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Nouvelle-Calédonie : quel avenir pour la France en Indo-Pacifique ?

Barrage routier dans la commune de Boulouparis, au sud de la Nouvelle-Calédonie, pour protester contre la cession de l'usine de nickel de Goro par le Brésilen Vale à un repreneur, le projet Prony Resources, auquel participe le Suisse Trafigura et auquel s'opposent les indépendantistes kanaks. (Source : La 1ère)
Barrage routier dans la commune de Boulouparis, au sud de la Nouvelle-Calédonie, pour protester contre la cession de l'usine de nickel de Goro par le Brésilen Vale à un repreneur, le projet Prony Resources, auquel participe le Suisse Trafigura et auquel s'opposent les indépendantistes kanaks. (Source : La 1ère)
En 2021, la Nouvelle-Calédonie entamera la phase finale de l’Accord de Nouméa de 1998 avec une dernière consultation d’auto-détermination. Cette échéance, inséparable de l’avenir de la France en Indo-Pacifique, se déroulera dans un contexte très différent de celui des accords précédents. Alors que la cession d’une usine de nickel vient d’aboutir dans la violence, le gouvernement français, souligne Sandrine Teyssonneyre dans cette tribune, affrontera le dossier calédonien au milieu d’une crise sociétale et économique dans l’hexagone, sans précédent sous la Vème République.
À Maré, l’une des Îles Loyauté, les animosités entre catholiques et protestants remontent à 1850. Début novembre, l’ingérence des autorités coutumières dans le choix d’un pasteur a conduit au drame dans la tribu protestante de Roh au nord de l’île. Invectives et menaces ont tourné à la chasse à l’homme et à la fuite forcée d’environ 140 personnes. Les cases du gîte paradisiaque de Seday ont été brûlées alors que femmes et enfants se tapissaient à l’intérieur de grottes, téléphone mobile éteint, pour ne pas alerter leurs poursuivants. Sans la présence sur place des forces de police, la situation aurait tourné au massacre.
Les Maréens ont été relogés à Nouméa dans ce qu’il convient d’appeler des « cages à lapin ». S’il est douteux qu’ils puissent s’adapter à une vie loin de la mer et des champs, les alternatives sont difficiles à discerner. En attendant, la crise démontre l’une des implications du projet indépendantiste, à savoir la cohabitation impossible de plusieurs sources de pouvoir : coutumier, religieux et laïque. Elle a aussi exposé l’incapacité des autorités coutumières à résoudre des conflits larvés au sein des communautés confiées à leur autorité.

La vente explosive de l’usine du Sud

À Nouméa et dans le sud de la Grande-Terre, le torchon brûle aussi autour de la vente de l’usine de Goro par Vale Canada, cession anticipée depuis un an. Cette transaction, otage d’une ultime transition politique pour sortir de l’Accord de Nouméa de 1998, a déjà essuyé un revers en septembre. Dès lors, deux groupes s’affrontaient pour faire accepter leur projet.
La semaine dernière, l’État a convié une table ronde de 17 heures aboutissant à un « accord » qui n’a pas tenu 24 heures. Le collectif indépendantiste « Usine du Sud : usine pays » dénonçait toujours l’interdiction de mission d’audit (« due diligence ») à l’encontre de son partenaire, Korea Zinc, qui serait entré à hauteur de 44 % dans l’actionnariat final. Mais lundi soir 7 décembre, après une journée d’échauffourées et de dégradations dans la capitale, Sofinor annonçait que le partenaire sud-coréen promis depuis le début de l’année se retirait… et insinuait qu’il y en avait un autre dans le chapeau.
Restait le projet Prony Resources soutenu par la province Sud, loyaliste, dont l’actionnariat, pas entièrement ficelé, donne 25 % au groupe suisse Trafigura et 50 % aux investisseurs locaux, dont les salariés. S’ajoutent un prêt et une garantie d’emprunt de l’État assortis d’un « pacte de stabilité fiscale », soit une exonération d’impôt de 15 ans. Ce mercredi 9 décembre, après une nuit de dégradations continues, certains prenant leurs armes en main, Vale NC annonçait la vente de l’usine à Trafigura. Le lendemain jeudi, l’usine était mise à l’arrêt après une intrusion mettant en danger les installations et les processus industriels. Les opposants ont donc, pour l’instant, atteint leur objectif.

Aux origines de la colonisation de la Nouvelle-Calédonie

Pour mieux comprendre le contexte actuel, il est utile de rappeler comment la France s’est imposée en Océanie au XIXème siècle. D’abord, cette implantation s’est faite relativement tard et toujours en concurrence avec les « alliés » régionaux qui, dans la période contemporaine, ne se sont pas privés de recourir à l’arme de la culpabilité. Cette pénétration semble aussi s’être parfois accomplie à contre-cœur.
En Nouvelle-Zélande, colons anglais et français sont présents dès les premières décennies du XIXème siècle, la présence française se concentrant sur l’île du Sud. En 1838, soutenu par des marchands bordelais et nantais, Louis-Philippe donne son accord pour une annexion de celle-ci. Mais lorsque les navires français débarquent, les chefs locaux ont déjà accepté la souveraineté britannique sur l’île.
À Tahiti, il fallut toute la détermination – et la ruse – d’Abel Dupetit-Thouars pour accomplir la mission confiée par Guizot de développer des ports français sur les grandes routes commerciales. La prise de possession, qui commence aux Marquises, se poursuit à Tahiti pendant l’absence opportune du pasteur George Pritchard. En 1842, un protectorat est établi, qui sera remis en cause par le Sénat, peu enclin à l’aventure. Le protectorat survit néanmoins après une guerre qui dure jusqu’en 1848. La Polynésie représente un tiers de l’aire maritime française.
En Nouvelle-Calédonie, la mission de Bruni d’Entrecasteaux à la recherche de La Pérouse intervient dans le contexte de la Révolution française. Avant de monter sur l’échafaud, le roi demandera si l’on a des nouvelles de M. de La Pérouse. Même si le moment n’était pas idéal pour un début de colonisation, celle-ci aurait pu commencer sous l’Empire. Les Anglais regardaient la terra nullius australienne, et étaient fort occupés aux différents trafics qui rendaient le Pacifique fameux depuis des décennies. Ce n’est qu’en 1848 que le gouvernement français, en quête d’une nouvelle terre de bagne, jette son dévolu sur l’île éloignée, la prise de possession étant retardée par la révolution de 1848 jusqu’en 1853, soit dix ans après l’arrivée de missionnaires maristes. Le premier convoi de transportés arrive, lui, en 1864, 90 ans après la découverte de James Cook.

Expansion maritime dans le Pacifique et enjeux hexagonaux

À partir de 1880, le très catholique royaume de Wallis demande plusieurs fois la protection française pour résister aux visées protestantes largement représentées dans son voisinage, aux Îles Fidji, Tonga et Samoa. Ce n’est qu’en 1886, sous Jules Ferry, que la France accorde son protectorat aux trois royaumes de Wallis et Futuna, où les agents commerciaux allemands sont actifs depuis 20 ans.
Quant aux Nouvelles-Hébrides, l’actuel archipel du Vanuatu, les missionnaires protestants et les marchands (de santal, d’hommes, de baleine et d’holothurie) s’y affairent dès 1826. Dans le dernier quart du XIXème siècle, alors que les puissances, Allemagne en tête, s’octroient les dernières terres océaniennes, l’Irlandais Higginson, déjà installé en Nouvelle-Calédonie où il est l’un des fondateurs de la Société Le Nickel, obtient le soutien de Jules Ferry (encore) pour entamer des activités ouvertement annexionnistes. Créée en 1882, la Compagnie Calédonienne des Nouvelles-Hébrides est mandatée d’acheter des terres pour les faire développer par des colons français. Elle est concurrencée par des tentatives australiennes similaires, et en 1887, la France signe avec l’Angleterre un accord pour annuler les revendications territoriales. La mise en place d’une commission mixte est un prélude au condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides de 1906, qui prend fin avec l’indépendance du Vanuatu en juillet 1980.
La Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu appartiennent respectivement à la première et à la seconde barrière d’îles qui protègent le continent australien, et donc le Pacifique Sud-Ouest. Aux rivalités internationales auxquelles les aspirations françaises se sont confrontées, s’ajoutent trois défis nationaux. D’abord, l’expansion maritime de la France a largement divisé ses élites et n’a généralement été soutenue que par une minorité, au sein de laquelle les marchands des grands ports ont joué un rôle primordial. Ensuite, elle a souvent été retardée par des crises sociales nationales tournant, dans au moins deux cas, à la révolution. Enfin, elle se heurte aux contradictions irréconciliables d’une opinion publique qui veut une France à la fois universelle et repliée sur elle-même.

2021, année de tous les défis

Si 2020 marquera les annales comme une année de crise particulièrement pénible, 2021 promet d’être une année de transition tout aussi délicate. En supposant que l’ordre tienne jusque-là, c’est le 4 avril prochain que les indépendantistes calédoniens feront la demande d’une troisième consultation d’auto-détermination. La campagne pour cette dernière coïncidera avec la campagne pour l’élection présidentielle, et il est probable qu’un troisième référendum se tienne avant la fin de l’année.
En même temps, le gouvernement devra affronter en métropole un contexte social fragmenté par un marasme multidimensionnel qui touche l’éducation, la santé, la sécurité et l’économie. Le fondement laïque de l’État est ébranlé depuis des décennies par des pouvoirs extérieurs qui ont cimenté leurs relais intérieurs, réalité qui affecte particulièrement les valeurs de l’éducation et de la culture. Alors qu’une nonagénaire est la première à être vaccinée au Royaume-Uni, une partie des Français devenus étrangement obscurantistes suspectent le vaccin contre le Covid-19, tout en voulant retrouver la liberté de circuler. Pour enrayer la crise sanitaire, il faudra empêcher une troisième vague, alors que l’économie pâtira pendant de nombreuses années de l’endettement, du chômage et des faillites causés par la crise. Quant à la situation sécuritaire, qui prend ses origines les plus récentes dans le mouvement des « Gilets jaunes », elle menacera la paix civile si les relations entre population et policiers ne peuvent être apaisées. L’impuissance à résoudre ce nœud de malaises et de colères ne manquera pas d’être perçue par certains comme une opportunité.
C’est dans cet environnement qu’il faudra considérer le prix à payer pour rester une puissance de l’Indo-Pacifique, et le prix inverse qu’impliquerait un repli, ou encore l’option à coût réduit d’une présence limitée aux pouvoirs régaliens. Si l’on s’en tient au sens étymologique du mot « révolution », soit « cycle » ou « roulement », la roue tourne déjà.
Par Sandrine Teyssonneyre

À lire

Dominique Barbe, Histoire du Pacifique des origines à nos jours, Perrin, 2008.

Anne Pitoiset, Nickel : une passion calédonienne, Le Rayon Vert, 2015.

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A propos de l'auteur
Sandrine Teyssonneyre
Diplômée de la School of International and Public Affairs de Columbia University, Sandrine Teyssonneyre a 25 ans de carrière dans la finance, la diplomatie multilatérale, le conseil et l’enseignement des relations internationales. Entre autres livres, elle est l’auteur de "The United Nations and Business : A Partnership Recovered. Elle a conseillé des agences de l’ONU et des entreprises sur leur expansion pérenne dans les pays émergents et en développement.