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Analyse

Chine : comment la grave pénurie d’électricité menace l’économie

La pénurie d'électricité en Chine ne touche pas seulement les usines, elle se répercute désormais sur les zones résidentielles. (Source : Oilprice)
La pénurie d'électricité en Chine ne touche pas seulement les usines, elle se répercute désormais sur les zones résidentielles. (Source : Oilprice)
Plusieurs grandes villes chinoises souffrent depuis des semaines d’une grave pénurie en électricité. Si bien qu’une menace préoccupante plane sur la croissance économique du pays déjà mise à mal ces derniers mois.
Conséquence d’un approvisionnement en charbon insuffisant et du durcissement de la réglementation anti-pollution, la pénurie pèse déjà sur l’activité industrielle dans plusieurs régions. Elle freinerait désormais la croissance économique de l’ensemble du pays. « Des coupures d’électricité ont eu lieu, le réalignement de la réglementation sur le CO2 s’étant conjugué au boom industriel d’après la pandémie, expliquent des analystes de Morgan Stanley cités ce mardi 28 septembre par Les Echos. La baisse de production, si elle se prolongeait, pourrait amputer la croissance d’un point [de pourcentage] au quatrième trimestre. »
*La quantité d’énergie nécessaire pour produire une quantité de produit intérieur brut (PIB) donnée.
Pékin s’est engagé à réduire son intensité énergétique* d’environ 3 % cette année afin de respecter ses objectifs de lutte contre le dérèglement climatique. Les autorités provinciales ont parallèlement durci la mise en œuvre des mesures de limitation des émissions de gaz à effet de serre ces derniers mois, seuls 10 des 30 régions de Chine continentale ayant atteint leurs objectifs au premier semestre. Autre explication : la hausse des prix du charbon, dont l’approvisionnement montre des tensions, qui pèse sur la production d’électricité avant même le début de la saison hivernale.

Certains magasins fonctionnent à la chandelle

Les secteurs de la sidérurgie, de l’aluminium et du ciment souffrent déjà de la limitation de l’offre d’électricité. Cette limitation a réduit d’environ 7 % les capacités de production d’aluminium et de 29 % celles de ciment, précise Morgan Stanley, qui ajoute que le papier et le verre pourraient être les prochains secteurs touchés.
« Le choc d’offre d’électricité qui touche la deuxième économie mondiale, première pour l’industrie, aura des répercussions et un impact sur les marchés mondiaux, préviennent de leur côté des analystes de Nomura également cité par le quotidien économique. Les chocs d’offre nous ont conduit à abaisser encore nos prévisions de croissance pour le troisième et le quatrième trimestre en rythme annuel, à 4,7 % et 3,0 % respectivement contre 5,1 % et 4,4 %. » Nomura a ainsi ramené sa prévision de croissance du produit intérieur brut (PIB) chinois pour l’ensemble de 2021 à 7,7 % contre 8,2 %. Les autorités chinoises se sont fixées comme objectif une croissance de plus de 6 %.
« La principale explication aux coupures d’électricité, c’est la pénurie de charbon, souligne un analyste basé en Chine qui a demandé à garder l’anonymat. La production de charbon du pays, rappelle-t-il, est restreinte par un durcissement des normes de sécurité tandis que les importations de charbon indonésien souffrent d’une météo défavorable.
Ces pénuries dans le nord-est de la Chine laissent les ménages sans électricité. Elles ont interrompu la production dans de nombreuses usines, tandis que certains magasins fonctionnent à la chandelle. Le rationnement est maintenant en place pendant les heures de pointe depuis la semaine dernière, comme à Changchun, dans le Jilin, rapportent les médias officiels.

Risque de rupture des chaînes d’approvisionnement

Or cette crise énergétique affecte maintenant la production dans les industries de diverses régions. Elle pose donc un risque de rupture des chaînes d’approvisionnement mondiales déjà tendues. Plus grave encore, certains fabricants sont désormais confrontés à une pénurie déjà aigüe de semi-conducteurs.
Dans le Nord-Est, les usines étaient déjà inactives pour éviter de dépasser les limites de consommation d’énergie imposées par Pékin pour promouvoir l’efficacité énergétique. Des économistes et un groupe environnemental affirment que les fabricants ont utilisé le quota de cette année plus rapidement que prévu alors que la demande d’exportation a rebondi après la pandémie de coronavirus.
Premier consommateur mondial d’énergie et premier émetteur de gaz à effet de serre, la Chine affiche son ambition de réduire ses émissions à partir de 2030 puis de ramener ses émissions nettes à zéro d’ici 2060. Une promesse formulée par le président chinois Xi Jinping l’an dernier lors de l’Assemblée générales des Nations unies.

Zones résidentielles touchées

Mais la situation est plus grave qu’il n’y paraît au premier regard. En effet, cette pénurie d’électricité se répercute désormais sur le marché résidentiel dans certaines régions du Nord-Est.
La province du Liaoning a ainsi étendu les coupures de courant du secteur industriel à des réseaux résidentiels. La municipalité de Huludao (葫芦岛) a demandé aux habitants de ne pas utiliser d’appareils gourmands en électricité, comme les chauffe-eau ou les fours à micro-ondes, pendant les périodes de pic de consommation, soit entre 10h et midi, de 15h à 16h et de 19h à 20h. Un habitant de la ville de Harbin, dans le Heilongjiang a déclaré à l’agence Reuters que de nombreux centres commerciaux fermaient désormais dès 16h.
En outre, la baisse de production industrielle pourrait à terme affecter les pays clients de la Chine. « Je pense que les marchés mondiaux vont commencer à souffrir de problèmes d’approvisionnement en textile, en jouets et en pièces détachées industrielles », avertit ainsi l’agence de notation japonaise Nomura.
L’Administration nationale chinoise de l’énergie a annoncé dimanche 26 septembre avoir donné pour instruction aux compagnies de charbon et de gaz naturel d’augmenter leur production afin de répondre aux besoins en énergie du pays pendant l’hiver et éviter ainsi des coupures de chauffage.

Pire pénurie d’énergie depuis 2011

Cette crise énergétique n’est pas nouvelle. Début juillet déjà, la chaîne américaine CNN avait expliqué que cette crise menaçait de plus en plus sérieusement la Chine. À cette époque déjà, au moins dix provinces chinoises, dont celle du Guangdong au Sud (10 % de la production chinoise), s’étaient déclarées confrontées à cette pénurie. Celle-ci est également due à la sécheresse extrême ainsi qu’à la baisse de régime des barrages hydroélectriques.
CNN précisait déjà qu’il s’agissait de la pire pénurie d’énergie en Chine depuis 2011. « Le rationnement de l’électricité va inévitablement nuire à l’économie », déclarait alors Yan Qin, analyste principal du carbone chez Refiniti, un fournisseur mondial américano-britannique de données et d’infrastructures sur les marchés financiers fondé en 2018.
Cet épisode lourd de menaces intervient alors que l’économie chinoise présente des signes d’essoufflement. Elle a ainsi enregistré une croissance modeste au deuxième trimestre 2021, avec une production en hausse de 7,9%, comparé à un deuxième trimestre 2020 encore marqué par les effets de la pandémie de Covid-19. C’est en dessous des prévisions des économistes, qui pariaient sur 8,5 % de hausse. Si les exportations chinoises ont continué à tirer la croissance, la hausse des prix des matières premières a pesé sur les profits des entreprises, et la consommation des ménages reste timide.
Le Bureau national des statistiques a mis en garde : « Il reste beaucoup d’incertitudes externes, et la reprise domestique reste déséquilibrée. Des efforts sont encore nécessaires pour consolider les fondations d’une reprise et d’un développement stable. »
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.