Politique
Analyse

Référendum en Nouvelle-Calédonie : le Caillou et le nouveau "Grand jeu" dans le Pacifique

La seconde consultation sur l'accession à la pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie aura lieu le dimanche 4 octobre 2020. (Source : JDD)
La seconde consultation sur l'accession à la pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie aura lieu le dimanche 4 octobre 2020. (Source : JDD)
Le siècle de l’Eurasie est aussi celui des mers. La plus grande masse de terre de la planète est entourée par les eaux, glacées au Nord, chaudes au Sud. Dans cet Indo-Pacifique, la Nouvelle-Calédonie se trouve si ce n’est au cœur du monde, en tout cas dans sa périphérie proche, et connectée à lui par la mixité de sa population et des liaisons indispensables. C’est en élargissant le cercle autour du Caillou que le scrutin d’auto-détermination du 4 octobre prend tout son sens.

Les parties en place

À un mois du deuxième referendum, les parties ont énoncé leurs positions dans une campagne qui attendait que l’État rappelle les siennes. Commençons donc par ces dernières, succinctement décrites dans un document de deux pages envoyé fin août à tous les votants et disponible en ligne. Bien qu’un responsable indépendantiste ait qualifié ce texte de partial, son contenu est presque chirurgical.
Dans le cas d’un « non », l’État rappelle que les seules compétences qui restent à transférer au Pays sont celles de l’enseignement supérieur, de l’audiovisuel et des règles relatives à l’administration des collectivités, les compétences régaliennes restant évidemment aux mains de l’État dans un futur où l’autonomie continuerait à évoluer en dialogue avec la France. L’organisation d’un troisième référendum, qui ne peut être requise avant le 4 mai 2021, dépendrait de la volonté d’un tiers au moins du Congrès calédonien.
Dans le cas d’un « oui », l’État travaillerait avec les autorités locales pour accompagner le nouvel État vers la pleine souveraineté pendant une période de transition qui se clôturerait par la cessation de l’appartenance de la Nouvelle-Calédonie à l’espace français, décidée d’un commun accord. Les législateurs français débattraient des conditions dans lesquelles les citoyens du nouvel État pourraient garder la nationalité française. Les financements de l’État se transformeraient éventuellement en aide au développement dans le cadre de la coopération internationale.
Les Loyalistes ont, quant à eux, mis leur programme à disposition sur leur site Internet tout en organisant des séances de consultations publiques et un espace contributif en ligne. Le programme se centre sur la dynamisation de l’économie calédonienne, a fortiori dans un contexte de relance post-Covid-19, et affiche une volonté à la fois de diversification et de verdissement de l’économie ; il s’interroge sur les réformes institutionnelles à apporter pour permettre un fonctionnement plus efficace du gouvernement local tout en respectant le système coutumier ; il s’inquiète de la détérioration sociale et de l’éducation, en particulier du triste sujet des violences faites aux femmes ; il pose, enfin, l’étrange question de savoir si la Nouvelle-Calédonie doit être associée à la gestion des compétences régaliennes, alors que le Pays dispose déjà de représentations régionales et est membre du Forum des Îles du Pacifique et de la Communauté du Pacifique, bien qu’il ne le soit pas en tant que « gouvernement ». Ce flou s’explique par le fait que les Loyalistes représentent divers courants et manquent notablement d’une voix puissante susceptible de séduire non pas leur propre électorat, mais celui des autres.
Les groupes indépendantistes ont fait part de leurs positions dans un court texte d’août dernier pour le FLNKS et dans un livre de 110 pages datant de 2018 pour L’Union nationale pour l’indépendance (UNI), texte qui reste d’actualité. Dans une revendication fondamentalement identitaire, le système économique dit « socialiste » reflèterait avant tout les valeurs collectives de palabre, de consensus et de respect du monde naturel qui fondent la société kanak. Le système politique démocratique et laïque reconnaîtrait aussi la centralité de la foi dans les milieux océaniens, tout comme celle de la coutume, le Sénat coutumier devenant chambre haute, alors qu’un conseil coutumier serait ajouté. Le président serait élu au suffrage indirect pour cinq ans. Les projets n’envisagent pas une Kanaky-Nouvelle-Calédonie démilitarisée : celle-ci, dont la politique étrangère soutiendrait le « non-alignement » et l’auto-détermination des peuples, négocierait des accords de défense avec d’autres États. Si l’euro est mis à l’écart, la possibilité de créer une monnaie est envisagée tout comme celle de garder la monnaie existante (liée à l’euro par une parité fixe). La nationalité du nouvel État serait accordée automatiquement aux personnes inscrites sur les listes électorales au lendemain du référendum, ou sur demande. Le texte de l’UNI se dit favorable à la double nationalité alors que celui du FLNKS laisse la question en suspens. Ces documents, sur lesquels semble planer le vieil esprit de Bandung, sont muets sur les sources de financement du nouvel État et le modèle économique, hormis la centralité de l’écologie. La transition s’étendrait jusqu’à mi-2023.
L’Éveil océanien, créé en 2019, n’a pas donné d’instructions de vote. Ce sont 180 640 électeurs qui mettront leur bulletin dans l’urne le 4 octobre, contre 174 154 le 4 novembre 2018, la liste électorale pouvant évoluer très légèrement.

Les barrières d’îles, murailles océanes contre expansion chinoise

Plaçons maintenant ce scrutin dans un contexte régional dont les contours se sont formés pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la stratégie américaine, les barrières d’îles (« rims of islands ») sont des arcs îliens destinés à contenir l’expansion chinoise dans le Pacifique. La première barrière, qui englobe le Japon par l’Ouest et finit à Bornéo en passant par les Philippines, délimite la Mer de Chine et n’est pas particulièrement pertinente ici. La seconde, qui englobe le Japon par l’Est, nous intéresse davantage puisqu’elle est ancrée dans le Pacifique Nord-Ouest. Elle inclut les îles Bonin, Iwo Jima, mais surtout les Mariannes (donc Guam) et Palau en touchant l’extrémité orientale de la Micronésie pour finir au nord de la Papouasie occidentale (ex-Irian Jaya).
L’Australie, dont la côte Ouest bombée ressemble étrangement à celle de la Chine, a aussi ses « rims of islands ». La première, qui s’étend de la Papouasie-Nouvelle-Guinée à la pointe Nord de la Nouvelle-Zélande englobe la Nouvelle-Calédonie dans toute sa longueur, ainsi que Norfolk. La seconde est un arc parallèle qui contient le Vanuatu dans toute sa longueur, de Santo à Anatom, et s’allonge jusqu’aux îles Salomon au Nord, par les Banks et Torres, pour englober, au Sud, toute la Nouvelle-Zélande. La première barrière délimite la Mer de Corail, qui comme la Mer de Chine, constitue une mer intérieure ouverte où l’Australie ne saurait tolérer une menace à sa sécurité. La deuxième barrière éloigne cette menace et repousse sur le terrain vanuatais la rivalité financière et idéologique chinoise que l’Australie subit déjà sur son propre territoire. Ancienne rivale, la France est aujourd’hui alliée dans cette politique de défense de l’espace des démocraties dans le Pacifique. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la multiplication des liens entre les deux pays ces dernières années, et la proposition de rachat de Vale Nouvelle-Calédonie, usine de nickel du Sud calédonien, par un consortium mené par l’Australien New Century Resources, dont le nom reflète bien les enjeux du moment.
Bien que plus éloignée, la troisième barrière d’îles englobe Fidji, puis remonte au Nord par Wallis et Futuna vers Nauru jusqu’à Guam, et descend jusqu’aux îles néo-zélandaises de Chatham en touchant la pointe sud des Tonga. Fidji est le siège du Forum des îles du Pacifique, celui de la Communauté du Pacifique étant à Nouméa. L’Accord de la Communauté du Pacifique, signé à Canberra en 1947, institue un système décisionnel qui donne cinq voix à l’Australie, la France et les États-Unis en disposant chacun de quatre. L’Australie est la deuxième destination des exportations fidjiennes après les États-Unis et la troisième source d’importations. Qantas contrôle 46 % de Fiji Airways. L’investissement direct étranger à Fidji a atteint 32 millions de dollars en 2019 et la Chine est devenue le premier investisseur en 2016.
En géopolitique, on craint les menaces les plus proches ; tout consiste donc à les éloigner.

Indépendance du Vanuatu, 40 ans plus tard

Dans les années précédant l’indépendance des Nouvelles-Hébrides en juillet 1980, deux mouvements indépendantistes s’opposaient, l’un soutenu par la France, l’autre, mené par le Pasteur Walter Lini et prônant la création d’un État, par le Royaume-Uni. C’est le second qui s’imposa, et avec lui l’élite protestante du nouveau pays. La majorité des colons français, surtout installés à Santo, quittèrent les lieux après un cycle de violences. Le chef du mouvement soutenu par la France passa 11 ans en prison.
État-membre des Nations Unies depuis 1981, le Vanuatu avait en 2019 un PIB de 926 millions de dollars et un PIB par habitant de 3 170 dollars, ce qui le place dans la tranche des pays à revenu intermédiaire inférieur. Bien que le paradis fiscal soit parfois frappé d’allégations de corruption et de blanchiment, il figurait au 64ème rang du Corruption Perceptions Index de Transparency International en 2019, sur 180 États. Air Vanuatu est une compagnie nationale. L’archipel volcanique est aussi soumis à des aléas climatiques sévères, dont le plus récent, le cyclone PAM en 2015, a souligné sa dépendance à l’aide internationale, égale à 124 millions de dollars en 2018. En forte hausse par rapport à 2010, la dette extérieure se montait à 402 millions de dollars la même année, avec un investissement direct de 38 millions. L’aide australienne pour la période 2019-20 s’élève à 51 millions de dollars (70 millions AUD).
Cependant, c’est la rivalité sino-australienne qui, depuis quelques années, mobilise l’attention, comme en témoigne une anecdote récente. En avril dernier, un avion australien venu apporter de l’aide en réponse au cyclone Harold ne put se poser sur le tarmac parce qu’un avion chinois était parqué au même endroit… Le logo de China Aid est devenu familier dans l’archipel vanuatais, en particulier sur des bâtiments gouvernementaux construits par la Chine, comme celui du parlement et du Premier ministre, à quoi s’ajoutent universités, routes et un centre de conférence. Les achats de terrain vont bon train, en particulier à Santo. C’est sur cette tête de pont essentielle à la stratégie américaine pendant la Seconde Guerre mondiale qu’à l’été 2017, une crise diplomatique éclata suivant la construction d’un quai par la Chine, le plus long du Pacifique, immédiatement suspecté d’être le prélude à un futur port à usage militaire. L’armée américaine, qui connaît bien l’endroit, était allée repérer les spécifications du wharf construit par la Shanghai Construction Company. Le gouvernement vanuatais est confronté à la nécessité de s’expliquer sur ce que l’Australie perçoit comme une ingérence, alors que le nouvel État s’essaie à l’exercice périlleux de l’équilibrage entre puissances, sans tomber dans le piège de la dette.

Le Quad : 2 + 2 = 6

Qu’est-ce qu’une association née dans les eaux tourmentées du tsunami de décembre 2004 peut bien avoir affaire avec le futur calédonien ? Apparemment pas grand-chose, si ce n’est qu’elle implique deux voisins plus ou moins éloignés, et la France indirectement. Le Quad, qui lie États-Unis, Japon, Inde et Australie dans un dialogue qui se concrétise par des exercices militaires et des rapprochements entre armées et gouvernements, associe deux puissances historiquement liées à la région. Le Royaume-Uni y est connecté par le Commonwealth et l’OTAN. La France y est encore davantage liée par sa présence dans le Pacifique, son appartenance à l’OTAN et les contrats militaires qu’elle a signés avec l’Inde (Rafale) et l’Australie (sous-marins), qui sous-entendent des partenariats à long terme. Le Quad se définit comme un dialogue de démocraties et constitue bien évidemment une réponse à l’expansion chinoise, sentie plus particulièrement par l’Inde et l’Australie — la première à cause des incursions chinoises dans la chaîne himalayenne depuis 2017, la seconde parce que la Chine représente un tiers de son commerce, même si les échanges favorisent largement l’Australie. Responsable de la sécurité de l’Indo-Pacifique, la superpuissance américaine signifie par le Quad qu’elle est une puissance régionale, l’hégémonie étant, comme la construction automobile, un système de sous-traitance. À noter que « Quad Plus » inclut déjà le Vietnam, la Nouvelle-Zélande et la Corée du Sud.
Pour l’Australie, une chose est sûre : les îles du Pacifique constituent un « étranger proche » qui doit être sécurisé, de préférence avec des alliés, dont la France fait aujourd’hui partie. Quelle que soit l’issue du référendum calédonien, cet impératif demeurera. Indépendante ou non, la Nouvelle-Calédonie devra considérer la manière de s’insérer dans cette chorégraphie stratégique.

La Chine, dans le grand bleu

Sinophone, l’ancien Premier ministre australien Kevin Rudd était réticent à la présence de l’Australie dans le Quad, les liens sino-australiens suggérant plus de neutralité. C’est précisément parce que la Chine continue à sauter par-dessus les barrières que l’élite politique australienne a changé d’opinion.
Voyons. Les prêts de la Chine aux îles du Pacifique étaient estimés à 6 milliards de dollars en 2018, dont les deux tiers promis à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, riche en matières premières. Il s’agit généralement de dette plutôt que de dons, les six États suivants étant débiteurs auprès de Pékin : les îles Cook, Fidji, PNG, les Samoa, Tonga et Vanuatu. Le commerce entre la Chine et les États membres du Forum du Pacifique dépassait 8 milliards de dollars en 2017.
La posture conservatrice du gouvernement australien facilite les manipulations chinoises, en particulier sur le sujet de l’aide face au changement climatique, comme lors du sommet du Forum du Pacifique à Tuvalu en 2019.
Bougainville, qui s’est prononcé massivement pour son indépendance en décembre dernier, a reçu une offre de construction d’infrastructure et de routes de la part de la Chine, intéressée par les ressources en cuivre de l’île. En 2019, les Salomon (comme Kiribati) ont établi des relations diplomatiques avec la Chine après les avoir rompues avec Taïwan, après quoi une compagnie chinoise essaya de « louer » à long terme l’île de Tulagi, lieu d’une âpre bataille en 1942 où les Japonais se sont sacrifiés jusqu’au dernier homme.
A Palau, qui est sous défense américaine, la Chine joue la carte du chantage économique en interdisant cette destination à ses ressortissants, qui représentaient 40 % des touristes de l’île en 2017. Les États-Unis devront décider à partir de 2023 s’ils renouvellent leur soutien financier envers Palau et la Micronésie.
La dette de Tonga envers la Chine, contractée pour des dépenses d’infrastructure, représente environ 25 % du PIB et la Banque mondiale a déjà mis l’archipel de 171 îles en garde contre son incapacité à repayer. Cette année, Tonga a demandé un rééchelonnement.
Le cas de la Polynésie française est intéressant puisqu’une partie non négligeable de sa population, et de ses dirigeants économiques, sont métissés chinois. Pourtant, la « manière de faire » de l’empire du Milieu n’échappe pas aux élus de cette collectivité d’outre-mer. L’investissement chinois de plus de 500 millions de dollars dans ce qui serait le plus grand projet aquacole de la région en est un flagrant exemple. L’atoll de Hao aux Tuamotu est une ancienne base du Centre d’expérimentation du Pacifique, et ses eaux sont donc suspectes. Mais le projet lui-même soulève de sérieux dilemmes environnementaux. S’il faut six kilos de poisson pour en produire un en aquaculture, à quoi bon ? Quant à l’idée de faire venir davantage de touristes chinois en Polynésie, elle a été stoppée par le Covid-19. L’attention toute particulière que les Polynésiens portent à la protection de leur environnement sera un autre frein.
Paradoxalement, les îliens sont à la fois intimement connectés au monde et refermés sur leurs bouts de paradis. Mais au siècle des océans, les îles du Pacifique seront assidûment convoitées. Quelle que soit l’issue du référendum du 4 octobre, la Nouvelle-Calédonie sera jetée dans ces méandres géostratégiques. Les partisans du maintien dans la France auraient tort de penser que, dans le cas d’une victoire, tout resterait « comme avant ». Au contraire, les mutations seront constantes, parfois brutales, et l’avenir se tissera sur un grand canevas.
Par Sandrine Teyssonneyre
A propos de l'auteur
Sandrine Teyssonneyre
Diplômée de la School of International and Public Affairs de Columbia University, Sandrine Teyssonneyre a 25 ans de carrière dans la finance, la diplomatie multilatérale, le conseil et l’enseignement des relations internationales. Entre autres livres, elle est l’auteur de "The United Nations and Business : A Partnership Recovered. Elle a conseillé des agences de l’ONU et des entreprises sur leur expansion pérenne dans les pays émergents et en développement.