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Aimantée par la Chine, la Corée du Sud va-t-elle renoncer à son partenariat avec les États-Unis ?

Le président sud-coréen Moon Jae-in et son homologue chinois Xi Jiping dans le Grand Hall du Peuple à Pékin, le 14 décembre 2017. (Source : CFR)
Le président sud-coréen Moon Jae-in et son homologue chinois Xi Jiping dans le Grand Hall du Peuple à Pékin, le 14 décembre 2017. (Source : CFR)
Prise entre le marteau militaire américain et l’enclume économique chinoise, la Corée du Sud pourrait bien finir par renoncer à son partenariat historique avec les États-Unis, en confortant l’influence de Pékin sur ses voisins asiatiques. Si les prochaines semaines devraient nous éclairer quant à la position du nouveau locataire de la Maison Blanche vis-à-vis de Séoul et augurer, peut-être, un réchauffement des relations bilatérales entre ces deux pays, les derniers signaux n’en demeurent pas moins préoccupants. Ils doivent alerter les chancelleries occidentales sur le possible pouvoir de nuisance de la diplomatie chinoise.
En matière de diplomatie sans doute plus qu’en toute autre, les symboles comptent. On aurait donc tort de ne voir qu’une simple coïncidence calendaire dans le fait que le président chinois Xi Jinping avait prévu de se rendre en Corée du Sud à l’occasion de son premier voyage d’État de l’année 2021. Si ce déplacement officiel n’a toujours pas eu lieu, pour Pékin, il revêtirait une importance stratégique : il s’agirait de réaffirmer et renforcer les liens avec son partenaire régional, Séoul faisant pleinement partie de la sphère d’influence géographique, économique, géopolitique et culturelle de la Chine.
Quelles sont exactement les intentions de Xi Jinping en prévoyant de se rendre à Séoul ? Souhaite-t-il obtenir de son homologue sud-coréen qu’il offre davantage de garanties d’alignement sur ses intérêts ? Veut-il le rassurer quant à son intention de calmer les ardeurs de la Corée du Nord en matière de course à l’armement nucléaire (sans parler d’une éventuelle réunification) ? L’avenir le dira. Du point de vue sud-coréen, en tout cas, la visite du puissant voisin chinois aurait sans doute une toute autre saveur, la société et la classe politique coréennes se montrant profondément divisées sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la Chine, alors que se recompose difficilement l’ordre international construit à l’issue de la seconde moitié du XXe siècle.

La Corée au centre d’une nouvelle guerre d’influence

Pré-carré historique de Washington en Asie, la Corée du Sud se retrouve, depuis plusieurs années, au cœur d’une guerre économique et diplomatique opposant les deux superpuissances que sont les États-Unis et la Chine. Un conflit dont il faut, pour le remettre en contexte, retrouver l’origine dans la guerre de Corée (1950-1953), quand, dans le cadre d’une opération onusienne, les troupes de l’Oncle Sam, alliées à celles de Séoul, se battaient contre la Chine et la Corée du Nord pour le contrôle de la péninsule. Si la guerre froide appartient aux livres d’histoire, les rivalités entre puissances se sont aujourd’hui déplacées sur d’autres terrains, Washington demeurant l’allié militaire numéro un de Séoul, alors que Pékin s’est peu à peu imposé comme le premier partenaire économique de la Corée du Sud. Le « pays du matin calme » est donc tiraillé entre ses différentes alliances et intérêts stratégiques, bien que tout porte à croire que ses dirigeants aient décidé de le ranger, progressivement, du côté de Pékin.
En effet, comme l’a déclaré, bien peu diplomatiquement, l’ambassadeur coréen à Washington en octobre dernier, « ce n’est pas parce que la Corée du Sud a choisi les États-Unis il y a 70 ans qu’elle doit [les] choisir pour les 70 années à venir« . En 2016, Séoul, qui venait d’autoriser les Américains à installer sur son territoire un système de défense anti-missile (THAAD, Terminal High Altitude Area Defense), s’est attiré les foudres de Pékin, qui a décidé de boycotter de nombreux produits sud-coréens (cosmétiques, eau en bouteilles…) sans oublier les artistes de K-Pop ainsi que les émissions de télévision coréennes. Une expérience que les autorités de Séoul ne souhaitent légitimement pas réitérer, d’autant moins qu’elles peuvent désormais s’appuyer sur le contre-exemple australien.

Le précédent australien, un signal fort à l’intention des pays tentés de critiquer Pékin

Se rangeant délibérément du côté des États-Unis, le gouvernement de Scott Morrison a ainsi appelé à une enquête internationale sur l’origine de la pandémie de Covid-19, banni Huawei du développement du réseau 5G en Australie, critiqué les manœuvres militaires de Pékin en mer de Chine et dénoncé la répression à l’oeuvre contre les militants pro-démocratie à Hong Kong. Autant « d’inacceptables provocations » pour Pékin, qui a répondu en instaurant de nouvelles taxes douanières sur les exportations australiennes (charbon notamment) et en organisant la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux du pays. Une réaction qui doit interpeller « le monde entier », selon le premier ministre australien : si l’île-continent a été « le premier grand pays à adapter sa diplomatie à la nouvelle manière dont Xi Jinping aborde les relations internationales », analyse Patrick Köllner, du GIGA Institute for Asian Studies, celui-ci estime auprès de France 24 que les représailles chinoises contre l’Australie sont un « signal envoyé aux autres pays tentés de critiquer Pékin ». Un signal reçu cinq sur cinq par Séoul.
« Il ne faut pas se leurrer, met encore en garde ce spécialiste, après Canberra, Pékin peut s’en prendre à Berlin ou à Paris. » Ou à Séoul qui, en dépit de la puissance de ses multinationales technologiques, comme Samsung ou LG, ne bénéficie pas, loin de là, de la force de frappe et de l’influence géopolitique d’États comme l’Allemagne ou la France. Sans surprise donc, la communauté internationale assiste à l’abandon progressif mais résolu des alliances nouées par la Corée du Sud avec les puissances occidentales, États-Unis en tête. Un changement de posture qui se traduit par des initiatives visant à se rapprocher de Pékin – comme via la signature, le 15 novembre dernier, du Partenariat économique global (RCEP), un nouvel accord de libre-échange réunissant une quinzaine d’États asiatiques autour de la Chine –, et à se démarquer d’un allié américain désormais perçu comme encombrant, comme en témoignent les pressions exercées en 2019 par Séoul pour que les GI’s stationnés dans la capitale sud-coréenne quitte la ville.

Des Sud-Coréens résignés

L’élection de Joe Biden à la Maison Blanche changera-t-elle la donne ? S’il serait précipité, quelques semaines seulement après son arrivée, de spéculer en l’espèce sur un éventuel changement de doctrine diplomatique américaine, gageons que le style du nouveau président tranchera avec la politique brouillonne et les déclarations à l’emporte-pièce de son prédécesseur. Ce qu’il a commencé à illustrer au lendemain de son élection, en affirmant à son homologue sud-coréen qu’il coopérerait « étroitement » avec Séoul pour le règlement de la question nucléaire nord-coréenne. Biden pourrait par ailleurs être tenté de relancer le « pivot vers l’Asie » de l’époque Obama, dont il était le vice-président, en choisissant de se tourner, à nouveau, vers une région Indo-Pacifique perçue comme le futur centre de gravité mondial sur le plan économique et commercial.
Tout cela est envisageable. Mais les observateurs de la vie internationale sont aujourd’hui d’accord là-dessus : aucune inflexion majeure sur ces sujets n’est à attendre, et c’est également, et c’est plus inquiétant, ce que les Sud-Coréens pensent. Volontiers désabusé, le ton de la presse sud-coréenne est, à ce titre, éloquent : les médias du pays préférent insister sur les exigences financières croissantes des États-Unis en échange de leur protection militaire que sur une éventuelle évolution de la politique étrangère américaine. Sans ingérence aucune, ne pourrait-on regretter ce manque d’enthousiasme et d’espoir tant de la part des États-Unis que de la Corée du Sud ? Cette attitude pourrait conduire à une forme de résignation qui ne profiterait, en dernière analyse, qu’à une Chine de plus en plus dominatrice dans la sphère Asie-Pacifique.
Par Jean Lévy

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A propos de l'auteur
Jean Lévy
Ancien élève de l’ENA, diplomate, Jean Lévy a été conseiller diplomatique adjoint de François Mitterrand. Ancien Ambassadeur de France, il rejoint le secteur privé de 2005 à 2013, avant d’être rappelé par Laurent Fabius pour prendre les fonctions d’Ambassadeur pour le Sport au Quai d’Orsay.