Politique
Note de lecture

Essai : "Un autre monde, l'ère des dictateurs" par Alain Frachon, les ambitions de la Chine en question

Le président chinois Xi Jinping. (Source : Bloomberg)
Le président chinois Xi Jinping. (Source : Bloomberg)
Éditorialiste au quotidien Le Monde, Alain Frachon est l’auteur d’un livre exceptionnel où il expose les grands enjeux du monde contemporain avec une Chine qui n’en finit pas de grimper sur la scène internationale. Le pays de Xi Jinping se retrouve cependant confronté au paradoxe d’un régime totalitaire qui cohabite mal avec l’innovation et la créativité.

Contexte

Alain Frachon est l’un des grands éditorialistes de la presse française, l’un des rares à bénéficier d’une réputation internationale. Après avoir été correspondant à Jérusalem puis à Washington, il a été directeur éditorial du Monde à deux reprises (2007-2010 et 2012-2013). Il a notamment publié avec Daniel Vernet L’Amérique des néo-conservateurs. L’illusion messianique (Tempus, 2010) et La Chine contre l’Amérique. Le duel du siècle (Grasset 2012). Son dernier ouvrage, Un autre monde, l’ère des dictateurs est paru aux éditions Perrin en mai dernier.

Dès la page 28 de son ouvrage, Alain Frachon met les choses au point. « Cartes sur table : si j’ai été longtemps correspondant à Washington, pour l’Agence France-Presse puis pour Le Monde, je n’ai jamais été en poste en Chine – où je ne me suis rendu qu’une demi-douzaine de fois. Je suis un touriste de luxe quand il s’agit de parler de la réalité chinoise. Familier des grands hôtels, habitué des séminaires en salon climatisé. J’ai plus souvent levé mon verre de baijiu, alcool festif, dans des banquets officiels que « baguetté » mon bol de nouilles dans un estaminet de campagne. » Cette précaution énoncée, l’auteur déroule page après page un narratif cohérent et même convainquant sur ce que devient la Chine de Xi Jinping, dont l’un des objectifs n’est ni plus ni moins que de conquérir le monde sur les plans économique, technologique et idéologique.
Naïfs qu’ils ont été pendant plusieurs décennies à l’égard de la Chine qu’ils ont aidée à émerger sur la scène internationale, aujourd’hui « les États-Unis ne voient pas émerger la superpuissance chinoise – une superpuissance dont les intérêts ne coïncident pas avec les leurs, écrit Alain Frachon. Ils ont le sentiment d’avoir été bernés, d’avoir nourri et parrainé des ingrats. Pékin n’a pas joué le jeu, a piraté, détourné, copié, s’indignent-ils (en exagérant souvent). Et c’est ainsi que l’Amérique se retrouve confronté trente ans après à un rival dont elle a tout fait pour assurer l’ascension ! […] Convaincu qu’il incarne l’unité de la Chine et qu’il est l’opérateur de son renouveau, le PC n’a aucune intention de renoncer à son monopole sur le pouvoir. Quant à l’idée de jouer les aimables partenaires de Washington dans l’édification d’un nouvel ordre international, il n’en est pas question, juge la direction chinoise dont l’ambition est de devenir une, sinon l’unique, superpuissance. »
Les dés sont donc jetés. L’incompréhension est totale. L’Amérique assiste, impuissante et inquiète, à la montée en puissance inexorable de cette Chine qui paraît désormais invincible et dont personne ne sait vraiment quand s’arrêtera cette spirale infernale ou ce pays ambitionne de devenir numéro un mondial dans tous les domaines. Les ressorts de l’ascension fulgurante de la Chine sont maintenant connus. Un Parti communiste tout-puissant qui contrôle tout, des entreprises au service du régime, une presse muselée, une population surveillée et même espionnée : les ingrédients d’un système totalitaire que justement l’Amérique espérait démolir avec l’ouverture économique de ce pays sur l’extérieur.
Or c’est tout le contraire qui s’est produit. La Chine est devenue en moins de quarante ans la deuxième puissance économique du monde alors que son régime autocrate paraît, en première analyse, plus fort que jamais.
Bien que fasciné par cet essor économique de la Chine, Alain Frachon n’en demeure pas moins critique. Mais il s’attache d’abord à expliquer la fragilité de la démocratie par rapport aux systèmes totalitaires. « Je n’ai jamais trouvé Poutine « raisonnable » ou « rationnel ». J’ai toujours pris Donald Trump au sérieux et considéré la possibilité du Brexit. Mais j’ai sous-estimé l’attachement profond de 74 millions d’Américains – pas loin de la moitié du corps électoral – pour la personne même de Trump. Je me suis trompé sur l’état de la démocratie américaine : elle est plus malade et menacée que je n’ai voulu le voir. »
La première approche de la Chine lorsqu’il s’est intéressé à elle est commune à beaucoup d’Occidentaux : une dose d’exotisme de pacotille, sans pourtant tomber dans le piège de la naïveté. « Longtemps, j’ai eu la Chine sur le dos. Je portais volontiers des vestes chinoises façon bleu de travail. En ce début des années 1970, où l’Europe commençait à oublier la guerre, j’y voyais une touche d’élégance. Combinée à mes mocassins américains et pantalons gris à pince, elle « gauchisait » mon allure de jeune bourgeois parisien. Je commençais dans le journalisme, mai 1968 était passé par là, mais je ne cédais à aucun délire maoïste. La veste chinoise était affaire de snobisme. »

Erreur de jugement

Le livre d’Alain Frachon traite bien sûr de nombreux sujets brûlants d’une planète plongée dans des incertitudes majeures. Mais ce sont les pages consacrées à la Chine qui sont les plus surprenantes. En effet, elles posent avec acuité la grande question : où va la Chine et quel enjeu représente-t-elle pour le monde ?
« En 1973, j’avais lu, un tantinet sceptique, le livre d’Alain Peyrefitte Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera, ouvrage remarquablement prémonitoire. Mais la Chine restait loin, très loin. Masse physique misérable sur la carte, elle formait le plus étranger de nos horizons – géographique et politique. Si le pays de Mao inspirait certains, étudiants ou intellectuels parisiens, dont la générosité sociale valait mieux que la clairvoyance politique, c’est par attraction où l’exotisme tenait une part prépondérante. »
On se souvient de la suite. Espérant rallier Pékin à sa croisade contre l’hégémon soviétique, l’Amérique de Richard Nixon se décide à reconnaitre la Chine communiste. « Depuis la fin des années 1940, la guerre froide opposait l’Union soviétique et ses partenaires aux États-Unis et à leurs alliés. Mais l’un des pôles du champ communiste, et pas des moindres, la Chine, s’apprêtait à l’adultère pour convoler en 1972 avec les « impérialistes américains ». Les « progressistes » parisiens avaient du mal à s’y retrouver. » En effet, quel retournement spectaculaire : les États-Unis, le phare de la démocratie et du libéralisme, avaient décidé de faire cause commune avec le plus grand pays communiste du monde ! Une alliance avec le diable.
Puis vint le temps des désillusions. « Nous n’avons pas entendu le réveil chinois. Il sonnait depuis le début des années 1980. Nous n’avons pas pris la mesure du tremblement de terre qui s’annonçait. Les États-Unis entretenaient un fantasme : ils avaient gagné la guerre froide. Faux, objecte l’auteur. C’est l’URSS qui a implosé, au début de la décennie 1990, sous le poids des échecs plus que sous la pression venue de Washington. »
Première erreur de jugement déjà funeste. Car « en deux générations, le pays [la Chine] s’est entièrement transformé. La veste chinoise façon bleu de travail est devenue une relique, une pièce de musée. L’émergence de la Chine, on la voyait venir, mais bien plus lentement. Une superpuissance, d’habitude, prend au moins deux siècles à voir le jour. Pas cinquante ans. En tuant le père, les enfants (et les petits-enfants) de Mao ont accompli un miracle. Aujourd’hui, l’empire du Milieu est au cœur de tout – pandémie, climat, révolution technologique, croissance mondiale, course aux armements. »
Et il ne faudrait pas se faire d’illusion sur les desseins nourris par la direction chinoise. « Les fariboles pékinoises sur « l’émergence pacifique » de la Chine ne doivent pas faire illusion. La concurrence avec le monde occidental est globale. Economie, technologies de pointe, zones d’influence politique, bataille idéologique – autocratie contre modèle libéral-démocrate -, le dernier empire entend s’imposer partout. »

Croisade chinoise

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Sous un aspect souriant et charmeur, le régime chinois ambitionne de prendre les rênes de la planète. « Formulons l’hypothèse qui nous semble la plus probable : par le jeu de seuls effets de taille, rien n’empêchera la Chine d’être demain le numéro un de l’économie mondiale », insiste Alain Frachon. Une hypothèse qui, aujourd’hui, n’est en fait guère probable, sinon d’ailleurs compromise du fait d’une croissance économique chinoise qui fléchit à grande vitesse avec, en même temps, une démographie en berne. Un effet de ciseaux qui, s’il s’éternise, risque fort de déstabiliser l’équilibre politique en place à Pékin.
Ne nous y trompons pas : la Chine se livre aujourd’hui à une guerre idéologique implacable contre l’Occident. « Décrire la rivalité avec la Chine en termes idéologiques conduit soit à une impasse, soit à une croisade », observe avec une certaine légèreté surprenante dans la bouche d’un diplomate aguerri Gérard Araud, l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis. Billevesée, rétorque Alain Frachon : « Cette fois, ce ne sont pas des néoconservateurs d’outre-Atlantique partis exporter la démocratie jeffersonienne qui sont en cause. C’est la Chine nouvelle qui, à domicile comme à l’extérieur, a déclaré la guerre aux « idées occidentales » – démocratie libérale, droits de l’homme, protection des minorités. La direction chinoise mène une « croisade » contre les influences occidentales, jugées dangereuses pour le pays. »
Très vite dans son livre, Alain Frachon donne le ton et rétablit sa vérité : « Au fil de cette fulgurante ascension, la Chine est resté une dictature, avec, dans les années 1980, quelques bouffées de tolérance. L’émergence d’une classe moyenne urbaine de centaines de millions de personnes, habituellement source de bouleversement politique, n’a rien changé. À mesure de l’élévation du niveau de vie des Chinois, le Parti communiste a conservé le monopole du pouvoir. »
Il poursuit la démonstration. « Son dernier patron, le président Xi Jinping, arrivé aux commandes en 2012, va même durcir le système : centralisation à outrance, écrasement des rares espaces de débat ; société civile sous surveillance. Et, ironie cruelle ou paradoxe des nouvelles technologies, ce tour de vis répressif, et régressif, s’appuie sur le numérique, instrument d’un contrôle quasi totalitaire de la société. Classe moyenne et Internet en véhicules de la démocratie dans l’empire du Milieu ? Calembredaine, jusqu’à présent. »
Car une évidence s’impose : la Chine est, plus que jamais, totalitaire. Et ce régime tient bon. Le Parti communiste chinois a fêté l’an dernier le centième anniversaire de sa naissance. Or rien ne dit qu’il soit aujourd’hui menacé. Tout le contraire même. « Lyrique, triomphaliste, repoussant sans cesse les limites de l’autosatisfaction nationaliste dans un discours émaillé d’hommages aux marxisme éternel et au Parti, Xi en vient, tout simplement, à saluer un tournant dans l’histoire de l’humanité : le PCC a réussi « à créer une nouvelle forme de civilisation humaine », assène le président. »
Alain Frachon en arrive à un constat : « Effet de manche en veste Mao ? Emportement à ne pas prendre au pied des caractères ? Abus rhétorique à des fins de mobilisation de l’opinion ? Moment d’ivresse dans un torrent de langue de bois ? Quarante ans de journalisme m’ont appris une chose. Le plus souvent, hommes forts, autocrates et dictateurs pensent ce qu’ils disent et font ce qu’ils disent. Avec la conviction intime qu’il participe à la création « d’une nouvelle forme de civilisation humaine », Xi mène les affaires de la Chine et s’occupe de celles du monde. L’hypothèse n’est pas forcément rassurante. »

Rien n’est encore joué entre Américains et Chinois

Illusions et errements tragiques donc de la part de l’Occident. Mais ce constat posé, que peut encore faire l’Europe ? Entre la Chine et les États-Unis, doit-elle choisir son camp ? Washington, on le voit bien, rêve d’une coalition occidentale face à la Chine de Xi Jinping. Mais l’Union européenne renâcle. Elle veut bien qualifier la Chine, dont elle est le premier partenaire commercial, de « rival systémique ». Mais il reste que le Vieux Continent n’entend pas pour autant renoncer à ses avantages commerciaux avec ce que l’on considérait encore il y a peu comme un eldorado.
Mais il s’agit de comprendre les enjeux. « Dans la bataille des normes – technologiques, par exemple -, dans la gestion et la protection des data, la Chine l’emportera si Américains et Européens ne font pas front commun, estime Alain Frachon. Rien n’est encore joué entre Américains et Chinois. Dans la course à l’innovation, dont dépendent le paysage industriel et les équilibres stratégiques de demain, il n’est pas inéluctable que l’empire du Milieu surclasse l’Amérique. Le discours, chez les démocrates comme chez les républicains [aux Etats-Unis] tend à gonfler les atouts de l’adversaire. On calligraphie à gros traits une Chine au profil de vainqueur et dont la montée en puissance serait irréversible. »
Or la vérité est sans doute autre. « La mise sous contrôle de la société et, phénomène nouveau, l’hostilité que le Parti manifeste à l’endroit des entrepreneurs, paraissent peu compatibles avec l’économie de l’innovation que le chef suprême entend promouvoir. La Chine va entrer dans une phase de moindre croissance et d’austérité nécessaire à la purge de ses dettes, au moment où elle doit dégager les ressources requises par le vieillissement de sa population », relève Alain Frachon. Il en ressort qu’aujourd’hui, « la Chine cherche moins à exporter son modèle politico-économique qu’à assurer la défense et la promotion du mode de gouvernement autoritaire en général ».
« La Chine n’exporte pas une idéologie d’État à la façon de l’Union soviétique. Mais elle entend rendre le monde plus docile à son idéologie », ajoute l’auteur qui cite ici le journaliste américain Evan Osnos, du New York Times et fin connaisseur des affaires chinoises. C’est ainsi que « dans cette bataille contre l’universalisme occidental, Xi s’est trouvé un allié privilégié en la personne de Vladimir Poutine. Les intérêts nationaux de la Chine et de la Russie convergent quand il s’agit de délégitimer la démocratie libérale – un mode de gouvernement dépassé, dit Poutine, et qui sème le chaos, ajoute Xi », conclut Alain Frachon.
Certes, quel que soit son rapprochement avec la Russie, la Chine doit préserver autant que possible sa relation économique avec les États-Unis. Ses investissements et le volume de ses échanges avec l’Amérique – sans comparaison avec ceux qu’elle peut développer en Russie – comme le montant de ses réserves en dollars, tout la conduit à éviter un affrontement avec son partenaire à la tête de l’économie mondiale. N’y a-t-il pas en effet, interroge Alain Frachon, une « limite au front commun que Moscou et Pékin peuvent afficher face à Washington » ? Mais sur le fond, il s’agit pour Xi Jinping de la survie du régime de Pékin et celle-ci reste une priorité dans la tête du dictateur chinois qui passe avant le développement économique de son pays. Une conclusion bien inquiétante donc pour le monde occidental à l’heure d’une guerre en Ukraine aux répercussions géostratégiques immenses, et au dénouement imprévisible.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.