Société
Note de lecture

Amoureuse mais pas aveugle : le Japon et ses côtés obscurs par Karyn Nishimura-Poupée

Dans le quartier de Shibuya à Tokyo. (Source : Wallpaper Flare)
Dans le quartier de Shibuya à Tokyo. (Source : Wallpaper Flare)
Si le Japon est assurément une démocratie, celle-ci est loin d’être parfaite. Conformisme, système carcéral moyenâgeux, presse résignée sinon soumise, discriminations raciales, solitude sociale et inégalités entre hommes et femmes… C’est l’image très documentée qu’en donne Karyn Nishimura-Poupée dans son dernier livre, Japon la face cachée de la perfection paru aux éditions Tallandier.
Cet ouvrage de 350 pages rédigé par une journaliste professionnelle basée au Japon depuis plus d’un quart de siècle est bienvenu. Il apporte un éclairage nécessaire sur cet archipel nippon si complexe et à propos duquel sont encore véhiculés de nombreuses idées reçues et de clichés, tant il est difficile de comprendre un pays qui n’en reste pas moins lumineux.
L’autrice le dit d’entrée de jeu : « Est-ce que j’aime le Japon ? Oui. Sinon, je ne l’aurais pas choisi, je n’y serais pas restée, je n’y aurais pas non plus fondé une famille et je n’aurais pas embrassé la profession de journaliste pour en parler. »
Ancienne reporter du bureau de l’AFP à Tokyo, Karyn Nishimura-Poupée travaille pour plusieurs médias français. Elle connaît bien le Japon, en parle la langue, la lit et l’écrit. De la sorte, elle est devenue au fil des ans une observatrice aguerrie d’un archipel nippon qu’elle dissèque avec soin sous toutes ses coutures. Sans jamais forcer le trait. Car elle le sait bien : un journaliste parvient d’autant mieux à convaincre qu’il donne la priorité aux faits.
Mais aimer ne signifie pas pour autant devenir « tatamisée ». C’est-à-dire aimer au point d’en cacher les côtés sombres. Transmettre, le devoir de tout journaliste, c’est aussi retraduire le plus fidèlement possible une réalité, qu’elle soit belle ou hideuse. « Aimer un pays, ce n’est pas non plus se contenter de se pâmer de façon béate. C’est aussi s’imprégner de ses valeurs, changer de façon de se comporter, tout en sachant qu’on y sera toujours étranger ou étrangère. »
La journaliste française Karyn Nishimura-Poupée. (Crédit : DR)
La journaliste française Karyn Nishimura-Poupée. (Crédit : DR)

« Une autorité parfois auto-suggérée et auto-entretenue, intériorisée »

Or si le Japon est « considéré de l’extérieur comme une grande nation, une puissance, un modèle de démocratie en Asie », les volets négatifs foisonnent : « Ils sont en effet le plus souvent intrinsèquement liés à ses qualités […] ; ils en sont le revers. […] Le trait commun qui explique les deux faces, c’est un rapport particulier à l’autorité, qu’elle soit réelle, ci-devant incarnée, ou bien supposée, ressentie, morale, allant de soi sans même qu’elle se manifeste, souligne Karyn Nishimura-Poupée. C’est l’autorité des parents, de l’enseignant, du supérieur, de l’employeur, du policier, du juge, de l’État, ou celle des conventions sociales, le simple regard de l’autre, le qu’en dira-t-on, la timidité, une autorité parfois auto-suggérée et auto-entretenue, intériorisée. »
Le voyageur ou même le résident étranger ne comprendra pas la réalité quotidienne du Japon et de sa population s’il ne saisit pas la signification enracinée dans ce pays du respect des autres mais aussi des ordres. « Le respect des ordres, des heures, des consignes, des bonnes manières, des biens publics, des autres […] absolument bénéfiques à l’entité « sociale », n’est pas accepté que par une conscience d’une nécessité de vie collective sereine, de bon fonctionnement social, insiste l’autrice. C’est aussi parfois un déni de sa propre responsabilité (en cas de problème, le fautif sera celui qui a donné l’instruction), un sacrifice de ses propres aspirations (pour se conformer à un modèle), un calcul intéressé (plaire à celui qui est placé plus haut) ; une soumission au plus puissant (par peur ou ignorance), même si ce dernier n’est pas le plus vertueux. La paix sociale est à ce prix. »
L’obéissance touche à la soumission dans les jeux de pouvoir au sommet du régime. Ainsi, à tous les échelons de l’administration, « ceux qui ont l’audace d’émettre un avis différent du Premier ministre sur tel ou tel sujet, de signaler la limite à ne pas franchir ou de rappeler les lois sont devenus bien peu visibles. Ils se taisent, de peur de voir leur carrière s’arrêter immédiatement. Le dispositif a fabriqué des fonctionnaires béni-oui-oui. Et qui s’oppose, dans la société civile ? Les grandes voix, il n’y en a pas beaucoup. La figure de l’intellectuel est presque inexistante au Japon », affirme Karyn Nishimura-Poupée.
Des dysfonctionnements au sein de l’administration ou dans les appareils politiques de tous bords, l’autrice en a été témoin bien des fois. « Au fil des années, passées à observer la curieuse vie politique japonaise, j’en viens à douter : une démocratie où l’exécutif peut se permettre parfois d’interpréter la Constitution ou les lois à sa convenance, de s’appuyer sur le fait accompli puis de mettre ensuite le droit en accord avec ses pratiques, de détruire ou falsifier des documents, de priver arbitrairement de droits certains citoyens sans jugement, de mentir ouvertement aux médias est-elle encore une parfaite démocratie ? »
La journaliste cite de nombreux exemples pour appuyer sa démonstration qui ont en particulier mêlé l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, au point d’entraîner le suicide d’un fonctionnaire de haut rang, contraint de falsifier des documents officiels qui l’incriminaient. L’épouse de ce fonctionnaire qui avait porté l’affaire devant la justice n’a jamais eu gain de cause : l’affaire a été enterrée.

Bien collectif

La gestion du désastre qui a entouré l’accident nucléaire de la centrale de Fukushima et le tsunami qui l’a précédé en mars 2011 illustre l’opacité de l’information officielle au Japon. Plus de 29 000 personnes restaient encore déplacées début 2023, sans ressources ni aides publiques dans une indifférence quasi générale. « Une visite dans les villes désertées du département de Fukushima, pour voir la désolation et la reconstruction inhumaine » est éloquente. « Beaucoup de personnes restent de marbre devant ce spectacle du désastre. Pas moi. J’en pleure encore. »
Dans l’exercice du pouvoir au Japon, lorsqu’il y a faute, elle « n’en revient pas à la structure de cette monarchie constitutionnelle à régime parlementaire qui est parfaitement dans les clous de la démocratie, mais à la façon dont les citoyens et contre-pouvoirs ne se manifestent pas comme ils en ont pourtant, en droit, la possibilité. L’exécutif en profite ; il serait bête de s’en priver. »
Et là surgit cette notion du bien collectif qui, en Asie, prédomine souvent sur l’individu et ses droits supposés. Le Japon ne fait pas exception, bien au contraire. De cette logique découlent souvent la soumission au pouvoir, la résilience (qui est plutôt une résignation) mais aussi des souffrances parfois indicibles, trop souvent non dites ou cachées. De la sorte, écrit l’autrice, « le japon a réussi en politique ce tour de force d’avoir une population aussi obéissante que dans un État totalitaire, mais sans employer les outils de la dictature. La facture est néanmoins élevée pour une partie non négligeable des citoyens en termes de bien-être, de santé physique et mentale, de bonheur, de choix de vie, de justice aussi. »
Les médias japonais constituent une force de frappe encore énorme, même si les tirages de la presse écrite, gigantesques, chutent de façon vertigineuse pour certains, comme c’est aussi le cas ailleurs en Occident. Mais le journalisme de la presse quotidienne japonaise « reste encore souvent un « journalisme d’annonce », tandis que celui tel qu’il a évolué en France est un journalisme d’observation, d’interrogation et d’investigation », estime l’autrice qui parle des « journalistes formatés » dans l’archipel.
La presse japonaise est-elle libre ? L’archipel, souligne Karyn Nishimura-Poupée, est tombé en 2022 au 71ème rang du classement de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse, avant de remonter au 68ème rang en 2023, mais avec une moins bonne note globale. Du fait de liens étroits avec les acteurs du pouvoir politique et de l’administration, « beaucoup de journalistes tentent juste de garder leur place sans faire de vagues. Le tout mis à l’échelle d’un média s’appelle, en bon français, de l’auto-censure. Cette dernière devient plus dangereuse encore lorsqu’elle se conjugue au zèle de fonctionnaires bon serviteurs de l’État par devoir, mais qui en viennent à devancer les demandes de leur hiérarchie même quand ils les savent illégales ou malhonnêtes. »

Omerta sur les violences sexuelles

Autre sujet : le Japon est sans conteste l’un des pays les plus sûrs du monde. Combien de Japonais ne ferment pas la porte de leur domicile le soir venu. Pareil pour leur automobile ou leur vélo. Vous avez oublié un portefeuille ou vos documents personnels dans un taxi ou un train ? Il est quasi certain que vous retrouverez le tout facilement et intact au poste de police le plus proche. J’en ai moi-même souvent fait l’expérience lors de mes nombreux séjours dans ce pays.
Les jeunes enfants vont souvent seuls à l’école, sans jamais être inquiétés. Les femmes peuvent rentrer tard chez elles, sans craindre des rencontres malencontreuses dans la quasi-totalité des quartiers des grandes villes. Mais cette sécurité ne veut pas dire absence de violences, y compris au sein des familles. Car les agressions sexuelles ou les violences conjugales, si elles sont encore un sujet tabou, sont à l’évidence nombreuses. C’est ce que rappelle l’autrice de ce livre : « Insuffisamment dénoncées, taboues, mal prises en charge et encore assez peu condamnées, les agressions sexuelles sont une plaie aussi au Japon. Souvent les victimes ne parlent pas, et quand elles osent le faire, elles se heurtent à des critiques multiples et surtout à une loi si étroite que la possibilité de voir reconnu le cas de viol était jusqu’à récemment loin d’être garantie. »
De façon générale, « le mouvement #MeToo n’a pas connu au Japon la même ampleur qu’en France », écrit Karyn Nishimura-Poupée. Elle cite le choc considérable causé par la diffusion d’un documentaire de la BBC début 2023 lorsque les langues de jeunes stars se sont déliées pour affirmer que le gourou de l’agence Johnny & Associates, Johnny Kitagawa, auquel ces éphèbes sculpturaux devaient leur carrière, les avaient violées pendant des années.
« La cruauté des scènes décrites par ces jeunes qui se sont tus et osent aujourd’hui se confier montre la mesure de l’emprise qu’ils subissaient », souligne l’autrice. Elle est d’ailleurs révélatrice du degré de l’omerta qui régnait dans les milieux du spectacle japonais et dans les médias nippons puisque c’est un média étranger qui a révélé le scandale.
Dans son chapitre intitulé « Justice : sévérité et procédures déroutantes », la journaliste cite des faits d’une brutalité telle qu’elle montre le Japon sous un jour d’une noirceur insoupçonnée pour ceux qui ne connaissent pas bien ce pays. Elle commence par rappeler que l’archipel pratique encore la peine de mort, par pendaison. Les suppliciés ne sont informés que deux heures avant d’être conduits sur le lieu de leur exécution et n’ont pas la possibilité de prendre conseil auprès de leur avocat ni de dire un dernier adieu à leur famille qui, d’ailleurs, ne l’apprend qu’après.
« Plus de cent huit pays dans le monde ont aboli en droit la peine de mort. Cette sentence capitale a aussi disparu en pratique dans trente-six autres nations. Mais les États-Unis (pas tous les États) et le Japon sont les seules deux grandes démocraties où la peine de mort continue d’être prononcée et appliquée parmi les cinquante-cinq pays où elle fait encore partie du Code pénal. »

« Ne me parlez pas, laissez-moi dans mon monde »

Le passage le plus bouleversant de ce livre est celui d’un condamné à mort victime d’une erreur judiciaire. Soixante ans après le quadruple meurtre dont il a été accusé à tort et pour lequel il a été arrêté en 1966, il a des chances d’être innocenté en 2024. Mais il a depuis perdu la raison. « Cet homme, je l’ai rencontré plusieurs fois, c’est Iwao Hakamada, un ex-boxeur dont le plus long et le plus difficile combat aura été mené presque toute sa vie contre la justice de son pays », raconte-t-elle.
« Les procureurs n’ont jamais admis la moindre faille dans l’enquête, et ont lutté bec et ongles contre tous les recours déposés par la défense et les nombreux soutiens d’Iwao, emmené par son incroyable sœur aînée, Hideko, qui est la Japonaise que j’admire le plus pour son abnégation, son noble combat qui transporte avec lui toutes les valeurs sacrées de la population japonaise : la fidélité, la témérité, l’empathie, l’amitié, explique Karyn Nishimura-Poupée. Elle a sacrifié sa vie pour sauver celle de son petit frère. Un jour de mars 2014, le tribunal de Shizuoka, sous la présidence d’un juge humaniste, a compris que cette horreur devait cesser. Iwao Hakamada a été libéré et une révision de procès décidée. » Révision qui a ensuite été annulée puis rétablie cette année. Le nouveau procès a débuté en octobre dernier.
Mais il est peut-être trop tard. En effet, Iwao « s’est depuis longtemps réfugié dans un autre monde imaginaire, plus gentil, un monde où il est le roi, le bon souverain qui veille sur la paix et patrouille dans sa ville tous les jours pour éliminer les mauvaises ondes. Nous l’avons un jour faite ensemble, pendant plusieurs heures, cette ronde, qui passe par des parkings, un grand magasin, une pause sur un banc. Je crois qu’il n’a pas même compris que j’étais avec lui, physiquement. Moralement, je le suis en permanence », explique l’autrice.
« Quand je suis allée à son domicile, chez sa sœur Hideko, j’étais partagée entre deux sentiments : à la fois triste d’imaginer que l’existence de cet homme avait été ruinée par un système judiciaire trop orgueilleux pour reconnaître ses erreurs à temps – si tant est qu’il les reconnaisse un jour – et attendrie par cet octogénaire qui dégustait les fruits frais que son aînée nonagénaire lui offrait chaque jour, précisément parce qu’il n’en avait jamais eu en prison. Il faut imaginer Hakamada heureux, me suis-je dit. Puisse cette impardonnable erreur judiciaire retourner l’opinion nippone sur la peine de mort et enlever ainsi au gouvernement son principal argument populiste éculé. »
L’autrice consacre de nombreuses pages à la jeunesse japonaise. Pour partie, les jeunes n’adhèrent pas au modèle social qui leur est imposé et qui conduit certains d’entre eux à s’enfermer volontairement dans un espace personnel impénétrable. « Exemple, dans les trains et métros : masque sanitaire sur la bouche, écouteurs vissés dans les oreilles, smartphone devant les yeux, trois accessoires qui délivrent le même message : « Ne me parlez pas, laissez-moi dans mon monde ». »
Karyn Nishimura-Poupée évoque aussi, avec précision et justesse, la solitude qui s’empare d’une proportion croissante des citadins confrontés à l’indifférence de leurs congénères. « Dans cette société nippone vieillissante, non seulement la communication entre individus d’une même génération est devenue plus complexe, mais ce phénomène se double aussi de difficultés relationnelles entre générations. »
Ainsi ce pays de l’harmonie collective, si séduisant, s’est-il depuis des décennies laissé contaminer par ces canons de la vie dite « moderne » où la contemplation de la nature et des animaux cède le pas à la consommation et où l’environnement longtemps préservé cède lui aussi aux pressions des promoteurs avides de gains. Dans ce Japon, les plus forts font la loi, ne la respectent même pas, et les autres se taisent.
Par Pierre-Antoine Donnet

À lire

Karyn Nishimura-Poupée, Japon la face cachée de la perfection, éditions Tallandier, 350 pages, 21,50 Euros

(Source : Cultura)
(Source : Cultura)

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 aux Éditions de l'Aube, il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi), puis début 2023 "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (L'Aube).