Politique
Analyse

Imran Khan à Kaboul, entre promesses, démagogie et réalités

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan reçu par le président afghan Ashraf Ghani lors de sa première visite à Kaboul depuis son arrivée au pouvoir, le 1ç novembre 2020. (Source : SCMP)
Le Premier ministre pakistanais Imran Khan reçu par le président afghan Ashraf Ghani lors de sa première visite à Kaboul depuis son arrivée au pouvoir, le 1ç novembre 2020. (Source : SCMP)
En situation difficile à domicile du fait d’un soutien populaire, voire militaire, déclinant dangereusement ces derniers mois, le chef de gouvernement pakistanais Imran Khan était en visite dans la capitale afghane la semaine passée. Son premier séjour à Kaboul depuis son entrée en fonction deux ans plus tôt.
À défaut de constituer une pause salutaire rédemptrice dans un quotidien domestique de plus en plus tendu, la brève escale afghane du Premier ministre pakistanais, du 19 au 20 novembre, a au moins permis au visiteur de s’éloigner brièvement d’Islamabad et de ses tourments divers du moment, de tenter de se montrer sous un jour extérieur plus flatteur. Un projet ambitieux sinon rédhibitoire dans un pays notoirement « pakistano-sceptique » où les ingérences diverses du voisin oriental, son attitude volontiers condescendante à l’endroit de Kaboul, ne sont plus à démontrer.
*Selon le ministre afghan de l’Intérieur, lors du semestre écoulé, les Talibans auraient perpétré au niveau national une cinquantaine d’attentats-suicides responsables de plusieurs centaines de victimes civiles.
Le déplacement de l’ancienne gloire nationale de cricket dans la capitale afghane intervenait dans un créneau particulier à défaut d’être forcément opportun. Voilà des semaines sinon des mois que les très laborieux pourparlers de paix inter-afghans (délocalisés à Doha, au Qatar) associant représentants du gouvernement élu de Kaboul et émissaires de l’insurrection radicale talibane, s’enlisent dans une impasse confondante – mais hélas prévisible. Une impasse qui témoigne de l’importance des divergences de fond entre ces acteurs aux antipodes les uns des autres et parallèlement aux prises, sur le sol afghan meurtri, avec une inflation récente de violences, d’attaques et d’attentats* portant la signature macabre des talibans et du groupe État islamique. Cette trame critique augure bien mal d’une quelconque issue favorable à terme pour cette incertaine entreprise de négociations.

Retrait prochain des troupes américaines

**La capitale afghane est distante de sa voisine orientale pakistanaise Islamabad d’à peine 450 km. **En phase avec ses annonces électorales et sans souci de la dégradation de la situation sécuritaire sur le terrain, le président sortant Donald Trump entend ramener d’ici mi-janvier le nombre de militaires américains encore présent en Afghanistan à 2 500, contre environ 4 500 aujourd’hui. Une décennie plus tôt, en 2010, ils étaient 100 000.
Par ailleurs, le court* voyage en terre afghane d’Imran Khan s’inscrivait dans un contexte géopolitique guère anodin. QUelques jours plus tôt, l’administration Trump sur son crépuscule a annoncé vouloir hâter** le retrait des dernières troupes américaines encore déployées sur cet éreintant cimetière des empires, alors que la transition avec la future administration démocrate à Washington ne semble guère exempte d’écueils et de mauvaises surprises.
C’est dans le cadre solennel de l’emblématique palais présidentiel Arg de Kaboul que le visiteur d’Islamabad, tout de noir vêtu et les traits tirés, s’employa avec une rhétorique plus assurée que convaincante pour ses hôtes comme les observateurs, à persuader les autorités afghanes des bonnes intentions contemporaines de la nation pakistanaise voisine : « L’idée de cette visite à un moment où la violence augmente [en Afghanistan] est de vous assurer, Monsieur le Président Ghani, que le peuple et le gouvernement du Pakistan n’ont qu’une seule préoccupation : la paix en Afghanistan. Si vous pensez qu’il y a un endroit où le Pakistan peut aider [à réduire la violence], veuillez nous le faire savoir. Nous vous assurons que nous ferons tout ce qui est à notre portée. Maintenant, encore une fois, pour établir la confiance, nous aiderons le gouvernement afghan à répondre à ses attentes. »
Des propos certes encourageants, qu’il doit être bon à entendre par une audience afghane subissant depuis des décennies, sans pouvoir parer les coups (bas généralement…), les ondes de choc diverses de la politique afghane définie par Islamabad et ses gouvernements successifs. Ou, pour être plus précis, par Rawalpindi, le haut lieu de l’influente caste des généraux pakistanais et quartier général de la Pakistan army, très « sensible » à la gestion du dossier afghan et à ses incessantes convulsions.

« Théories conspirationnistes »

*Joint report of the Counter-Terrorism Committee Executive Directorate and the Analytical Support and Sanctions Monitoring Team du 13 juillet 2020. Ce rapport évalue notamment à plus de 6 000 le nombre de militants radicaux pakistanais se trouvant au second semestre 2020 en Afghanistan, pour la plupart dans les rangs du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), les « Talibans pakistanais ».
Du reste, deux mois avant cette visite de courtoisie à Kaboul – que l »on sent un brin forcée -, une des plus hautes autorités afghanes très au fait de l’ambiguïté pakistanaise était en déplacement à Islamabad. En septembre, le Dr Abdullah Abdullah, président du Haut Conseil pour la réconciliation nationale et numéro 2 des deux dernières administrations siégeant à Kaboul, n’hésitait pas à clamer devant un parterre d’autorités et de médias : « Le Pakistan et l’Afghanistan doivent éviter toute suspicion et aller au-delà de l’habituelle rhétorique éculée et des sombres théories conspirationnistes qui les ont éloignés jusqu’alors. » Ambiance. Et l’ancien bras droit de feu le commandant Ahmed Chah Massoud de presser également là où cela fait mal, en pointant hardiment du doigt les hommes en uniforme, en exhortant les généraux pakistanais à user de leur influence pour faire pression sur les Talibans afin que ces derniers réduisent la volumétrie et l’intensité des attaques cinglant le territoire afghan sur 360 degrés. Une influence rappelée peu de temps avant dans un énième rapport* de l’ONU, si besoin était.
*AFP, 19 novembre 2020
Il est à ce titre pour le moins interpellant de relever qu’une semaine à peine avant son premier déplacement ès qualités à Kaboul, l’actuel Premier ministre pakistanais n’hésitait pas à accuser l’Afghanistan d’avoir « autorisé l’Inde à installer des camps sur le sol afghan pour entraîner, héberger et lancer des terroristes au Pakistan »*. Des accusations graves, frôlant l’irresponsabilité – qui plus est pour qui entend se rendre à Kaboul quelques jours plus tard.
Aux yeux des 36 millions d’Afghans comme d’une majorité écrasante d’observateurs du tortueux patient pakistanais, il faudra autre chose de plus sérieux et de sincère qu’une laconique escale dans la capitale afghane rythmée de quelques tirades à l’emporte-pièce – dans une veine par ailleurs assez douteuse sinon proche de la logorrhée habituelle du locataire de la Maison Blanche sur le départ – et de promesses faciles imprégnées de démagogie pour créditer Islamabad et Rawalpindi d’un véritable projet bienveillant, constructif et pérenne à l’endroit de leur bien frêle et exsangue voisin de l’Ouest.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.