfondir encore davantage.
Une dernière question plus personnelle : à quel point aimez-vous la France ?
Vous connaissez la réponse ! Il ne s’agit pas juste de dire « oui, je l’aime. » J’entame mon troisième poste en France. Mais avant cela, j’ai passé trois années de mon enfance à Paris avec mes parents, de mes 8 à 10 ans. J’ai grandi ici, à l’âge le plus sensible où l’on commence vraiment à apprendre. Même si mon séjour n’a pas été très long, j’y ai beaucoup assimilé sur la façon de penser, de discuter, d’entretenir des relations humaines. Tout s’est formé à cet âge-là, durant ces années que j’ai passées en France. J’en ai, depuis, toujours conservé une sorte d’obsession de revenir en France une fois entré au ministère des Affaires étrangères. Si bien que, sitôt l’avoir intégré, j’ai demandé à être envoyé en France comme stagiaire.
J’ai alors effectué un passage à l’ENA, où j’ai appris à connaître le fonctionnement de l’administration française et où j’ai rencontré ses futures élites. Les six derniers mois de ce stage, j’ai fait la connaissance de personnalités comme Thierry de Montbrial, Dominique Moïsi ou encore François Godement à l’IFRI. Je me suis rendu compte que certains Français connaissaient le Japon même mieux que moi. De retour au Japon, je me suis efforcé de mieux connaître la nature de mon pays, ce qui fait que nous sommes Japonais. Il y a des questions que les Japonais qui résident au Japon ne se posent même pas. J’ai donc creusé pour mieux comprendre mon pays, y compris ses cultures traditionnelles. Ma vie s’est ainsi un peu construite autour de mes expériences en France. Par la suite, je me suis marié et suis revenu en France avec ma femme et mon fils qui n’avait alors que quelques mois. Ma fille est née en France. Vous voyez à quel point la France est importante pour moi : j’y ai construit mon adolescence, ma carrière, et fondé ma famille.
Fréquenter les écoles françaises a été une expérience dont je me souviens clairement encore à ce jour. Vous imaginez à quel point l’école en France et au Japon étaient différentes à l’époque. On dit souvent des Japonais qu’ils sont disciplinés, mais il y avait aussi une réelle discipline dans les écoles françaises. Au bout d’un an, je m’étais néanmoins fondu dans cette manière de faire « à la française. » Il y a deux aspects dont je me souviens particulièrement. Le premier est l’enseignement de l’histoire qui commence plus tôt en France qu’au Japon, dès l’âge de 9-10 ans. J’ai alors découvert la profondeur et l’intérêt que l’histoire pouvait avoir. En outre, les manuels scolaires français étaient très colorés en comparaison avec les manuels japonais d’alors, avec beaucoup d’illustrations et d’images qui apportent énormément à un petit enfant. C’est un peu comme les mangas. Ces images du sacre de Napoléon ou de Louis XIV à Versailles étaient fascinantes ! C’est ainsi que j’ai connu et que j’ai aimé l’histoire.
Ces souvenirs me sont restés en mémoire après mon retour au Japon. Pour un diplomate, la connaissance de l’histoire est primordiale et cela m’a beaucoup aidé. Le deuxième aspect est la fierté que les Français portent à leur langue. On nous faisait réciter les poèmes de Verlaine, d’Apollinaire ou de Baudelaire. Tout cela m’a appris d’une manière très sensuelle, la beauté de l’écriture et l’importance de la prosodie. Je me rappelle la maîtresse qui nous disait : « Vous ne devez jamais utiliser les mêmes mots dans un paragraphe lorsque vous écrivez, mais toujours trouver un autre mot, un synonyme ou paraphraser. » Les exercices de rédaction que nous avions m’ont ainsi inculqué la manière de bien transmettre un message. En France, on ne se contente pas d’une description, mais on demande toujours à l’élève d’exprimer ce qu’il en pense et, donc, de penser à la manière de le dire. Là aussi, cela a été une expérience marquante pour moi.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien rédacteur en chef central de l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 (l'Aube), il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi). Début 2023, il signe "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (l'Aube) puis en 2024 "Chine, l'empire des illusions" (Saint-Simon) et "Japon, l'envol vers la modernité" (l'Aube). Son dernier livre, "Taïwan, survivre libres" (éditions Nevicata, collection l'âme des peuples), est paru le 14 novembre 2025.