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Nouvelle-Calédonie : la France renoue le dialogue pour éviter un 3ème référendum

Le ministre français des Outre-mer Sébastien Lecornu à la rencontré les principales forces politiques et économiques dès son arrivée en Nouvelle-Calédonie. (Source : Humanite)
Le ministre français des Outre-mer Sébastien Lecornu à la rencontré les principales forces politiques et économiques dès son arrivée en Nouvelle-Calédonie. (Source : Humanite)
Le ministre français des Outre-mer Sébastien Lecornu vient de terminer une mission de 22 jours en Nouvelle-Calédonie. Le « Caillou » décidera à partir du 4 avril prochain de convoquer ou non une troisième consultation d’auto-détermination. Pour éviter cette impasse, et le risque qu’elle ferait courir à la paix civile, le ministre a organisé un dialogue de cinq mois entre les parties alors que la question du nickel s’invite une fois de plus dans la transition politique.
Comme on envoyait à la période moderne les diplomates « en ambassade » pour tisser des relations avec des empires et des royaumes éloignés, le président de la République avait ostensiblement dépêché Sébastien Lecornu en Nouvelle-Calédonie pour une mission diplomatique. Arrivé le 9 octobre, le ministre est resté en quatorzaine dans une résidence du Haussariat d’où il a travaillé par voies sécurisées et préparé sa visite officielle. Celle-ci a débuté le dimanche 25 octobre par une coutume d’accueil au Centre Jean-Marie Tjibaou, dirigé fils du leader indépendantiste, Emmanuel. Là, le ministre a confié au Conseil des sages la responsabilité de planifier l’apprentissage de l’histoire calédonienne pour pallier les lacunes d’une jeunesse qui ignore souvent la chronologie des événements tragiques des années 1980.
Accueilli partout chaleureusement avec couronnes et colliers de fleurs, Sébastien Lecornu s’est prêté à des coutumes quotidiennes précédées des pilous traditionnels (danse kanak), surprenant ses interlocuteurs par sa connaissance du pays, son dynamisme et sa sincérité. À La Foa, il a posé la première pierre d’un marché local financé à 50 % par l’État, en avouant que c’est parfois « La France qui paie », titre d’une fameuse chanson du groupe kaneka Gurejele. À Tiendanite, il s’est recueilli sur la tombe de Jean-Marie Tjibaou, avant de rencontrer les leaders indépendantistes. À Lifou, il a écouté les doléances du président de la Province des Îles pour la création d’une compagnie aérienne, Air Oceania, susceptible d’atterrir sur un aéroport internationalisé. À l’Île des Pins, il a salué la mémoire du Grand Chef et sénateur Hilarion Vendégou, décédé le 11 janvier dernier, « pont » entre les cultures. Cette famille, originaire de Lifou, règne sur l’île du Sud calédonien depuis le XVIIème siècle dans une grande fidélité à la France, alors que ses concurrents étaient, au XIXème siècle surtout, anglophiles.
Le ministre a séduit les chefs d’entreprise et les entrepreneurs par son réalisme et sa volonté d’aborder des sujets difficiles. À tel point que le jour de son départ, il annonçait allonger son séjour de deux jours, le portant à une durée sans précédent de 22 jours complets.

Le prix de la paix

Les jeunes du Service Civique et du Régiment du Service Militaire Adapté (RSMA) voulaient savoir si le RSMA perdurerait en cas d’indépendance, à quoi le ministre a répondu par la négative.
Le 29 octobre, le ministre inaugurait le site de la future Place de la Paix en compagnie de Marie-Claude Tjibaou, d’Isabelle Lafleur, fille de Jacques Lafleur, de Sonia Lagarde, maire de Nouméa et de responsables politiques. D’ici un an et demi, une statue de la poignée de main de 1988 entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur prendra la place de celle du Gouverneur Olry, arrivé en 1878 deux mois avant le début de l’insurrection kanak dirigée par le Grand Chef Ataï, et responsable de la répression de celle-ci. La famille Tjibaou, qui s’est retrouvée en juillet 2004 sur ses propres terres de Tiendanite face au clan assassin de leur mari et père, pour une « coutume de pardon », en sait long sur le prix de la paix.
Sur ce, dix responsables politiques emmaillotés dans leurs gilets de sauvetage, cinq de chaque bord, débarquaient à midi sur un îlot, lieu de villégiature du Haut-Commissaire, pour un dialogue forcé sur les questions qui fâchent, sauvetage de la parole qui ostensiblement requiert l’intermédiation de l’État.
Car la parole est sacrée en terre calédonienne. L’exposition d’art kanak du Musée du Quai Branly en 2013 s’intitulait « L’art est une parole ». Les manous (pièces de tissu océanien) et les nattes de pandanus échangés lors des coutumes d’accueil symbolisent le verbe : celui que l’on reçoit des hôtes chez qui l’on entre et celui qu’on leur apporte. Pour les Kanak, loin d’être vaine, la parole est action.

En venir aux faits

Dans une lettre publiée par la presse le 28 octobre, le sénateur loyaliste Pierre Frogier posait la question inéluctable : « Que faisons-nous ? » Malgré un « corps électoral fondé sur une discrimination entre citoyens de droit coutumier et citoyens de droit commun », remarquait le sénateur, la réponse aux deux consultations d’auto-détermination a été « non » à l’indépendance. Le 17 octobre, 10 000 sympathisants de l’association « Un cœur, une voix » manifestaient contre l’exclusion de plus de 40 000 votants du corps électoral référendaire, quasiment sous les fenêtres du ministre.
Selon les dernières informations du recensement de 2019, la communauté kanak représente 41,2 % de la population totale, les Européens 24,1 %, la communauté wallisienne 8,3 %, alors que deux chiffres sont malheureusement non détaillés : 11,3 % de « divers » et 7,5 % de Tahitiens, Vietnamiens, Indonésiens, Ni-Vanuatu et autres.
Que le camp indépendantiste insiste ou non, le 4 avril prochain, sur l’organisation d’une troisième consultation, l’Accord de Nouméa de 1998 devra être remplacé, soit par un nouvel accord, soit par un nouvel État, dans le cas d’un « oui ».

« La parole circule »

Le ministre des Outre-mer a ainsi mis en place un dialogue de cinq mois entre les dix responsables du déjeuner du 29 octobre, parmi lesquels se trouvent les trois présidents de province, le président du Congrès et le président du gouvernement local. Parmi les questions épineuses figure celle du sens de la souveraineté et de la citoyenneté. Comme le remarque le sénateur Frogier, par incorporation de l’Accord de Nouméa, la constitution française a été amendée pour garantir l’identité du peuple kanak, nommé « peuple premier » dans le Préambule de l’accord. Reconnaître le peuple kanak comme « souverain » pose évidemment la question du statut des autres.
Lors d’un entretien télévisé le 30 octobre, Sébastien Lecornu a indiqué que la République ne saurait défendre un État dont les valeurs ne sont pas les siennes. Pour faire clair, le statut d’État associé impliquerait que Kanaky Nouvelle-Calédonie soit une démocratie de droit respectant la séparation des pouvoirs, les libertés fondamentales et l’égalité des femmes.
Le jour suivant, il a répondu de manière identique à la question de la double nationalité. Au président de l’association « Un cœur, une voix », il a promis que ceux qui sont exclus du vote ne seraient pas exclus de l’échange de la parole.
Avec les chefs d’entreprise, le ministre a commencé à aborder la question d’une transition économique éventuelle, en particulier monétaire. Au vu des circonstances difficiles que traverse la France en cette fin d’année, la main tendue par l’État est une chance à ne pas manquer.

Une ombre au tableau

En filigrane de la visite se jouait un autre dossier, et pas des moindres. Après l’échec en septembre d’une offre de rachat par un consortium australien de l’usine du Sud, aux mains de Vale Canada, le groupe suisse Trafigura, rescapé de cette offre, a mis en avant une proposition qui ferait monter l’actionnariat salarial à 23 %. Trafigura entrerait au capital à hauteur de 25 %, alors qu’une entité financière, Prony Ressources-NC, comprenant entre autres des banques et de potentiels clients, en détiendrait 37 %. Les trois provinces et une société d’investissement privé locale détiendraient respectivement 10 % et 5 % de la nouvelle société. Soit 62 % pour les investisseurs étrangers et 38 % pour le pays.
L’idée de Trafigura (171 milliards de dollars de chiffre d’affaires), qui sera mise en valeur lors des Assises du Nickel en décembre, est de miser sur des alliages cobalt-nickel à haute valeur ajoutée destinés aux batteries du secteur automobile. Bien que contraignante, la charte environnementale imposée par la Province Sud est un atout déguisé pour un secteur minier sali par ses atteintes à l’environnement et aux droits autochtones, comme en témoigne la destruction d’un site aborigène par le géant australien Rio Tinto en mai dernier.
À dossier politique, opposition politique. Le collectif « usine du Sud – usine pays » s’est encore mobilisé dans les rues de Nouméa ce vendredi 30 octobre pour imposer sa solution 51-49, soit 51 % pour le pays et 49 % pour Korea Zinc, qui a déjà refusé d’assumer les responsabilités environnementales. Le collectif, à qui l’accès au site de Goro a été refusé, pointe du doigt les activités de négoce de Trafigura, alors que Glencore (215 milliards de dollars), qui fait tourner l’usine du Nord, est une entreprise similaire.
Les délibérations continuaient ce lundi 2 novembre. La préservation de près de 3 000 emplois directs et indirects pèse lourd pour faire aboutir les négociations.
Par Sandrine Teyssonneyre

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A propos de l'auteur
Sandrine Teyssonneyre
Diplômée de la School of International and Public Affairs de Columbia University, Sandrine Teyssonneyre a 25 ans de carrière dans la finance, la diplomatie multilatérale, le conseil et l’enseignement des relations internationales. Entre autres livres, elle est l’auteur de "The United Nations and Business : A Partnership Recovered. Elle a conseillé des agences de l’ONU et des entreprises sur leur expansion pérenne dans les pays émergents et en développement.