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Analyse

Élections en Birmanie : les militaires vont-ils remettre en cause la nouvelle victoire d'Aung San Suu Kyi ?

Selon des résultats partiels, la Ligue nationale pour la Démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi remporterait les élections du 8 novembre 2020 avec plus de 60 % des suffrages. (Source : NYT)
Selon des résultats partiels, la Ligue nationale pour la Démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi remporterait les élections du 8 novembre 2020 avec plus de 60 % des suffrages. (Source : NYT)
Selon les résultats partiels, le parti d’Aung San Suu Kyi remporterait plus de 60 % des sièges au Parlement birman après les élections du 8 novembre. Une nouvelle défaite que l’USDP, le parti pro-junte, a du mal à encaisser. Certains militaires demandent déjà de recompter les voix. Iront-ils jusqu’à refuser de reconnaître le résultat du scrutin comme en 1990 et à reprendre complètement le pouvoir ?
Malgré la diffusion accélérée du Covid-19 avec 66 734 cas et 1 534 décès ce 14 novembre, le gouvernement birman a sans surprise décidé de maintenir les élections nationales selon le calendrier initialement prévu le 8 novembre : à savoir, le renouvellement des deux chambres du parlement, qui désignera ensuite le nouveau chef de l’État entre trois postulants à la présidence. C’est la première fois que les élections sont organisées sous la houlette d’une administration civile démocratiquement élue, aux couleurs de la Ligue nationale pour la Démocratie (LND), la formation politique de l’incontournable Aung San Suu Kyi.
Mercredi 11 novembre, tout en reconnaissant avoir besoin de quelques jours supplémentaires pour finaliser le décompte des votes et être en mesure de proclamer officiellement les résultats, la Commission électorale annonçait des résultats partiels en se basant sur les bulletins jusqu’alors dépouillés. La participation populaire supérieure aux attentes (environ 70 % des inscrits sur les listes) a visiblement profité avant tout, sinon exclusivement, au parti de « La Dame de Rangoun » : la LND remporterait plus de 60 % de sièges sur les deux chambres parlementaires, tandis que les nouvelles formations pro-démocratie mineures ont péiné à convaincre les électeurs. Ce qui ne saurait surprendre après une campagne tronquée où les petits partis politiques ont payé l’essentiel du tribut aux restrictions de rassemblements publics et de déplacements imputables à l’épidémie de Covid-19 et aux conflits armés affligeants divers pans du territoire, notamment au nord de l’Arakan et dans les États Shan et Kachin.
Si certaines formations ethniques entendaient profiter de ces élections pour densifier leur – maigre – représentation dans les instances parlementaires nationales et régionales, elles ont en définitive visiblement assez peu capitalisé sur la déception populaire des minorités ethniques à l’endroit de la LND lors du quinquennat passé.
Quant à l’USDP, le parti pro junte, dans l’opposition depuis 2015 après avoir dirigé le pays entre 2010 et 2015, le verdict des urnes est à nouveau très cruel pour ses ambitions nationales déconnectées du sentiment populaire du moment. Pour l’heure, cette formation dont le président U Than Htay est un ancien général est créditée d’à peine 21 sièges au Parlement. Une humiliation comptable et politique pis encore que le revers subi cinq ans plus tôt (45 sièges). Dans ce « cénacle des généraux », le ton est amer, la défaite mal acceptée. Au point de crier à la fraude et de demander un nouveau décompte des voix, en s’inspirant sans doute d’une récente – et douteuse – pratique outre-Atlantique…

« Libres et honnêtes »

De l’avis des observateurs, à défaut de nier l’existence de certains ratés comme des listes électorales locales parfois fantaisistes, des erreurs diverses, des bureaux de vote privés de matériels ou d’assesseurs, ces élections générales et leur issue peuvent légitimement être considérées comme largement « libres et honnêtes », selon la formule consacrée.
Au 12 novembre, revendiquant près de 400 sièges au parlement – il en faut a minima 322 pour pouvoir former le prochain gouvernement -, la LND se dirigerait a priori tout droit vers un indiscutable succès et Aung San Suu Kyi vers un plébiscite national personnel et manifeste. Comment expliquer cette performance remarquable, alors même que le quinquennat écoulé de la LND laissait nombre de Birmans sur leur faim ? Une partie de l’électorat s’est inquiétée des intentions non avouées des généraux, après que le chef des armées se fut exprimé en amont des élections en des termes ambigus sur leurs suites et sur l’avenir de la transition démocratique, engagée une décennie plus tôt.
Peu après avoir déposé son bulletin dans l’urne le 8 novembre – en costume civil ! -, le chef des armées Min Aung Hlaing avait pourtant voulu rassurer : « J’accepterai un résultat électoral reflétant la volonté du peuple. » Mais d’aucuns estiment à cette heure qu’il n’est pas encore tout à fait acquis que l’armée reconnaisse de si bonne grâce la victoire de la LND. D’autant plus que le camouflet comptable de l’USDP pro-junte alimente une sourde colère confinant aux envies de représailles contre le parti d’Aung San Suu Kyi.
Si les résultats se confirment, la LND pourra former le prochain gouvernement central sans avoir besoin de s’allier aux formations politiques mineures, qu’elles fussent pro-démocratie ou à l’ADN strictement ethnique, moins encore de composer avec le défaillant USDP boudé par l’électorat.
*Par exemple, toute modification de la Constitution doit être approuvée par plus de 75 % des parlementaires.
Pour rappel, signalons que par la grâce d’une Constitution pour le moins favorable aux intérêts de l’armée régulière birmane – adoptée en 2008 et rédigée par la plume de constitutionnalistes pro-junte -, un quart des sièges dans les diverses enceintes parlementaires est réservé hors de tout scrutin aux militaires. En sorte que ces derniers disposent au Parlement d’une minorité de blocage considérable*.
Précisons également que le mandat du parlement actuel court jusqu’à fin janvier 2021. En février, les parlementaires tout juste élus prendront leurs fonctions. Parmi leurs premières actions concrètes, il devront désigner trois vice-présidents courant février. Selon la Constitution, un « primus inter pares » entre ces 3 vice-présidents est désigné par le Parlement et devient chef de l’État pour cinq ans. Une fois désigné, le président compose son gouvernement, lequel prendrait a priori ses fonctions en mars.
Quatre longs mois nous séparent donc a priori de l’intronisation d’une nouvelle administration qui, selon toute logique comptable et constitutionnelle, devrait arborer pour la deuxième fois consécutive les couleurs rouge, jaune et blanc de la Ligue nationale pour la Démocratie, la colonne vertébrale historique des aspirations démocratiques birmanes. Toutefois, dans ce pays longtemps aux mains d’une inflexible junte militaire (1962-2011), où, il y a un trente ans, les généraux décidèrent de tourner le dos aux aspirations de liberté et de réforme de la population et de ne pas reconnaître la victoire des pro-démocratie aux élections (le premier scrutin multipartite organisé depuis 1960), il peut se passer bien des choses et naître bien des tourments – du fait des hommes en uniforme notamment. De quoi inviter à cette heure la population birmane à la circonspection et les observateurs étrangers à la prudence.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.