Economie
Entretien

Coronavirus : pour les entreprises, quelles leçons tirer du déconfinement chinois ?

(Source : Wired.com)Des ouvriers chinois pendant leur pause déjeuner, respectant des règles de distanciation
En Chine, à l’exception de la région du Hubei où l’épidémie de coronavirus s’est déclarée, la plupart des entreprises ont pu remettre leurs salariés au travail dès le début du mois de mars. Seules en étaient exclues celles liées à quelques secteurs encore sinistrés comme le tourisme, le transport aérien ou la restauration. Le dispositif mis alors en place par la Chine n’est pas entièrement transposable en France, mais il semble s’être révélé efficace. À ce jour, le pays n’as pas connu de seconde vague de contamination et les nouveaux cas détectés concernent pour l’essentiel des Chinois en provenance d’autres pays. La réactualisation des chiffres officiels publiée hier sur le nombre des décès porte sur le passé – la prise en compte des morts à domicile dans le Hubei – et ne remet pas en cause le très faible nombre de nouvelles infections. Entretien avec Guillaume Bernard, directeur général de l’entreprise Bernard Controls, à Pékin. Il est l’un des rares Français en mesure de comparer l’expérience qu’il a vécue dans son usine chinoise avec celle qu’il est en train de vivre en France, où l’entreprise dispose de deux sites.

Entretien

Installé à Pékin, Guillaume Bernard est directeur général de Bernard Controls. Créée en 1936, cette entreprise familiale est spécialiste des servo-moteurs électriques qui assurent la motorisation des vannes industrielles. Son secteur principal d’activité est le nucléaire. Tournée vers l’exportation à 80 %, l’entreprise dispose de deux usines en France et d’une en Chine, située dans la banlieue de Pékin. La Chine est en effet l’un de ses principaux marchés. Bernard Controls emploient 250 salariés en France et 150 en Chine, dont 80 qui travaillent dans l’usine.

Comment s’est passée la reprise de l’activité en Chine ?
Guillaume Bernard : La Chine avait prolongé les vacances du Nouvel an chinois d’une semaine, jusqu’au début du mois de février. Nous avons repris le travail tout de suite après, avec un effectif réduit, pour revenir à un effectif plein en huit semaines. On peut distinguer trois phases dans ce processus. La première phase était consacrée à la mise place de l’ensemble des nouvelles procédures de travail. Les instructions des autorités chinoises étaient très précises, et les responsables de la zone industrielle, comme du district, ont été extrêmement présents. Ils sont venus nous voir plusieurs fois par semaine, à leur initiative ou à notre demande, pour préciser les détails de la nouvelle organisation.
Quelles étaient leurs exigences principales ?
Elles portaient sur la mise en place d’une équipe de prévention et de contrôle avec des responsables distincts pour la gestion des matériaux de protection (en particulier les masques), les tests de température et la désinfection quotidienne des équipements et du site. Des contrôles de température systématiques devaient être effectués à l’entrée dans les bâtiments, avec la possibilité d’isoler immédiatement toute personne dépassant le seuil limite fixé à 37,2 degrés. Il fallait mettre en place également une procédure pour réaliser des tests et transférer le salarié en cas de confirmation d’une contamination. Par ailleurs, une distanciation de plus d’un mètre était requise pour tous les postes de travail, accompagnée de la fermeture de la cantine et son remplacement par des repas commandés à l’extérieur et pris séparément. Enfin, le port du masque était obligatoire. Nous avions au début des masques de type FFP1. Actuellement, nous sommes passés aux masques FFP2. Les salariés en reçoivent deux par jour. Ils portent également des gants et doivent se laver les mains régulièrement. Les masques sont désinfectés et détruits quotidiennement après usage.
Le point important dans cette première phase a été une communication très précise avec les salariés, pour calmer les inquiétudes et créer un climat de confiance, et un lien étroit avec les autorités. Celles-ci ont des exigences de reporting fortes, mais elles disposent d’éléments de comparaison avec les autres entreprises permettant de faire passer les bonnes pratiques.
En quoi a consisté la deuxième phase ?
Il s’est agi de maintenir un dispositif strict. Nous sommes entrés dans cette phase au début du mois de mars. Les procédures étaient en place : les salariés étaient en très grande majorité retournés dans les bureaux ou à l’usine, le télétravail étant réservé aux agents commerciaux. En termes de productivité, nous sommes revenus à une situation comparable à la situation d’avant-crise. Deux problèmes n’ont pas été entièrement résolus : la demande a subi un choc et les commandes ont baissé de 30 %. Par ailleurs, certains sous-traitants ont encore des difficultés. Le point-clé dans cette deuxième phase, qui a duré jusqu’à fin mars, était de maintenir strictement les règles sans autoriser de relâchement.
La troisième phase a-t-elle donné lieu à des assouplissements ?
Oui, depuis le début du mois d’avril, la vie quotidienne est un peu plus normale. On peut retourner au restaurant, mais à raison d’une personne par table. Les parcs sont ouverts. Les consommateurs reviennent timidement dans les centres commerciaux. La circulation automobile est redevenue normale et les transports en commun sont plus fréquentés. Par contre, les écoles ne sont toujours pas rouvertes. Pour les écoles internationales, ce ne sera d’ailleurs possible que quand les professeurs, pour la plupart étrangers, pourront revenir en Chine.
Comment comparez-vous votre expérience chinoise avec la situation en France ?
Grâce à notre acquis d’expérience chinoise, nous avons pu éviter de fermer complètement notre activité en France au moment du confinement, le 17 mars. Nous avons créé une équipe-projet de volontaires qui ont maintenu une activité minimale. Nous avons appliqué des règles similaires à celles pratiquées en Chine sur les points principaux : au départ, maintien à domicile pendant trois semaines pour ceux qui présentaient des symptômes (nous avons eu quelques cas en raison de notre proximité avec la base aérienne de Creil) ; prise de température quotidienne à l’arrivée au travail ; port du masque obligatoire ; mesures de distanciation et d’hygiène.
Il a fallu également communiquer très précisément et rester à l’écoute de tous pour créer la confiance. Nous avons organisé des formations au « leadership à distance » pour les cadres. La majorité des salariés en France pratique le télétravail, et nous pourrons revenir à la situation antérieure à partir du 11 mai. Nous avons présenté les solutions de télétravail comme une opportunité pour travailler autrement et je suis convaincu qu’il aura durablement une place plus importante dans nos modes d’organisation à l’avenir.
Quelles sont les principales différences entre les solutions pratiquées en Chine et en France ?
En Chine, la difficulté de départ a été d’obtenir que nos salariés puissent sortir de chez eux et y rentrer, car les comités de quartier ou d’immeuble avaient pour mission d’empêcher les déplacements. Il a fallu négocier pied à pied. En France, c’est le port du masque qui a posé problème, parce que les autorités françaises avaient indiqué au départ qu’il n’était pas utile et qu’il fallait le réserver au personnel soignant. Nous avons convenu avec les salariés que, pour chaque masque donné à un membre du personnel, un autre masque serait offert aux hôpitaux situés à proximité.
Par ailleurs, il y a d’importantes différences sur la confidentialité de l’information médicale. La prise de température en Chine fait l’objet de comptes rendus quotidiens et nominatifs à l’autorité de santé du district, qui fait réaliser des tests de contamination en cas de doute. En France, on vérifie simplement que le seuil de 37,5 degrés n’est pas franchi et les données ne sont pas conservées. Si ce seuil est franchi, une consultation médicale intervient. Les tests n’étant pas disponibles à grande échelle, les personnes présentant des symptômes restent chez elles.
Au moment de la reprise du travail en Chine, l’historique des déplacements des salariés et des membres de leurs familles au cours des trois semaines précédentes devaient être communiqué, ce qui n’est évidemment pas le cas en France. Par ailleurs, en Chine, tous les services des ressources humaines disposent de l’intégralité du dossier médical de leurs salariés, ce qui n’est pas non plus envisageable en France. Du côté des administrations, les autorités locales chinoises sont très présentes et intrusives sur les pratiques à mettre en place, ce qui nous a, dans l’ensemble, aidé. L’Agence Régionale de Santé d’Île-de-France, dont nous dépendons, nous a donné à ce stade des recommandations plus générales, en nous demandant de recourir au SAMU pour les personnes présentant des symptômes. Elle nous a indiqué qu’il devrait être possible de faire réaliser des tests à partir du 11 mai.
Êtes-vous optimiste pour le déconfinement de la France à partir du 11 mai ?
Oui, pour ce qui concerne Bernard Controls, car nous sommes prêts. Ce sera sans doute plus difficile pour certains de nos partenaires ou sous-traitants. Je m’interroge sur la réouverture des écoles, dont je rappelle qu’elle n’est toujours pas intervenue à Pékin. L’important pour tous est d’avoir une vision de moyen terme : le déconfinement du mois de mai ne sera pas un retour à la normale. En réalité, nous resterons dans une logique de semi-confinement pour un certain nombre de mois. D’où l’intérêt d’expérimenter de nouvelles formes de travail qui nous donneront plus de libertés par la suite.
Propos recueillis par Hubert Testard
A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.