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Référendum sur l'indépendance en Nouvelle-Calédonie : au pays du non-dit, une campagne dans le silence

Une électrice de Nouméa dans l'isoloir d'un bureau de vote, le 15 mars 2020, à l'occasion du premier tour des municipales. (Source : FranceTvInfo)
Une électrice de Nouméa dans l'isoloir d'un bureau de vote, le 15 mars 2020, à l'occasion du premier tour des municipales. (Source : FranceTvInfo)
Le 4 octobre prochain, une liste longuement et difficilement établie de Calédoniens votera pour ou contre la pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie au cours d’un second referendum, comme le mandate l’Accord de Nouméa du 5 mai 1998. Sur fond de tensions sino-américaines et alors que la Chine consolide ses pions dans le Pacifique, sous quelles influences l’archipel forgera-t-il son destin d’ici 2050 ?
Pour rappel, l’accord de Nouméa, dont l’esprit de décolonisation est contenu dans son Préambule, donnait au Congrès local le droit d’établir des « lois de pays » et créait un Sénat coutumier ; il fondait une citoyenneté calédonienne, premier exemple d’infra-citoyenneté en France ; il prévoyait un transfert irréversible de compétences, hormis les compétences régaliennes ; et il établissait trois consultations sur l’accès à la pleine souveraineté. Les nombreuses innovations juridiques de ce texte impliquèrent une révision de la Constitution de la Vème République par le Congrès réuni à Versailles en juillet 1998. Le 4 novembre 2018, à la question « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? », 56,4 % des votants répondirent « non », donnant au camp loyaliste une marge de manœuvre plus faible qu’escompté.
Le deuxième acte se joue sur fond de crise économique, seule conséquence (bien que pas des moindres) de la pandémie du Covid-19. Si le pays est moins dépendant du tourisme que la Polynésie (126 000 visiteurs en 2019 et un peu moins de 350 000 croisiéristes), la fermeture de l’aéroport jusqu’au 24 octobre prochain limite néanmoins la vie d’un espace relié à l’extérieur comme à un cordon ombilical. Quant au poumon de l’économie calédonienne, l’exploitation du nickel, il peine à respirer. Le pays produit déjà le nickel le plus cher au monde : 42 000 dollars la tonne chez KNS pour un cours qui oscille autour de 16 000 dollars. A cela s’ajoutent des taux d’endettement devenus difficilement gérables. Sur trois usines, celle du Nord, Koniambo Nickel (KNS), émanation de l’Accord de Nouméa et outil de développement de la Province Nord (indépendantiste), serait en dette de 9,6 milliards d’euros, sa survie assurée par son actionnaire minoritaire, Glencore (49 %). La deuxième, la Société Le Nickel (SLN), créée en 1880 et dont Eramet est actionnaire à 56 %, se disait la semaine dernière « au bord du gouffre ». Quant à la troisième, détenue par la filiale canadienne du brésilien Vale, elle est en cours de rachat par un consortium mené par l’Australien New Century Resources dont la Banque Rothschild, qui donna naissance à la SLN, fait partie. Hormis la mine, ce sont les services qui forment le reste de l’économie. L’équation est aussi simple que dangereuse : pas de nickel, pas d’emplois, pas de consommation.

Que se passerait-il en cas de « oui » ?

Deux mois avant le vote, aucun parti n’a clairement exposé son programme de gouvernement pour l’après-référendum. De même, les questions posées à l’État sur ce qui se passerait en cas de « oui » restent sans réponses. Les interrogations sont pourtant nombreuses. En cas de « non », quand le troisième vote aurait-il lieu ? Serait-il final ? Et si le « oui » l’emportait, que se passerait-il dans les semaines suivantes, les années suivantes ? Quid de la nationalité et des terres ? Quid de l’emploi local et des postes à responsabilité ? Quid du transfert des compétences régaliennes ? Que se passerait-il en cas de violence ? L’option d’un État-associé est-elle encore sur la table ? Le terrain est-il si miné que personne n’ose y poser son pied ? En démocratie, l’électeur a le droit de voter en connaissance de cause et le politique la responsabilité d’informer.
Dans une consultation qui revêt un caractère identitaire des deux côtés, chaque camp prend pour acquis ses propres votants. Après une histoire douloureuse et des décennies d’émancipation, le Kanak indépendantiste veut se retrouver « chez lui » et prendre la direction de ses propres affaires. Le jeune Kanak, en particulier, ne cherche pas tant un retour aux sources des « vieux », la coutume tant vantée étant aussi très lourde, que la réappropriation d’une identité océanienne lointainement liée aux migrations qui ont peuplé le Pacifique et que les empires coloniaux ont durement violentée à partir du XVIIIème siècle. Le 23 juillet dernier, l’Éveil océanien, parti du jeune Wallisien Milakulo Tukumuli, apportait ainsi ses voix à la réélection à la tête du Congrès de l’indépendantiste Rock Wamytan. Pour être surpris par ce choix, il faut ne rien comprendre au sentiment d’appartenance culturelle qui prévaut parmi les Océaniens, surtout en-dessous de 40 ans. Cette décision indique aussi le sens, aujourd’hui plus théorique que factuel, d’un futur qui sera, à tous égards, régional.

Un avenir régional

Régional, il le sera politiquement puisque l’institution régionale, le Forum du Pacifique, basé à Fidji, fait entendre sa voix jusqu’aux Nations Unies et se trouve mêlé, qu’il le veuille ou non, aux luttes d’influence de l’Indo-Pacifique. Régional, il le sera parce que le Pacifique est largement concerné par les défis transnationaux qui marquent notre siècle (climat, océans, biodiversité, santé) et qui ne peuvent être relevés que par des approches inter-étatiques. Régional, il le sera culturellement parce que des liens ethniques et historiques unissent les populations de Rapa Nui à la mer de Chine. Le problème se corse lorsqu’il faut admettre que « l’homme blanc » partage aussi ces liens.
Régional, il le sera enfin parce qu’aucun État insulaire ne saurait survivre, et encore moins croître, dans l’autarcie. Et c’est bien dans l’économique que résident les promesses du futur. D’aucuns insistent depuis longtemps sur la nécessité de diversifier l’économie du Caillou hors du secteur extractif. Pour nombre de raisons, le tourisme ne suffira pas à assurer cette diversification. En revanche, l’économie verte et bleue, liée à la santé, à l’agroalimentaire, au cosmétique, à l’énergie, aux technologies nouvelles, à la recherche et à l’éducation, serait génératrice de forte valeur ajoutée dans des marchés d’avenir. La Nouvelle-Calédonie a d’ailleurs les espaces et les compétences pour devenir un campus bilingue dans le Pacifique Sud et faire de l’éducation une source de devises. Tout cela serait potentialisé par le développement du digital, comme le démontre la multiplication des initiatives calédoniennes de la French Tech, déjà forte en Polynésie. Avant que le Covid-19 ne mette ces projets en mode « pause », le rêve d’une compagnie aérienne, Oceania Airlines, basée à Lifou (îles Loyauté), s’intégrait dans des ambitions régionales allant de l’Indonésie à Wallis-et-Futuna. Récemment, les îles Loyauté, où on distille le santal et où agriculture et énergies vertes cohabitent avec un projet d’hôtel de luxe, ont lancé leur marque « Made in Loyalty ». Ces efforts s’inscrivent dans une volonté affirmée d’attirer les investisseurs étrangers, comme le démontre le projet Choose New Caledonia lancé le 21 juillet avec le soutien de Business France.
Car quand bien même il ne resterait pas un kilo de nickel dans le sous-sol calédonien, ce grand crayon de terre entre Vanuatu et l’Australie resterait de prime importance pour les puissances. Sur fond d’âpres relations sino-américaines et alors que la Chine consolide ses pions de la Micronésie à la Polynésie, cet intérêt va croissant. Il ne s’agit donc pas tant de savoir si la Nouvelle-Calédonie restera française ou deviendra Kanaky, mais de comprendre sous quelles influences elle forgera son destin à l’horizon 2050. C’est de tout cela que la campagne silencieuse devrait parler.
Par Sandrine Teyssonneyre

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Initialement publié en 1992, Le pays du Non-Dit du Calédonien Louis-José Barbançon a été réédité en 2019.

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A propos de l'auteur
Sandrine Teyssonneyre
Diplômée de la School of International and Public Affairs de Columbia University, Sandrine Teyssonneyre a 25 ans de carrière dans la finance, la diplomatie multilatérale, le conseil et l’enseignement des relations internationales. Entre autres livres, elle est l’auteur de "The United Nations and Business : A Partnership Recovered. Elle a conseillé des agences de l’ONU et des entreprises sur leur expansion pérenne dans les pays émergents et en développement.