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Pakistan : face au péril islamiste, la nouvelle reculade du gouvernement Khan

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan. (Source : Vox)
Le Premier ministre pakistanais Imran Khan. (Source : Vox)
Pour se tirer d’une situation explosive, le Premier ministre Imran Khan a préféré céder aux exigences du mouvement islamiste du TLP. Cette formation politico-religieuse radicale, interdite jusqu’à présent, sera autorisée à devenir une organisation politique classique en échange de la promesse de ne plus demander le renvoi de l’ambassadeur de France et de stopper, pour l’instant, une mobilisation qui menaçaient d’embraser le « pays des purs ».
*La mobilisation démarra le 21 octobre avec la mise en branle d’une marche Lahore-Islamabad (375 km par la route) par plusieurs milliers de militants du TLP demandant notamment la remise en liberté de leur leader embastillé en avril. **Sept morts et une centaine de blessés dans les rangs des forces de sécurité. ***Au même titre que le TTP (les « talibans » pakistanais) et Al-Qaïda, sur la base de la législation anti-terroriste nationale.
Le 31 octobre, après une dizaine de jours de mobilisations* émaillés de violence** et de tension, le fragile gouvernement du Premier ministre Imran Khan a fini – une fois encore – par plier devant la détermination de ses adversaires islamistes du TLP (Tehreek-e-Labaik Pakistan). Cette formation politico-religieuse radicale est pourtant interdite*** par les autorités depuis le printemps. Pour rappel, le TLP se distingue notamment par ses mobilisations populaires enfiévrées à répétition depuis 2018 contre l’administration au pouvoir, mais également par son virulent prisme anti-français, entretenu avec zèle sur le sol pakistanais depuis que Paris et l’Élysée confirmaient voilà un semestre le droit à la caricature au nom de la liberté d’expression.
*Le chef des armées pakistanaises, le général Q.J. Bajwa, rencontra à cet effet deux personnalités religieuses de premier plan.
Redoutant de voir les violences prendre de l’ampleur et paralyser plus avant une activité économique (dans la province du Punjab notamment) déjà atone et malmenée par les conséquences de la pandémie de Covid-19, les autorités pakistanaises ont donc passé un accord avec la direction du TLP pour mettre un terme à cette agitation susceptible de changer d’échelle. Un accord négocié – imposé serait probablement plus juste… – sous les auspices de la très influente sinon omnipotente institution militaire*, dont les termes demeurent une semaine après les faits encore bien flous. Une situation notamment dénoncée par l’opposition.

*Dont les élections locales mi-décembre dans la province de Khyber Pakhtunkhwa et, à plus long terme, le scrutin parlementaire national de l’automne 2023.
A priori, en contrepartie de la fin de leur mobilisation automnale – pour mieux redémarrer plus tard sans doute, dans la perspective de divers scrutins à venir* -, les islamistes du TLP auraient facilement obtenu du gouvernement à la fois la fin de la mise au ban de leur mouvement, la prochaine de celui-ci mue en une formation politique « classique » et la libération de leurs centaines de sympathisants embastillés. Rien que cela… De son côté, la direction du TLP n’exigerait a priori plus d’Islamabad la rupture des relations diplomatiques avec Paris.
*En avril dernier, les autorités et le TLP étaient déjà parvenus à un « accord » visant à mettre un terme aux manifestations antigouvernementales ; en novembre 2020, également.
Les 226 millions de Pakistanais ont, bien entendu, vu avec un soulagement compréhensible s’achever sans plus de violence ce énième bras de fer* entre la frange islamiste de la société et ses représentants civils démocratiquement élus à l’été 2018. Même si d’aucuns se doutent que ce ne sera pas l’ultime épisode de crispation entre ces deux pièces antinomiques du volatile échiquier politique national.
La population pakistanaise et les observateurs du « pays des purs » ne manqueront pas d’interpréter avant tout la conclusion de cet accord comme une nouvelle manifestation de l’évidente fragilité croissante du 22ème gouvernement de l’histoire du pays. Mais il témoigne aussi de la montée en puissance elle aussi manifeste et continue de cet acteur islamiste radical aux desseins pourtant sujets à caution. C’est enfin le signe supplémentaire et sans surprise de l’ascendance déterminante de la caste des généraux sur les autorités civiles, aussi bien que sur le spectre hétéroclite de la galaxie radicale. Rien qui ne soit finalement ni surprenant ni en rupture avec le passé récent.
*Ȧ titre d’information, selon les statistiques officielles du ministère français des Affaires étrangères, on recensait début 2021 moins de 500 ressortissants français présents au Pakistan, dont près de la moitié de binationaux.
Sur un plan moins crisogène, plus dépassionné, les autorités françaises ont assurément pris note – mais avec la prudence de bon aloi qui s’impose… – du fait que le TLP n’exigerait plus a priori de la République islamique du Pakistan qu’elle rompe ses relations diplomatiques avec la République française. Reste naturellement à voir si cet « assouplissement » pour l’heure bien ténu se confirme et se traduit dans les faits, sur le territoire pakistanais, par une attitude moins hostile à l’égard des représentants de la France quels qu’ils soient (diplomates, expatriés*, voyageurs d’affaires ou entreprises). Ȧ cette heure, on ne peut s’empêcher de demeurer quelque peu sceptique à ce sujet.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.