Economie
L'Asie en Afrique

Quand l'histoire bégaie : le Japon en Afrique au début du XXe siècle

L'empereur éthiopien Haile Sélassié rencontre l'empereur japonais Hirohito lors de sa visite à Tokyo, le 19 novembre 1956. (Source : Wikimedia Commons)
L'empereur éthiopien Haile Sélassié rencontre l'empereur japonais Hirohito lors de sa visite à Tokyo, le 19 novembre 1956. (Source : Wikimedia Commons)
La Chine fait aujourd’hui partie du paysage africain. Les réactions à son irruption dès les années 1950 rappellent celles qu’avait suscitées la percée du Japon sur le continent noir un siècle auparavant.
Découvrant les Africains à travers les esclaves qu’amenaient des Portugais, les Japonais en ont conclu que l’Afrique était pauvre et impuissante, que les Portugais étaient des prédateurs dont il fallait se méfier. À partir de 1639, le Japon s’est isolé et, pendant deux siècles, le port de Nagasaki que fréquentaient les Hollandais, a été sa seule fenêtre sur le monde.
L’ouverture de l’archipel nippon a précédé d’une année le percement du canal de Suez et des voyageurs japonais se rendant en Europe ont fait escale en Afrique. À cette époque, les Japonais s’intéressent moins à l’Afrique qu’à l’expérience coloniale européenne sur le continent. En effet, le gouvernement de Tokyo a très tôt envisagé la construction d’un empire pour des raisons politiques et économiques. Aux lendemains de la victoire retentissante sur la Chine en 1894-95 qui a permis au Japon d’annexer Taïwan, Tomizu Hirondo publie Le futur de l’Afrique. Son essai loue Cecil Rhodes et l’aventure européenne sur le continent africain. Selon ce jeune professeur de l’université de Tokyo, la Chine et l’Afrique seront les enjeux du XXe siècle, et le Japon doit participer à la « ruée vers l’Afrique ».

Fièvre éthiopienne et buzz médiatique

Coincée entre les colonies françaises, britanniques et italiennes, lointaine héritière de l’ancien royaume de Sabah, l’Éthiopie (qui s’appelait alors l’Abyssinie) était le seul pays indépendant d’Afrique. Après un siècle d’isolement, son empereur avait engagé un processus de modernisation en s’appuyant sur des conseillers étrangers. Parmi eux, les Français participent à la construction du chemin de fer entre Djibouti et Addis (que les Chinois viennent de réhabiliter). Le percement de Suez avait fait de la Corne de l’Afrique un enjeu stratégique, l’Éthiopie devient alors le théâtre de rivalités européennes.
*Jurgen Osterhammel, La transformation du monde, une histoire globale du XIXème, Nouveau Monde édition, 2017, page 665.
Ayant pris connaissance d’un projet de conquête de l’Éthiopie par l’Italie, le ministère japonais de la Défense a adressé une « note verbale » aux autorités italiennes où il demandait d’être autorisé à envoyer des observateurs. Faite en avril 1896, cette demande a été refusée car, le mois précédent, l’armée italienne avait subi une défaite à la bataille d’Adoa devant les troupes de l’empereur Ménélik que le roi d’Italie venait de traiter de « singe africain ». Cette défaite, la pire subie à cette date par une puissance européenne selon l’historien Jurgen Osterhammel*, attire l’attention des États-Unis. Une délégation américaine s’y rend, signe un traité d’amitié et accorde à l’Éthiopie le statut de la « Nation la plus favorisée ». Le Japon est lui aussi intrigué.
Plus encore, à Tokyo, la victoire éthiopienne suscite un véritable engouement. Le gouvernement dépêche une ambassade dans le pays et à l’occasion d’une première visite officielle en 1927, un Traité d’amitié et de commerce est discuté puis signé trois ans plus tard à lors du couronnement de l’empereur Hailé Selassié. Entre-temps, avait même été évoquée une union matrimoniale entre les familles régnantes de l’empire du soleil levant et de l’empire des négus, lointains successeurs de la reine de Saba.
Depuis lors, le Japon est devenu le principal fournisseur de l’Éthiopie où il exportait des tissus. Des commerçants japonais visitaient régulièrement le pays. Le 21 septembre 1933, le London Daily Herald a révélé que le pays de Hailé Selassié avait accepté de louer 300 000 hectares pour la culture du coton et autorisé l’entrée de 650 000 travailleurs nippons à une époque où ils étaient nombreux à émigrer. Quelques semaines plus tard, une revue académique a dénoncé une nouvelle infondée (une « fake news »), car le gouvernement éthiopien avait rejeté la proposition des hommes d’affaires japonais. Cette mise au point a été ignorée par les journaux à grand tirage. Cet « accaparement de terres » – le terme n’était pas utilisé – a fait le buzz dans le monde entier. La presse a titré sur le « péril jaune » et Mussolini a évoqué cette menace pour justifier l’invasion de l’empire du négus en 1936. On a alors découvert que la présence de l’empire du soleil levant se limitait à 34 résidents japonais ! L’invasion italienne a choqué la société japonaise, mais la realpolitik a eu raison de ces réactions, Rome ayant reconnu l’annexion du Mandchoukouo par le Japon, Tokyo a reconnu l’annexion de l’Éthiopie.

Dumping japonais en Afrique

Les relations du Japon avec les colonies européennes d’Afrique ont été de nature commerciale. Dès le début du XXe siècle, le gouvernement japonais a organisé la collecte systématique d’informations sur le continent africain. Ainsi, les efforts allemands au Togo, britanniques au Soudan et français au Mali dans le développement de la culture du coton ont servi de référence au ministère japonais de l’Agriculture pour définir un plan de développement du coton en Corée. Le Japon a multiplié les consulats et les légations sur le continent africain qui, de simple escale des lignes maritimes vers l’Europe, est devenu une destination à part entière des Japonais et des exportations nippones. Après une première embellie durant la Première Guerre mondiale, la part de l’Afrique dans les exportations du Japon a fortement progressé suite à la dévaluation du yen : elle atteint 7 % en 1934. Le Japon exportait alors du tissu et de multiples babioles.
Vu de Tokyo, part de l'Afrique dans les exportations et les importations japonaises (1898-2014). (Sources : Statistiques douanières du Japon et FMI)
Vu de Tokyo, part de l'Afrique dans les exportations et les importations japonaises (1898-2014). (Sources : Statistiques douanières du Japon et FMI)
L’offensive commerciale japonaise a soulevé des tollés. Dans un article du 3 janvier 1925, The Economist dénonce l’attitude des indigènes qui, jugeant exclusivement sur les prix, achètent de la « camelote » « made in Japan » plutôt que des produits « made in Britain » de « meilleure qualité ». À l’époque, les Européens accusaient le Japon de vendre des « montres au kilo » et de mettre au chômage des milliers d’ouvriers. À l’occasion de débats à Westminster, des parlementaires britanniques ont dénoncé pêle-mêle les subventions accordées par l’État japonais aux exportateurs, la sous-évaluation du yen par rapport à la livre sterling, les bas coûts de la main-d’œuvre japonaise et la concurrence déloyale des banques nippones qui proposaient des crédits d’une maturité de 3 ans aux importateurs alors que les établissements de la City offraient des prêts de 3 mois renouvelables. Autant de critiques adressées à la Chine en Afrique dans les années 2000 !
Le 23 novembre 1933, le commandant Astbury, représentant les intérêts des industriels du textile, interpelle le gouvernement : « Aujourd’hui, les Japonais fabriquent des tissus à un prix inférieur de 75 % à notre coût de production. Voilà un modèle de tissu que nous exportons en Afrique du Sud à 33 [shilling] le yard. Voici une copie exportée par les Japonais à 19 shillings le yard ! Comment résister à une concurrence aussi dévastatrice ? » Le tissu japonais est-il bien le même que le tissu anglais, interroge le président de séance ? « Exactement le même, affirme le commandant. Moins de six mois après son introduction sur le marché en Afrique du Sud, une copie de notre modèle est fabriquée au Japon, exporté et vendu au quart du prix en Afrique. Quel sera le futur de l’industrie du Lancashire si cette concurrence n’est pas arrêtée ? » Le trajet Londres-Yokohama-Le Cap exigeait alors plusieurs semaines de navigation alors qu’aujourd’hui, quelques heures suffisent à des tissus chinois reproduisant des motifs à la mode au Nigeria pour être livrés sur le marché de Lagos ! »
Dans les années 1930, les importations japonaises ont représenté 8 % des importations des colonies britanniques et portugaises en Afrique, 2 % dans les colonies françaises qui étaient gérées selon le principe de la « préférence impériale », donnant une exclusivité aux produits fabriqués dans la métropole. Une préférence à laquelle l’Angleterre a renoncé une fois qu’elle est devenue l’usine du monde. Par contre, dans les années 1930, le Japon était loin derrière la France le second fournisseur du Maroc, car le traité d’Algesiras de 1906 avait ouvert ce protectorat à la concurrence internationale.
Part des importations de l'Afrique subsaharienne (1848-2018).
Part des importations de l'Afrique subsaharienne (1848-2018).

Épilogue du Japon à la Chine

Interrompu durant la Seconde Guerre mondiale, le commerce entre le Japon et les pays africains a repris dès 1945. La part de l’Afrique dans les exportations japonaises a grimpé jusqu’à 16 % et représenté en moyenne 8 % dans les années 1960. En 1964, Tokyo exportait autant vers l’Afrique que vers la Communauté économique européenne. Vu des pays africains, la part du Japon dans leurs importations a progressé jusqu’en 1975. Il a ensuite été concurrencé par la Corée puis la Chine, devenue le premier fournisseur de l’Afrique. Le marché africain sert de terrain d’essai aux exportateurs asiatiques : du Japon à la Chine, leur irruption soulève les mêmes réactions.

Pour en savoir plus

– Joseph Calvitt Clarke, Alliance of the Colored Peoples: Ethiopia and Japan Before World War II, Woodbridge, 2011.

– Kweku Ampiah, « British commercial policies against Japanese expansionism in East and West Africa (1932-35) », in The International Journal of African Historical Studies (#23, n°4), 1990.

– Richard Bradshaw et Jim Ransdel, « Japan, Britain and the Yellow peril in Africa in the 1930s », in The Asia Pacific Journal (Vol. 9, #44, n°2), 31 octobre 2011.

– Bouda Etemad et Claude Lützelschwab, Geographical structure of Africa’s foreign trade from colonisation to independence, School of Oriental and African Studies: University of Neuchâtel, 2005.

– Hideko Faerber-Ishihara, Les premiers contacts entre l’Éthiopie et le Japon, Araesae, Paris, 1998.

– René Pelissier, « Connaissance de l’Afrique au Japon », in Le mois en Afrique: revue française d’études politiques africaines, (Volume 15, #178-179, p. 107-127), novembre 1979.

– Marc Aicardi de Saint Paul, Le Japon et l’Afrique, CHEAM, 1999.

– Sunday Olu Agbi, Japanese relations with Africa 1868-1978, Ibadan University Press, distribué par African Books Collective, Oxford, 1992.

– Getachew Metaferia, Ethiopia and the United States: History, Diplomacy, and Analysis, Algora, New York, 2009.

– Jurgen Osterhammel, La transformation du monde, une histoire globale du XIXème, Nouveau Monde édition, 2017, page 665.

A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).