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Coronavirus : dans les camps de Rohingyas, la peur de l'épidémie

(Source : Le Figaro) L'un des camps de réfugiés rohingyas de Cox's Bazar
Alors que le Bangladesh dénombre officiellement 48 cas confirmés de coronavirus et déjà cinq morts ce samedi 28 mars, la crainte grandit de voir le Covid-19 se propager jusqu’aux camps de Cox’s Bazar, dans le sud du pays. Près d’un million de Rohingyas y vivent dans des conditions insalubres. La pandémie y aurait des conséquences catastrophiques.
« Si le coronavirus touche les camps de Rohingyas, des milliers de personnes risquent de mourir. L’épidémie se propagera comme une traînée de poudre. » Depuis son bureau installé en Suisse, Anita Schug ne cache pas son inquiétude. Cette docteure issue de la diaspora rohingya surveille l’évolution de la propagation du coronavirus depuis que les premiers cas ont été signalés à Wuhan, en Chine. Alors que la pandémie touche progressivement l’ensemble des pays de la planète, elle milite à distance pour que le virus n’atteigne pas les 850 000 Rohingyas qui vivent actuellement dans le plus grand camp de réfugiés du monde. Depuis plusieurs semaines, elle tente de leur expliquer la situation et d’enseigner les gestes barrières à travers des vidéos publiées sur les réseaux sociaux.
Les Rohingyas ont fui en masse les persécutions en Birmanie en 2017. Depuis, ils vivent dans des conditions déplorables. « Le camp est surpeuplé, les règles d’hygiène les plus élémentaires ne sont pas respectées, la population n’a pas accès à l’eau potable et les gens doivent faire la queue, parfois pendant des heures, pour recevoir de la nourriture, » liste Anita Schug. Et de questionner : « comment faire entendre qu’il faut se laver les mains et ne pas s’approcher les uns des autres ? »

Population coupée du monde

Depuis la fin de l’année dernière, le gouvernement du Bangladesh a par ailleurs coupé l’accès à Internet dans les 34 camps de Cox’s Bazar. La population se retrouve totalement isolée du monde. « La majorité n’a aucune idée de ce qu’il se passe. Les habitants n’ont aucun moyen d’avoir accès à des messages de prévention, comme ceux que je diffuse, qui pourraient leur sauver la vie », déplore la médecin.
« Ce que nous entendons majoritairement sur le coronavirus sont des fausses rumeurs qui circulent par le bouche-à-oreille, témoigne Mohammed Arfaat, un jeune activiste rohingya, dans le journal The New Humanitarian. Cela crée une situation de panique dans les camps. Nous nous sentons abandonnés en pleine crise. »
Seuls quelques personnes comme Mohammed parviennent à avoir un accès, limité, à Internet quelques heures par semaine, en se rendant dans des cybercafés. Elles peuvent alors joindre la diaspora rohingya à l’étranger, s’informer et découvrir les vidéos d’Anita Schug. « Nous faisons notre possible pour apprendre ce que nous pouvons sur le virus et sensibiliser la population autour de nous. Mais sans téléphone et sans Internet à l’intérieur des camps, c’est impossible d’agir à grande échelle. »

Vidéos pour enseigner les gestes barrières

Anita Schug est à la tête du Rohingya Medics organisation, qui rassemble plusieurs médecins d’origine rohingya à travers le monde. L’association s’illustre notamment en offrant des téléconsultations aux membres de la minorité ethnique qui vivent toujours dans l’État de Rakhine, en Birmanie, et qui sont privés de tout accès aux soins. Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, elle s’organise pour informer les Rohingyas dans les camps via une agence de presse rohingya et les réseaux sociaux.
« Nous essayons de faire des vidéos avec des messages très simples et compréhensibles pour tous, précise la médecin. Nous essayons d’expliquer qu’il ne faut pas paniquer et d’identifier des sources d’information fiables qu’ils peuvent croire. Nous leur montrons les gestes barrières et les invitons à les respecter le plus possible, même si nous sommes conscients que c’est difficile. Face au risque de propagation du virus, la moindre chose que nous pouvons faire, nous devons la faire. »
L’activiste regrette néanmoins que sa façon même d’informer contienne un risque. « Pour voir mes vidéos, les gens doivent se rendre dans un cybercafé, où ils ne peuvent pas respecter les règles de distanciation., déplore-t-elle. Il est urgent que le gouvernement lève le blocage d’Internet. »

Les ONG s’organisent

Au sein des camps, les ONG se mettent aussi à pied d’œuvre pour prévenir l’arrivée du coronavirus. « Des campagnes de communication sont mises en place : des messages sont diffusés à la radio, nous avons imprimé des affiches en langue rohingya, en birman ou encore en bengali, explique Catalin Bercaru, représentant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au Bangladesh. Les imams ou d’autres personnes éminentes dans la communauté participent activement à leur diffusion. »
En parallèle, pour enseigner les gestes barrières à une majorité de la population, l’organisation a commencé à former plus de 1 400 volontaires rohingyas. Ils sont chargés de montrer aux autres les comportements à adopter. « Dès l’installation des camps en 2017, nous avons mis en place des campagnes de communication liées aux problèmes sanitaires. Nous étions donc préparés pour anticiper l’épidémie, poursuit Catalin Bercaru. Nous sommes néanmoins conscients que la densité de population dans les camps rend le risque de propagation du virus bien plus important. »
« Des savons et serviettes de toilette sont distribués régulièrement, détaille de son côté Louise Donovan, responsable de la communication pour le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Nous avons aussi multiplié le nombre de points d’accès à l’eau pour se laver les mains, ouvert des points de santé supplémentaires et renforcé notre présence dans des centres communautaires où nous pouvons fournir des informations. »
Malgré tous ces efforts, les deux organismes sont bien conscients que la coupure d’Internet ne fait que limiter leur champs d’action. « La communication est l’élément-clé pour une gestion efficace de la situation. La population devrait être autorisée à avoir un téléphone portable et un accès à Internet. Nous continuons de militer pour que le blocage soit levé et que la population puisse avoir un total accès aux informations », insiste Louise Donovan.

Mesures gouvernementales

Le Bangladesh dénombre actuellement 48 cas de Covid-19 sur son territoire, et cinq morts. Des chiffres certainement bien en dessous de la réalité en raison du peu de tests effectués. Ces derniers jours, le gouvernement bangladais a pris des premières mesures contre le coronavirus : tous les établissements scolaires ont ainsi été fermés jusqu’au 31 mars. Dans les camps de Cox’s Bazar, les lieux d’apprentissage doivent aussi fermer leurs portes jusqu’à nouvel ordre.
Les camps sont par ailleurs plus isolés que jamais. Les contrôles d’entrée et sortie y sont désormais drastiques et les autorités locales réduisent l’accès aux personnes extérieures qui pourraient possiblement transmettre le virus. Désormais, seul le personnel humanitaire travaillant à la distribution de nourriture et à la santé est autorisé à s’y rendre.
Loin des camps de Cox’s Bazar, Anita Schug n’oublie pas non plus les nombreux Rohingyas qui vivent isolés en Birmanie ou ailleurs au Bangladesh. « Ils sont complètement livrés à eux-mêmes, rappelle-t-elle. Contrairement à ceux qui vivent dans les camps, eux n’ont pas accès à l’aide internationale ni à des soins médicaux. Que l’on parle des Rohingyas de Cox’s Bazar ou des autres, les oublier, c’est les condamner. »
Par Cyrielle Cabot
A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.