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Analyse

Bangladesh : des lendemains incertains pour le nouveau Premier ministre

Le nouveau Premier ministre du Bangladesh Tarique Rahman le jour de son investiture. DR.
Le nouveau Premier ministre du Bangladesh Tarique Rahman le jour de son investiture. DR.
Un nouveau Premier ministre, Tarique Rahman, a pris les rênes du gouvernement au Bangladesh. Un tumultueux demi-siècle après son arrivée dans le concert des nations au début des années 1970, le 8e pays les plus peuplé du globe (177 millions) conviait le 12 février ses 125 millions d’électeurs aux urnes pour renouveler son Assemblée nationale et tourner ainsi, bulletin de vote en mains, la page de la monsoon revolution ou Gen Z revolution de l’été 2024. Celle-ci avait mis un terme, dans la fébrilité et le chaos (1 400 morts et 12 000 blessés), à une quinzaine d’années de règne d’une dynastie politique jusqu’alors indéboulonnable, et bouter hors du pouvoir Sheikh Hasina, la « Dame de fer » aujourd’hui en exil en Inde et son Awami League.
« Aujourd’hui [le 16 février] le gouvernement intérimaire démissionne [son mandat s’achève comme prévu]. Mais que la pratique de la démocratie, de la liberté d’expression et des droits fondamentaux qui a débuté ne soit pas interrompue. » Ainsi s’exprimait, quatre jours après ces élections et 18 mois d’une administration transitoire, Muhammad Yunus, prix Nobel de la Paix en 2006, dont l’éprouvant mandat politique post-révolution s’achevait par ces incantations.

Les législatives du 12 février : premiers enseignements

Ce scrutin, le 13e du genre depuis 1971, a drainé vers les isoloirs 60 % des 128 millions d’inscrits. Retenons les quelques traits positifs suivants :
* Le déploiement d’un million de personnels de sécurité (!) pour le bon déroulement de l’événement doit y être pour quelque chose.
– Ces élections, globalement libres, crédibles, bien organisées, au résultat comptable approuvé de tous, se sont déroulées dans le calendrier imparti dans un contexte sécuritaire acceptable* au regard de scrutins précédents émaillés de violences, de victimes et de destructions. De plus, les craintes pré-scrutin de possibles tensions entre sympathisants du Jamaat-e-Islami et du BNP (parti de centre-droit) ne se sont guère traduites en incidents.
– Ce rendez-vous national a accouché de deux vainqueurs : le BNP tout d’abord, raflant une majorité de suffrages (212 des 297 sièges en jeu à l’Assemblée nationale) ; le Jamaat-e-Islami ensuite, principale formation politico-religieuse, arrivée en 2e place à l’issue du décompte des urnes, disposant aujourd’hui de 68 sièges à la Jatiya Sangsad, un record historique.
– La Gen Z, à l’origine du changement de régime par sa mobilisation décisive de l’été 2024, capitalise modestement sur sa hype récente : son National Citizen Party (NCP), plus jeune formation politique, arrive bien à la 3e place du scrutin, mais avec seulement six élus. Un début prometteur pour certains, une performance en retrait des attentes pour d’autres.
* Sheikh Hasina (Awami League) a été Première ministre de 1996 à 2001, puis de 2009 à 2024. Son éternelle rivale, Khaleda Zia (BNP ; défunte mère du nouveau Premier ministre T. Rahman), fut cheffe de gouvernement de 1991 à 1996, et de 2001 à 2006.
– Un hémicycle laissant trop peu d’espace aux élues et aux minorités (ethniques et religieuses) : dans la nouvelle Assemblée siégeront à peine sept femmes ; une sous-représentation interpellant alors que le pays (hors gouvernement intérimaire Yunus) sort de trois décennies consécutives de leadership féminin*.
* Cf. création d’un Parlement bicaméral ; limitation du nombre de mandats du Premier ministre ; pouvoirs présidentiels renforcés ; pouvoir judiciaire et autorités électorales plus indépendants.
– Outre les législatives de ce scrutin, les électeurs devaient se prononcer sur un référendum ébauchant un ensemble de propositions de modifications constitutionnelles* attendues de longue date. Un projet adopté par une majorité de votants.
– A noter ici enfin que l’Awami League sortante, au pouvoir entre 2009 et 2024, n’était pas autorisée à présenter des candidats lors de ces élections.

Les premiers mots du nouveau Premier ministre et ses premières décisions

Lors de ses premières interventions ès qualités, le désormais 11eme chef de gouvernement bangladais, Tarique Rahman, s’est employé à trouver le ton juste, se gardant de tout triomphalisme maladroit : « Je crois fermement que l’unité nationale est une force collective, tandis que la division est une faiblesse. Nos chemins et nos opinions peuvent diverger, mais dans l’intérêt du pays, nous devons rester unis. »
Des paroles apaisantes saluées par l’opinion – sans pour autant faire l’unanimité, dans les cercles courroucés de l’Awami League notamment – et par les observateurs extérieurs, accompagnées par un cortège de décisions, elles aussi de nature à allouer quelque crédit au nouveau chef de gouvernement.
* Arabie Saoudite, Brunei, Chine, Emirats arabes unis, Népal, Royaume uni, Qatar.
Un demi-siècle après l’accession à la présidence de la République de son père Ziaur Rahman (avril 1977), le nouveau chef du gouvernement avait, le 17 février, invité à sa cérémonie d’investiture un parterre de dignitaires étrangers, au rang desquels se trouvait le speakerde l’Assemblée nationale indienne, le président des Maldives, le Premier ministre du Bhoutan, un ministre fédéral pakistanais, ainsi que divers émissaires* conviés pour l’occasion à Dacca.
Tarique Rahman dévoila les vingt-cinq ministres de son gouvernement, issus majoritairement de l’écosystème BNP et alliés politiques proches. Habilement là encore, on distingue dans cette nouvelle équipe gouvernementale deux jeunes figures de proue – nommées ministres d’État – issues de la contestation populaire de 2024, un geste sûrement apprécié par la Gen Z dont le soutien demeure indispensable à la pérennité de son action.
* Ancien chef militaire ayant joué un rôle de premier plan durant la guerre de Sécession du Pakistan ; assassiné en 1981 à Chittagong par des membres de l’armée.
Sur ce dernier point, revenir quelques instants sur le profil et l’origine du nouveau chef de gouvernement paraît opportun : héritier désigné d’une dynastie politique en sa qualité de fils ainé de Ziaur Rahman, 6e président de la République populaire du Bangladesh (de 1977 à 1981)* et de Khaleda Zia (9e cheffe de gouvernement), le soixantenaire avait mis fin en décembre 2025 à 17 années d’exil dans l’ancienne puissance coloniale britannique. Il avait, par le passé, subi les foudres de la justice à diverses reprises – cumulant 84 chefs d’accusation différents (corruption, prises illégale d’intérêts, etc.) -, maelstrom impressionnant que le BNP présente comme « motivé politiquement » et l’œuvre des gouvernements Awami League successifs.
En quelque sorte, nous avons là un profil politique dans la ligne directe des administrations partisanes précédentes. De celles qui ont déçu sinon éreinté la population ces dernières décennies, faute d’une gouvernance nationale digne de ce nom à des lieues de prioriser l’intérêt national et dont la Gen Z réclamait avec véhémence le départ non pas temporaire mais définitif.

Les grands défis et les attentes de la population

Si le gouvernement de Tarique Rahman peut aujourd’hui compter sur un mandat populaire fort issu d’un scrutin considéré comme libre et honnête, nonobstant le fait que l’Awami League n’ait pu participer au scrutin du 12 février, et une Assemblée nationale peu ou prou aux ordres, ces précieux paratonnerres ne sauraient à eux seuls garantir le succès de sa dense feuille de route.
Pour nombre d’observateurs, le nouveau chef de gouvernement est, passé un court délai de grâce, attendu à court terme à la fois par ses administrés et une opposition revancharde qui le jugeront sur les grands chantiers suivants : gouvernance, lutte contre une corruption endémique, rétablissement d’un État de droit décent, une justice indépendante, le respect des droits humains et des libertés fondamentales, des emplois en nombre suffisant pour les millions de nouveaux entrants sur le marché du travail.
Voici donc une « to-do list » d’une redoutable densité qui impose au gouvernement de se retrousser sans tarder les manches et de s’investir sérieusement et à plein temps. Sans compter que la bonne volonté et l’énergie de la nouvelle équipe gouvernementale sera parallèlement éprouvée sur les dossiers extérieurs.

Un équilibre géopolitique complexe qui reste à trouver

Dans la presse nationale, le nouveau chef de la diplomatie bangladaise, le Dr Khalilur Rahman, diplômé de l’université Harvard, explique que son gouvernement entend mener une politique étrangère constructive avec tous les pays, guidée par le principe « Le Bangladesh d’abord, » une diplomatie « audacieuse et responsable » pour qui les principes d’égalité souveraine, de respect de l’indépendance, de non-ingérence dans les affaires intérieures, de dignité nationale et d’intérêt mutuel, constitueront des postulats non-négociables.
Le chef de gouvernement indien Narendra Modi a été la première personnalité étrangère à féliciter son homologue bangladais, recevant en retour une invitation officielle à venir à Dacca. « Je vous adresse mes plus chaleureuses félicitations pour la victoire du Parti nationaliste du Bangladesh aux élections législatives qui viennent de se dérouler dans votre pays, ainsi que pour votre nomination au poste de Premier ministre du Bangladesh. Je vous souhaite plein succès dans l’exercice des hautes responsabilités qui vous incombent, » a insisté le Premier ministre indien.
Depuis son compte X, le Premier ministre indien avait ajouté, plébiscitant un nouveau chapitre de coopération bilatérale : « Je l’ai félicité pour sa remarquable victoire aux élections au Bangladesh. Je lui ai adressé mes meilleurs vœux et lui ai assuré mon soutien dans ses efforts pour répondre aux aspirations du peuple bangladais. En tant que deux voisins proches liés par des liens historiques et culturels profondément enracinés, j’ai réaffirmé l’engagement continu de l’Inde en faveur de la paix, du progrès et de la prospérité de nos deux peuples. »
Une posture faisant sens pour l’Inde, devenue désormais la 4e économie mondiale, qui outre des liens historiques, culturels, linguistiques, partage plus de 4000 km de frontière commune avec le Bangladesh. Ce dernier est également en 2026 le 1er partenaire commercial de l’Inde en Asie du Sud, le grand voisin indien étant, quant à lui, le premier marché pour les exportations du Bangladesh en Asie.
Le fait que, depuis sa disgrâce, l’ancienne « Begum » Sheikh Hasina soit en exil dans la patrie du Mahatma Gandhi pourrait, pour une partie de l’opinion bangladaise, constituer une épine dans le pied dans les velléités de recomposition d’une relation bilatérale normalisée. Il en est de même peut-être des conséquences de la montée en puissance du Jamaat-e-islami au « pays des six saisons, » dont le discours radical pourrait glisser vers une radicalisation plus franche, à la faveur de son nouveau positionnement dans les affaires intérieures. Une évolution que South Block le ministère indien des Affaires étrangères, n’applaudirait guère des deux mains.

Le pays des purs et la « coopération fraternelle »

En République islamique du Pakistan, l’entrée en fonction de Tarique Rahman a été saluée par le Premier ministre Sharif Shabhaz qui, depuis son compte X, a livré une tirade de bienvenue avec moins de surprise que d’envolées : « Toutes mes félicitations à Tarique Rahman pour sa nomination au poste de 1er ministre de la République populaire du Bangladesh. Je me réjouis à l’idée de collaborer étroitement et de manière constructive avec mon frère afin de renforcer encore notre coopération bilatérale dans des domaines mutuellement bénéfiques et d’approfondir les liens historiques qui unissent nos deux pays. »
Il est vrai que la chute de « la maison Hasina » en 2024 n’avait guère peiné Islamabad. Tout le contraire car le changement de régime, l’intérim de M. Yunus, enclenchèrent une dynamique banglado-pakistanaise inédite depuis longtemps. Celle-ci s’est concrétisée par la première visite à Dacca du chef de la diplomatie pakistanaise depuis une quinzaine d’années, des échanges commerciaux orientés à la hausse, ou encore le rétablissement des liaisons aériennes entre les deux capitales après 14 ans d’interruption.

La Chine, « l’amie de longue date, » en embuscade

* Ministère chinois des Affaires étrangères, 13 février.
« En tant qu’amie et voisine traditionnelle du Bangladesh, la Chine soutient ce pays dans la mise en œuvre de son programme politique national et se tient disposée à travailler avec lui pour perpétuer leur amitié de longue date, approfondir la coopération de haute qualité dans le cadre de l’Initiative des « Nouvelles routes de la Soie » et la coopération pragmatique dans divers domaines, et faire progresser constamment le partenariat stratégique global entre la Chine et le Bangladesh. »*
C’est par cette logorrhée doucereuse que Pékin se manifesta auprès de son « amie de longue date, » la Chine étant notoirement soucieuse de profiter autant que faire se peut des changements politiques chez son voisin pour y étendre sa sphère d’influence, aux dépens de l’Inde.
Pékin n’avait pas eu à se plaindre de l’intérim assuré pendant 18 mois par le « banquier des pauvres » puisque Muhammad Yunus s’était appliqué à resserrer les liens bilatéraux, une marche forcée d’un rapprochement entre la « Venise de l’Est » et la « capitale du Nord » avec une visite dans la capitale chinoise, du 26 au 29 mars 2025, ainsi que le paraphe de documents de coopération et des échanges permanents d’amabilités.
Il reste à voir si les orientations de la nouvelle politique étrangère bangladaise se fonderont dans la réalité d’une diplomatie régionale où les rivalités l’emportent sur une quelconque recherche d’harmonie régionale.
« Le véritable test de cette élection ne sera pas de savoir si elle a permis (au BNP et à son nouveau porte-drapeau Tariq Rahman) de prendre le pouvoir, mais si elle peut apporter la paix, » estimait le 17 février dans les colonnes du Nikkei Asia le chercheur indien Brahma Chellaney, auteur notamment de l’ouvrage de référence Water : Asia’s New Battleground. La priorité sera une paix à l’intérieur du pays tout d’abord, mais régionale également qui, toutes deux, n’iront probablement pas sans écueils multiples.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), chercheur associé à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée, le Dr Olivier Guillard est notamment l'auteur du livre "Que faire avec la Corée ? Subir, honnir ou punir ? » (NUVIS, 2019) et co-auteur de "Géopolitique du XXIe siècle" (chapitre Afghanistan, Ellipses, Paris, 2024). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.