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Chine : vers la fin des Instituts Confucius en Europe ?

Song Xinning, directeur de l'Institut Confucius rattaché à l'Université de Vrije à Bruxelles, lors de son inauguration le 6 août 2016. Soupçonné d'avoir recruté des étudiants et des personnes du monde de l’entreprise pour le compte des services secrets chinois, Song est expulsé de Belgique en 2019. (Source : Chinanetworkvub)
Song Xinning, directeur de l'Institut Confucius rattaché à l'Université de Vrije à Bruxelles, lors de son inauguration le 6 août 2016. Soupçonné d'avoir recruté des étudiants et des personnes du monde de l’entreprise pour le compte des services secrets chinois, Song est expulsé de Belgique en 2019. (Source : Chinanetworkvub)
Censure, pressions, affaire d’espionnage… L’Europe a souffert ces dernières années d’incidents sérieux avec les Instituts Confucius. Officiellement, ce sont des centres d’apprentissage de la langue et de la culture chinoise, soit l’équivalent de l’Alliance française ou du Goethe Institut. Mais les gouvernements de l’UE et les eurodéputés ont pris conscience de leur véritable mission de « soft power » pour le Parti communiste chinois. Certains pays européens ont déjà décidé de leur fermeture complète. Seront-ils suivis dans tout le Vieux Continent ?
Tout récemment, la ministre allemande de l’Éducation Anja Karliczek a lancé un cri d’alarme en direction des universités de son pays pour qu’elles mettent fin à leur coopération avec les Instituts Confucius. Ces institutions sont censées se limiter à prodiguer des cours de langue chinoise et d’enseigner sur la culture de cette Chine millénaire qui a tant fait rêver.
« Je ne veux pas de l’influence du gouvernement chinois dans nos universités et notre société, a lancé Anja Karliczek. Nous avons donné beaucoup trop de place à ces Instituts Confucius et nous n’avons pas assez fait pour bâtir une expertise en Allemagne sur la Chine. » Cette mise en garde n’est que la dernière en date d’une longue série qui semble bien sonner le glas des Instituts Confucius en Europe, un instrument de soft power pour Pékin, tandis que c’est déjà chose faite aux Etats-Unis.
En avril, la Suède a fermé les portes du dernier Institut Confucius sur son sol. La Norvège en avait fait de même en mars dernier. Cette tendance date, entre autres, d’un scandale retentissant en Belgique. En 2019, Song Xining, le directeur de l’Institut Confucius rattaché à l’Université Vrije de Bruxelles (VUB), est expulsé du pays. Il est alors soupçonné d’avoir utilisé son réseau à des fins d’espionnage. En clair : d’avoir recruté des étudiants et des personnes du monde de l’entreprise pour le compte des services secrets chinois. Interrogé, l’homme nie les faits. L’Institut a été contraint de fermer ses portes en 2021. L’affaire suscite alors une prise de conscience en Europe : et si les Instituts Confucius, sous des atours respectables et anodins, n’étaient que des agences d’espionnage pour le compte de Pékin ?

« Révolution Confucius »

Les Instituts Confucius en Belgique ont été fondés en 2016 avec la coopération du ministère chinois de l’Éducation. Ces établissements sont présentés comme des lieux de découverte et d’apprentissage de la langue et de la culture chinoises, et un pôle d’échange et de rencontre entre la Chine et la Belgique. Le tout avec un accent mis sur la coopération dans les domaines de l’enseignement de la langue chinoise et sur la formation des enseignants dans notre pays. Il pourrait aussi s’agir d’un « immense cheval de Troie à l’intérieur de nos universités », s’inquiète la Sûreté de l’État depuis des années.
Créés en 2004 par le Parti communiste chinois, rattachés à des universités, les Instituts Confucius ont, selon leurs promoteurs, une mission de soft power dans le monde, semblable à celle de l’Alliance française ou du British Council. Elle va plus loin, selon le Hanban, le département du ministère de l’Éducation chargé de la langue chinoise, qui a précisé leur ambition idéologique : « étendre l’influence du Parti » et le « pouvoir adouci de la Chine ».
Le chinois et sa calligraphie, la médecine traditionnelle ou la poésie, piliers de leur activité, sont des axes du Front uni du PCC, sa stratégie d’influence qui englobe tout, du cinéma de propagande aux opérations de désinformation sur le Covid-19. Le président du Hanban, haut responsable du régime communiste, membre du bureau politique, s’est ainsi vu confier par Xi Jinping un défi : « la révolution Confucius », avec l’ouverture d’ici à 2020 de 1 000 instituts. Ils sont aujourd’hui environ 500, implantés dans 146 pays.

« Pont vers le chinois »

Aux États-Unis, après des années d’attaques antichinoises frontales de Donald Trump, plus de la moitié des 110 instituts du pays ont fermé. Le mouvement a été accéléré par une décision du Sénat américain d’interdire, au nom de la sécurité nationale, le financement des universités qui hébergeraient de tels établissements.
Une cinquantaine d’Instituts Confucius sont encore actifs à travers l’Union européenne. Dans une question soumise à la Commission européenne en décembre dernier, l’eurodéputé Filip De Mast a posé la question suivante : « La Commission a-t-elle l’intention de demander aux 27 pays membres de l’Union européenne de fermer tous les Instituts Confucius ? » Début 2019, le Parti conservateur britannique a recommandé de suspendre les 29 accords passés par les universités du pays, dans l’attente d’un audit en profondeur. La Suède, premier État européen à l’avoir fait, a fermé tous ses Instituts Confucius.
En France, c’est le contraire. Pas moins de 18 instituts mènent une vie d’apparence tranquille et Pékin travaille en profondeur son influence dans les villes moyennes. En dépit d’une année d’enseignement en « distanciel », les IC débordent de projets. Avant l’été 2021, l’heure est à la mobilisation pour l’opération « Pont vers le chinois », un concours qui a déjà récompensé 50 000 étrangers de toutes nationalités par des bourses d’études en Chine.

Réveil brutal

Aujourd’hui, les fermetures de ces instituts résultent d’un sentiment antichinois qui va croissant en Europe au sein de l’opinion publique comme des gouvernements. En effet, ceux-ci ont compris que ces instituts ne sont en rien académiques mais simplement des outils pour la propagande du régime chinois. En 2009, Li Changchun, alors responsable de la propagande au Parti, n’avait-il pas expliqué, non sans une certaine candeur, que les Instituts Confucius constituaient un outil très précieux pour « répandre la propagande à l’étranger » ? Résultat : les étudiants qui suivent les cours de ces instituts ne peuvent en aucun cas débattre de sujets qui fâchent, tels que le Tibet, les Ouïghours au Xinjiang ou la répression à Hong Kong. Ces sujets sont tout simplement en zone interdite.
L’opinion européenne est également excédée par les diplomates « loups combattants » qui ne se privent pas d’insulter ceux qui, en Europe, osent critiquer les orientations politiques et idéologiques du Parti. Souvenons-nous. Le 8 juillet dernier. le Parlement de Bruxelles a appelé les responsables de l’Union européenne et des États membres à refuser les invitations de Pékin pour les Jeux olympiques d’hiver de 2022, afin de protester contre les atteintes aux droits humains à Hong Kong et au Xinjiang. Le texte des eurdéputés, adopté par 578 voix (29 contre et 73 abstentions), conditionne la présence aux JO de Pékin au fait que « le gouvernement chinois ne démontre une amélioration tangible de la situation des droits de l’homme à Hong Kong, dans la région du Xinjiang, au Tibet, en Mongolie-Intérieure et ailleurs en Chine ».
Des pays de l’UE, c’est l’Allemagne qui a le plus à perdre dans cette grave crise de confiance à l’égard de Pékin. En 2020, la Chine a été son premier partenaire commercial pour la cinquième année consécutive, avec un volume de 212,1 milliards d’euros. Les entreprises allemandes ont investi en Chine plus que tout autre pays européen. Mais aujourd’hui, le réveil est brutal.
Pour préparer l’avenir, pour le cas où l’horizon devait s’éclaircir un jour quelque peu, la ministre allemande Karliczek a expliqué que son ministère comptait investir 24 millions d’euros pour « renforcer une compétence indépendante sur la Chine » dans les universités et les instituts de recherche allemands. « L’Allemagne a besoin de davantage de talents qui comprennent la culture chinoise, sa langue, sa société et son histoire », a-t-elle précisé. Car la Chine et l’Allemagne resteront, qu’ils le veuillent ou non, des partenaires économiques majeurs. Cependant l’orientation de la politique étrangère allemande pourrait légèrement changer après le départ d’Angela Merkel de la chancellerie en septembre prochain après seize années de pouvoir. Celle que les Allemands nomment affectueusement « Mutti » (« Maman ») est souvent considérée comme la « meilleure partenaire de la Chine en Occident », plaçant le développement des relations commerciales avec Pékin comme une priorité, malgré la rivalité sino-américaine. Les Chinois devront faire sans elle.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée.