Economie
Le Poids de l'Asie

Chine : comment le coronavirus sape les "Nouvelles Routes de la Soie"

Au premier trimestre 2020, le nombre de projets labellisés "Nouvelles Routes de la Soie" a chuté de 15,6 %. (Source : Asia Society)
Au premier trimestre 2020, le nombre de projets labellisés "Nouvelles Routes de la Soie" a chuté de 15,6 %. (Source : Asia Society)
Suivant la baisse spectaculaire des investissements de la Chine à l’étranger, les projets labellisés « Nouvelles Routes de la Soie » voient leur financement en chute libre depuis le début de la crise du coronavirus. Tendance lourde ou parenthèse ?
En 2020, deux piliers de la mondialisation se sont affaissés. L’Organisation mondiale du Commerce (OMC) prévoit une contraction de 30 % du commerce mondial, une chute sans précédent depuis 1945. L’organisation des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED) qui mesure les flux entrants et sortants d’investissements directs étrangers (IDE) et mène des enquêtes auprès des grandes entreprises sur leurs intentions, prévoit qu’après avoir diminué depuis 2015 et s’être redressés légèrement en 2019, les IDE se contracteront de 40 % en 2020 et que, pour la première fois depuis 2005, leur montant passera en dessous de la barre des 1 000 milliards de dollars. La CNUCED prévoit une nouvelle baisse (entre 5 et 10 %) en 2021.
Cette évolution concerne la Chine. Entre 2010 et 2019 inclus, le pays s’est classée à la seconde place mondial après les État-Unis pour les entrées d’IDE – une moyenne de 122 milliards de dollars par an – et à la troisième place pour les sorties après les État-Unis et le Japon – avec une moyenne de 129 milliards de dollars. Au premier trimestre 2020, alors que la Chine continue d’attirer les entreprises étrangères, ses investissements à l’étranger se sont écroulés de même que les prêts que les banques chinoises ont consenti à des projets des « Novelles Routes de la Soie », la « Belt and Road Initiative » ou BRI, selon le nom officiel.

Les entreprises étrangères restent attirées par la Chine

*L’investissement direct se matérialise ici par l’installation de nouveaux moyens de production et le recrutement de nouveaux employés.
L’intérêt des entreprises étrangères pour la Chine ne faiblit pas, selon les analyses de Rhodium. Une illustration récente est le démarrage de l’usine de construction de voitures électriques envisagée en 2018 par Telsa, le plus grand fabricant américain. Il s’agit d’un investissement dit « de création » ou « greenfield » anglais*, une nouvelle usine, qui a été le type le plus courant d’investissements en Chine, beaucoup plus important que les fusions-acquisitions. Au cours des dix dernières années, le montant de ces dernières s’est élevé en moyenne de 20 à 25 milliards de dollars par an en Chine, grimpant à 35 milliards de dollars en 2019. En 2020, alors que ce chiffre est en baisse dans le monde, le Covid-19 n’a pas interrompu ce mouvement en Chine. Au cours des cinq premiers mois, les fusions-acquisitions étrangères atteint 9 milliards de dollars, un montant bien supérieur leur équivalents chinois à l’étranger.
Comment expliquer cette tendance ? Les entreprises étrangères sont attirées par la consommation de la classe moyenne – Pepsi a par exemple acheté Be & Cheery. Elles saisissent aussi les ouvertures créées par les mesures de libéralisation en rachetant les parts de leur partenaire – Volkswagen a ainsi pris le contrôle de l’Anhui Jianghuai Automotive Group pour 1 milliard de dollars. Enfin, elles cherchent à prendre des participations dans des entreprises chinoises qui ont développé des technologies – Volkswagen, encore, a ainsi acquis 26 % du capital d’un fabricant de batteries.

L’investissement chinois à l’étranger s’effondre

L’investissement chinois à l’étranger a culminé à 196 milliards de dollars en 2016. Des flux considérables qui ont parfois masqué des sorties illicites de capitaux – l’épargne des plus riches s’investissant dans le secteur immobilier américain. Dès la fin de l’année 2016, les autorités ont réagi par des mesures de contrôle des capitaux. Les sorties ont été ramenées à 143 milliards en 2018 et 116 milliards en 2019. Avec l’apparition du Covid-19, elles se sont presque arrêtées au premier trimestre 2020.
La même évolution s’est vérifiée pour les flux de capitaux – des crédits et rarement des IDE – qui ont financé les projets de la BRI répartis sur 68 pays. Ils sont passés par un maximum entre 2015 et 2016. Selon le spécialiste de l’économie chinoise Mixin Pei, Pékin n’avait alors aucune idée de tous les montants qui sortaient du pays : des prêts par des établissements publics, des entreprises d’État ou des entreprises privées, pas tous répertoriés. Ils se découvrent lorsque les pays rencontrent des problèmes à l’instar du Venezuela. Un groupe de chercheurs dont Carmen Reinhart, économiste en chef de la Banque mondiale depuis le 15 juin dernier, ont compilé plusieurs milliers de prêts chinois depuis 1949, représentant un encours de 530 milliards de dollars. Leur conclusion : 200 milliards de dollars, soit près de la moitié de l’encours, sont ignorés par les institutions financières internationales. Une situation inquiétante car les conditions de ces prêts (taux d’intérêt, délai) sont plus proches des prêts commerciaux que des prêts des banques de développement.

Chute des financements de la BRI : laisser passer l’orage ?

Les financements dirigés vers la BRI n’ont pas été épargnés par le Covid-19. Après un repli en 2017 et une reprise en 2018, ils ont chuté au premier trimestre 2020. Selon un rapport de Refinitiv cité par l’Asia Nikkei Review, le nombre de projets labellisés BRI a chuté de 15,6 %, passant de 218 au premier trimestre 2019 à 184 au premier trimestre 2020, et la valeur des projets a diminué de 64 %, de 386 à 137 milliards de dollars. Il s’agit là de projets annoncés, et non pas réalisés. Le rapatriement de travailleurs chinois en a suspendu la réalisation : par exemple, la construction du métro de Hanoï qui avait déjà accumulé du retard. Des grands projets ont été abandonnés : les centrales à charbon de Hamrawien en Égypte et de Gazaria au Bangladesh, ainsi que le port de Bagamoyo en Tanzanie qui comportait une clause de bail à 99 ans que « seul un ivrogne pouvait signer » selon le nouveau président du pays. Au Nigeria, le Parlement a voté une loi exigeant la revue de tous les projets accordés par la Chine.
La Chine va faire face à une la multiplication de demandes de rééchelonnement de dette. Le 17 juin, à l’occasion d’un sommet Chine-Afrique sur la lutte contre le Covid-19, Xi Jinping a annoncé l’annulation des remboursements des prêts à taux d’intérêt zéro dus cette année et demandé aux banques de mener des négociations amicales à propos des prêts commerciaux. Le ralentissement de l’économie chinoise ajoute aux difficultés de la BRI, si chère au président chinois et que Pékin n’abandonnera pas – à moins d’une très improbable mise à l’écart de Xi. Le pari de la Chine est simple : une fois la crise passée, les projets reprendront et assureront à l’industrie chinoise des débouchés.
Par Jean-Raphaël Chaponnière
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).