Politique
Note de lecture

Chine-États-Unis : affrontement pour un leadership mondial

Donald Trump et Xi Jinping lors d'une réunion en marge du sommet du G20 à Osaka, en juin 2019 (wikimedia commons)
La crise du coronavirus redonne une actualité supplémentaire à l’affrontement sino-américain. Enjeu principal de cette décennie, la rivalité entre les deux superpuissances est le sujet du nouveau livre de Pierre-Antoine Donnet, journaliste à l’AFP, auteur d’une quinzaine d’ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l’Inde et aux grands défis asiatiques. Dans Le leadership mondial en question, L’affrontement entre la Chine et les États-Unis (Éditions de l’Aube, 2020), cet ancien correspondant à Pékin dresse un portrait précis des deux géants mondiaux et de tout ce qui les sépare. Jeu des alliances, commerce, hautes technologies, rapport de force militaire et spatial ou encore expansionnisme chinois des « Nouvelles Routes de la Soie », l’ouvrage examine toutes les dimensions de la rivalité entre Pékin et Washington. Rivalité qui aujourd’hui devient aussi une formidable bataille d’image, dont aucun des deux protagonistes ne sort grandi.
*Discours devant la conférence sur le dialogue entre les civilisations d’Asie. **Doctrine explicitée dans un document intitulé « Defense Planning Guidance » de 1992.
« Penser qu’une race et une civilisation sont supérieures, et entendre influencer ou remplacer les autres civilisations est stupide. »* Cette formule de Xi Jinping résume la différence fondamentale de vision du monde, décrite par Pierre-Antoine Donnet, entre la Chine et les États-Unis. Elle oppose une Amérique qui se veut toujours porteuse de valeurs universelles comme la démocratie et la libre entreprise, et une Chine avant tout soucieuse de faire respecter son modèle « alternatif » et d’organiser une prospérité partagée dont elle serait le centre. Au-delà de la vision du monde, se pose également la question de la suprématie. La stratégie américaine, nous rappelle l’auteur, reste fondée sur la doctrine Wolfowitz**, consistant à « décourager tout défi au leadership américain », tandis que le « rêve chinois », résumé par le colonel Liu Mingfu, auteur d’une livre célèbre sur le sujet, est de « devenir la première puissance mondiale ». Pour ce militaire à la retraite et stratège très écouté, « la Chine deviendra un nouveau style de champion, un champion non hégémonique ».

De la bienveillance à la confrontation

Le formidable essor de l’économie chinoise s’est appuyé pendant 30 ans sur une attitude relativement bienveillante des États-Unis, souligne Pierre-Antoine Donnet. Les Américains ont piloté l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce en 2001, accueilli de nombreux chercheurs chinois dans leurs universités et placé le pays au centre des chaînes de valeur mises en place par les multinationales américaines. Le pari de Washington était celui d’une convergence des modèles qui ne s’est pas concrétisée.
Le livre décrit avec précision le virage stratégique américain vers la confrontation, qu’illustre l’accumulation des sanctions et contre-sanctions commerciales engagées à partir de janvier 2018, puis des négociations menant à l’accord dit de « phase 1 » conclu en décembre 2019. Les dégâts de cette bataille commerciale sont importants : en 2019, la Chine passe du premier au troisième rang des fournisseurs des États-Unis tandis que les exportations américaines vers la Chine reculent. Les menaces continuent de s’accumuler, en particulier côté chinois avec celle d’un arrêt des exportations de terres rares dont Pékin est le premier fournisseur mondial.

La quête des alliances

Pierre-Antoine Donnet dresse un portrait saisissant de l’évolution des rapports de force géostratégiques. L’obsession isolationniste de Donald Trump conduit à une succession de retraits des organisations internationales, qui sont autant d’occasions pour la Chine de marquer des points, comme récemment avec l’Organisation Mondiale de la Santé. Si les États-Unis disposent d’un réseau d’alliances stratégiques vaste et solide, illustré par les 800 bases militaires américaines réparties sur cinq continents, la Chine étend partout son influence économique. D’abord en Afrique dont elle est devenue le premier investisseur et le premier créancier, mais aussi en Asie, en Amérique Latine, en Europe de l’Est et du Sud. L’auteur nous donne quelques exemples vivants de la prise de contrôle chinoise sur des pays comme le Cambodge, le Népal ou le Kenya. Il relate également l’étonnante offensive des services secrets chinois en Australie, provoquant une réaction vigoureuse de la classe politique australienne.
Si la Chine a peu d’alliés militaires, à l’exception de la Corée du Nord, elle noue des partenariats approfondis avec quelques pays clés, tels que le Pakistan et surtout récemment la Russie. L’offensive chinoise n’est pas toujours fondée sur l’harmonie et les relations « gagnant-gagnant » qu’évoquent inlassablement les officiels chinois. Pierre-Antoine Donnet analyse avec précision les menaces qui pèsent à la fois sur Taïwan, face à une République populaire qui n’a pas renoncé à la voie de la conquête militaire, et sur les voisins asiatiques de la « Chine des mers du Sud ou de l’Est », confrontés à une militarisation accélérée des îles sous contrôle chinois.

Hautes technologies, la mère des batailles

L’auteur consacre deux chapitres à la mère des batailles, qui est celle de la suprématie technologique. Il évoque la rivalité des hubs de développement technologique que sont la Silicon Valley en Californie et le quartier Zhongguancun à Pékin : de la course pour la suprématie en intelligence artificielle au duopole américano-chinois des géants de l’Internet, en passant par le coup d’arrêt de Washington porté aux ambitions de Huawei et de la 5G chinoise.
Le rattrapage de Pékin porte aussi sur des secteurs au cœur des avantages comparatifs de l’Europe et en particulier de la France. À commencer par le nucléaire où la Chine raccorde à son réseau fin 2018 le premier EPR du monde à Taishan, quatre ans avant le projet de Flamanville, devenant ainsi le leader mondial du secteur. Même tendance pour le secteur ferroviaire et en particulier les trains à grande vitesse, avec un réseau chinois de 35 000 km qui représente plus de 3 fois la taille du réseau européen. Dans l’aéronautique, l’avionneur chinois COMAC se prépare à concurrencer Airbus et Boeing dans le segment des court et moyen-courriers. La voiture électrique et les énergies renouvelables sont également abordées. La Chine en est le premier producteur et le premier marché mondial.
Visite du Général Ray Odierno, chef d'état-major de l'armée de terre des États-Unis, à Pékin en 2014 (Mikki Sprenkle, wikimedia commons)
Reste un domaine où Pierre-Antoine Donnet juge la suprématie américaine encore incontestable pour au moins une ou deux décennies : celui de la défense et de l’armement. La disproportion des forces, des alliances, des technologies et des budgets demeure massive, même si la Chine progresse constamment et rapidement. La rivalité entre les deux pays dans ce domaine ne peut pas être mondiale, mais le défi chinois devient de plus en plus crédible dans sa sphère géographique d’influence, avec la possibilité d’un renversement des rapports de force dans la zone indo-pacifique.

La Chine renforce son poids dans les institutions internationales

L’Amérique avait inventé le plan Marshal pour relancer l’économie mondiale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La Chine a lancé les « Nouvelles Routes de la Soie » pour mieux retrouver son rôle millénaire d’empire du milieu. L’auteur décrit de façon très vivante et détaillée la façon dont le Parti communiste chinois a su exploiter ce qu’il sait le mieux faire : mobiliser l’épargne nationale pour lancer des grands programmes d’infrastructure en s’appuyant sur ses entreprises d’État. Un levier actionné cette fois-ci au service de l’influence chinoise dans le monde.
Les liens tissés avec 138 pays renforcent considérablement le poids de la Chine dans les instances internationales, même si les critiques se sont multipliées (dégâts environnementaux, dettes insoutenables pour certains pays ou présence excessive de la main-d’oeuvre chinoise). Le projet des « Nouvelles Routes de la Soie » connaît un essoufflement depuis deux ans. Il va souffrir de la crise mondiale actuelle qui remet au centre des enjeux la question des dettes, y compris pour la Chine. Cependant, même avec ces limites, il demeure un outil d’affirmation de l’influence chinoise qu’aucun pays occidental n’est en mesure de contrer.

La fin de l’hyperpuissance

Pierre-Antoine Donnet conclut son livre en rappelant les fragilités de la puissance chinoise. Il évoque la tension croissante entre volonté de contrôle interne et ouverture internationale, qui pose la question de l’avenir du Parti communiste chinois. Un Parti qui doit aussi faire face aux énormes défis environnementaux, au vieillissement accéléré de sa population, à la dette accumulée depuis 10 ans et que la crise actuelle aggrave.
La Chine sera sans doute la première puissance mondiale dans les décennies à venir, mais elle n’aura pas la capacité d’instaurer une hégémonie comparable à celle des États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le temps de l’hyperpuissance est révolu.

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A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.