Politique
Analyse

Coup d'État en Birmanie : la voie étroite de la résistance à la dictature

Le 5 février 2021 à Rangoun, des professeurs de la Yangon Education University arborent des pancartes avec le slogan "Les professeurs de Birmanie en désobéissance civile", après le coup d'État militaire du 1er février. Ils font le salut à trois doigts, le signe des militants pro-démocratie en Thaïlande, inspiré de la trilogie "Hunger Games". (Source : APNEWS)
Le 5 février 2021 à Rangoun, des professeurs de la Yangon Education University arborent des pancartes avec le slogan "Les professeurs de Birmanie en désobéissance civile", après le coup d'État militaire du 1er février. Ils font le salut à trois doigts, le signe des militants pro-démocratie en Thaïlande, inspiré de la trilogie "Hunger Games". (Source : APNEWS)
Après leur coup d’État et l’arrestation d’Aung San Suu Kyi, les généraux birmans ont ordonné ce jeudi 4 février aux fournisseurs internet de bloquer l’accès à Facebook, le réseau social central pour la société civile. Un mouvement de désobéissance se forme peu à peu contre la dictature militaire. Mais la puissance répressive de la Tatmadaw oblige à l’extrême prudence.
« L’armée a arrêté Ame Su [Mother Su] ! ». Cri de détresse en Birmanie ce 1er février 2021. À 3 heures du matin, les militaires ont encerclé la maison des parlementaires censés se réunir pour la première fois depuis les élections générales de novembre dernier. Aung San Suu Kyi a été mise en résidence surveillée, le président Win Myint enfermé également. Les parlementaires nouvellement élus sont confinés dans leur hôtel de quarantaine, cernés par la police. Plusieurs écrivains, cinéastes, moines et militants sont arrêtés en quelques heures. C’est le troisième coup d’État depuis l’indépendance en 1948. Le premier depuis l’élection d’Aung San Suu Kyi en 2015.
Il est 10 heures du matin à Rangoun et les rues sont silencieuses. Les grandes artères, elles, se sont soudainement enfumées, les automobilistes se ruant vers les supermarchés de l’enseigne City Mart. On achète dans le calme en s’observant du regard, coincé entre des cadis remplis de nouilles instantanées, des sacs de lessive et autres bidons d’huile. La ville éreintée par des mois d’épidémie de Covid-19, se prépare à une situation extrême. Les marchés de rue, eux, ont déjà fermé. Partout on entend des murmures : « Il faudrait en finir avec Min Aung Hlaing. » Une femme au visage ridé par le souvenir de la dictature lâche à voix haute : « Oh non, pas encore ces salauds ! »
« Nous ne nous y attendions pas », déclare une ancienne activiste de la révolution de 1988. Après 50 ans de dictature militaire par le général Ne Win puis son successeur Than Shwe, les hommes en uniformes avaient promulgué en 2008 une constitution autorisant des élections libres, un gouvernement civil, la fin de la censure. L’armée se réservait 25 % des sièges au Parlement, tout pouvoir dans la gestion des conflits ethniques et le rôle de gardienne de l’intégrité du pays et de la Constitution. Un parfait échange permettant aux entreprises des généraux de croître avec la fin des sanctions, de mettre la Chine en concurrence avec d’autres partenaires, et de déléguer la responsabilité des affaires courantes tout en gardant le contrôle. Pourquoi les mêmes hommes en uniforme ont-ils décidé de renverser leur propre création ?

Nouvelle génération

L’armée a coupé les lignes téléphoniques, bloqué la plupart des fournisseurs internet toute la matinée. Les réactions une fois accessibles se concentrent autour d’un document attribué à Aung San Suu Kyi posté sur les réseaux sociaux dans lequel cette dernière a préparé ses consignes en cas d’arrestation : opposez-vous au coup d’État, ne coopérez pas, résistez mais sans violence. U Win Htein, ancien numéro trois et porte-parole de la LND, est un des seuls cadres du parti à ne pas avoir été arrêté. Il reçoit les journalistes dans son salon et improvise une conférence de presse sur fond d’une table à repasser en désordre. Habituellement connu pour son humour et sa jovialité, il arbore pour l’occasion un air solennel engoncé dans son longyi. Il jure sur sa vie que le communiqué attribué à Aung San Suu Kyi est authentique, ce que le syndrome contemporain des fake news a déjà mis en doute. Surtout, il transmet des consignes inspirées par Aung San Suu Kyi : « Tout le monde devrait s’opposer autant qu’il peut à leur entreprise de destruction.[…] J’aimerais vous demander de résister, sans violence. Comme ce qu’Aung San Suu Kyi nous intime de faire, dans les pas du Mahatma Gandhi. Nous devons leur dire que nous nous opposons à tout ce qu’ils feront, nous ne participerons pas à ce qu’ils font. […] Aung San Suu Kyi a 76 ans, U Win Myint 72 ans et moi-même 80 ans, notre époque touche à sa fin. La lutte pour la démocratie sera ardue, j’espère qu’une nouvelle génération s’y consacrera. »
Dans l’après-midi d’un des appartements de Rangoun, cinq jeunes Birmans restent écroulés sur leurs nattes. Comme si le sommeil permettrait de se réveiller hors du cauchemar. Chacun cherche en soi l’appel à la révolte ou à la distance, en violence ou sans violence, toujours toutefois avec un soupçon de désespoir. On se sent inutile. Après un an de restrictions liées au Covid-19, il n’y pas de lieu où se retrouver. On cherche l’apaisement malgré l’horreur en découvrant les fils d’actualité Twitter et Facebook. Tous ont changé leurs photos de profil. Beaucoup relayent des chaînes de messages appelant l’étranger à l’aide. La fiction hollywoodienne de la campagne américaine place dans les esprits l’espoir d’une intervention du duo Biden-Harris nouvellement en fonction aux États-Unis. Un candidat malheureux aux élections spécule : « Est-ce que l’ONU peut envoyer des troupes ? »

Quand le généralissime veut gouverner

Les premier actes du gouvernement fixent les priorités : renouveler la commission électorale et reconnaître « l’irrégularité » du scrutin, lutter contre la Covid-19, relancer l’économie en rouvrant les commerces et le tourisme intérieur, rouvrir les lieux religieux. Il s’agit d’afficher une légitimité, de produire un discours sur la légalité et la constitutionnalité du coup d’État, et de calmer la population. Les pagodes, églises et mosquées sont restées fermées depuis un an pour cause de pandémie dans un pays très religieux. La mesure est tactique. La réouverture des commerces répond à la pauvreté menaçante et la frustration des commerçants dans les grandes villes. Les généraux redonnent même accès à Internet aux populations de l’État Rakhine, privées de connexion – par les mêmes généraux – depuis plus d’un an, mettant ainsi un terme au plus long black-out contemporain.
Du côté de la population après le désespoir et les larmes, on s’organise. La rue vidée depuis des mois par le Covid-19 se met à imaginer la résistance. Suivant l’appel des membres du parti d’Aung San Suu Kyi, des internautes ont lancé un mouvement de désobéissance civile. En 24 heures, le personnel médical public dans la quasi-totalité des villes du pays a répondu à l’appel. Les médecins et infirmières se sont mis en grève massivement, conscients de leur rôle stratégique en ces temps d’épidémie. Les syndicats étudiants avec l’université de Rangoun en tête ont, eux aussi, appelé à la désobéissance civile. 70 ingénieurs de l’entreprise Mytel détenue par l’armée ont démissionné. Les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et ceux du gouvernement de Mandalay ont également refusé de servir l’armée. Le Covid-19 limite la visibilité des mouvements de grève, mais si le mouvement s’étend aux autres secteurs des transports, des télécoms et de la construction, le rapport de force pourrait basculer.
Les réseaux sociaux se sont transformés en plateforme politique d’ampleur dès le retour d’Internet. Tout un chacun partage des appels à la désobéissance civile, à condamner la prise de pouvoir ou plus sobrement à changer sa photo de profil en rouge, couleur de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, ou en noir, couleur du deuil de la démocratie. Réunis dans des appartements étroits sous la menace d’un couvre-feu aux horaires indéterminés, on se partage des vidéos d’artistes, de parlementaires et de célébrités racontant tantôt leur assignation à résidence, tantôt un appel à la résistance et à la prudence. Rattrapée par l’ampleur de la contestation, l’armée a décidé de bloquer Facebook à partir de ce jeudi 4 février. Si la mesure va déranger les manifestations, la centralité du réseau social en Birmanie où « Internet, c’est Facebook » risque de galvaniser encore l’opposition populaire.

Résistance, pauvreté et Covid-19

À 20 heures, la population se retrouve aux balcons. En signe de protestation, on tape sur des casseroles, des poêles pour chasser les mauvais esprits par le bruit. L’abattement de la veille laisse place à l’émotion collective, toutes ces fenêtres unies dans leur rejet des uniformes. L’espoir d’une résistance brille timidement.
On ne pense pas encore au pire. Si l’armée devait rester au pouvoir, « je partirai en Thaïlande ou ailleurs, je ne peux pas laisser les générations futures grandir dans ce contexte », se confient certains. D’autres pensent à rejoindre les groupes ethniques armés aux frontières. Le groupe Restauration Council of Shan State et la Karen National Union sur la frontière thaïlandaise ont d’ores et déjà appelé à la libération d’Aung San Suu Kyi et du président Win Myint, déclarant également que l’accord national de cessez-le-feu en vigueur depuis 2015 serait invalidé par le coup d’État. Les autres groupes puissants que sont la Kachin Independance Army et l’Arakan Army comptant chacun plusieurs milliers de combattants n’ont pas encore réagi. Même le groupe autonome des Wa, fort d’environ 20 000 soldats et d’armes modernes, a condamné la prise de pouvoir des militaires. Une reprise des hostilités concertée entre l’ensemble de ces groupes mettrait les généraux en grande difficulté. Ces derniers groupes sont toutefois étroitement liés à la Chine qui, aux côtés de la Russie, a empêché la condamnation du putsch par l’ONU.
*Cet article a été rédigé avant les manifestations de ce samedi 6 février.
Il n’y pas encore eu de violence. L’armée et son parti allié, l’USDP, ont organisé des manifestations de soutien avant et après le coup d’État, provoquant des troubles. Deux journalistes à Rangoun et à Taunggyi ont été défigurés par des nationalistes. Parmi les soutiens de l’armée, on aperçoit des moines. La population révoltée par l’arrestation d’Aung San Suu Kyi se rappelle à la fois la révolution réprimée de 1988, ses 3 000 morts, et les tirs dans la foule en 2007 lors de la révolution de safran elle aussi réprimée. Personne n’ose manifester*. Chacun sait que les premiers risquent de ne jamais en revenir.
L’armée a vite rétabli les communications et cherché à prendre des mesures populaires. Elle a nommé des ministres expérimentés chargés de redresser l’économie, incluant des membres d’autres partis politiques dans son nouveau « Conseil d’Administration de l’État ». Les grèves et la désobéissance civile pourront-elles faire flancher le nouveau régime ? Les généraux resteront-ils tous fidèles au nouveau dictateur en cas de crise ? Combien de temps l’opposition pourra-t-elle tenir alors que les plus pauvres souffrent déjà depuis de long mois d’une crise économique majeure ? Selon l’IFPRI (International Food Policy Research Institute), le taux de pauvreté serait passé de 16 % à 60 % entre janvier et septembre 2020 à cause des restrictions sanitaires. L’Union européenne et les États-Unis choisiront-ils de prendre des sanctions au risque de punir la population birmane plus que les généraux eux-mêmes ?
L’historien Thant Myint-U conclut ainsi : « Les généraux birmans ont toujours étés motivés par le pouvoir non pas par l’argent. Leurs amis et leurs ennemis sont tous dans le pays. Le reste du monde ne leur importe pas. »
Par Salai Ming, à Rangoun

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A propos de l'auteur
Salai Ming
Bon connaisseur de la Birmanie, Salai Ming a sillonné le pays ces dix dernières années. Il vit en Asie du Sud-Est depuis le milieu des années 1980.