Economie
Analyse

Taïwan : l'impact "spectaculaire" de la guerre commerciale sino-américaine

La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen à l'Université de Columbia à New York, le 24 juillet 2019. (Source : Defense.info)
La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen à l'Université de Columbia à New York, le 24 juillet 2019. (Source : Defense.info)
A dix jours des élections présidentielles taïwanaises, Asialyst s’est entretenu avec Roy-Chun Lee, de l’Institut de recherche économique Chung-Hua (CIER) à Taipei. Pour lui, « la guerre commerciale a des conséquences spectaculaires sur la structure du commerce et des investissements entre Taïwan, les États-Unis et la Chine ».

Entretien

L’économie est un des thèmes de campagne des élections présidentielles et législatives taïwanaises du 11 janvier prochain. Le Parti démocrate progressiste (PDP), au pouvoir, s’est fixé comme objectif de réduire la dépendance économique de Taïwan à l’égard de la Chine, premier partenaire économique de l’archipel. Pour son principal adversaire, le parti nationaliste chinois ou Kuomintang (KMT), cette politique conduit Taïwan vers un marasme économique. En première ligne de la guerre commerciale sino-américaine, Taïwan semble pourtant tirer son épingle du jeu.

Entretien avec Roy-Chun Lee, directeur exécutif au sein de l’Institut de recherche économique Chung-Hua. Ce think tank fut fondé dans les années 1980 afin d’assister le gouvernement taïwanais dans la conduite de réformes économiques libérales. Aujourd’hui, l’établissement poursuit cette mission tout en menant des activités de conseil auprès du secteur privé.

Roy-Chun Lee, directeur exécutif au sein de l’Institut de recherche économique Chung-Hua (CIER) de Taïwan. (Copyright : Alice Hérait)
Roy-Chun Lee, directeur exécutif au sein de l’Institut de recherche économique Chung-Hua (CIER) de Taïwan. (Copyright : Alice Hérait)
Comment décririez-vous la place de Taïwan dans l’économie mondiale ?
Les entreprises taïwanaises jouent un rôle primordial dans la chaîne de production globale. La majorité de la production manufacturière taïwanaise est destinée au marché mondial et non au marché domestique. Pour être précis, plus de 90 % des produits taïwanais exportés sont en réalité des biens intermédiaires. L’exemple le plus connu est celui des semi-conducteurs. Taïwan produit 70 % des semi-conducteurs utilisés à l’échelle mondiale, mais nous ne nous en servons pas à Taïwan et les exportons. Le modèle le plus simple est le suivant : les entreprises taïwanaises reçoivent des ordres manufacturiers depuis les États-Unis, nous concevons les produits à Taïwan, mais, in fine, c’est en Chine qu’ils sont physiquement assemblés avant d’être expédiés aux États-Unis.
Quel est le degré d’intégration de l’économie taïwanaise à celle de la Chine ?
La Chine, qui reste bien sûr l’usine du monde, est notre premier partenaire commercial. Environ 40 % de nos exportations sont à destination du marché chinois. Les Taïwanais ont également investi massivement en Chine. Nous appelons ces entrepreneurs les taishang. Depuis 25 ans, ces taishang ont installé leurs unités de production sur le sol chinois en raison de coûts moins élevés qu’à Taïwan, avec l’idée de faire de la Chine leur base manufacturière. Ces dix dernières années, les Taïwanais y ont investi près de 150 milliards de dollars américains. Aujourd’hui, 700 000 Taïwanais y étudient et travaillent. C’est donc un niveau d’intégration extrêmement élevé.
Quel a été l’impact de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis sur l’économie taïwanaise ?
À cause de la guerre commerciale, tous les produits « Made in China » à destination des États-Unis sont soumis à des taxes supplémentaires. Les entreprises taïwanaises présentes en Chine et qui exportent vers le marché américain sont donc, comme les autres, sujettes à cette hausse des tarifs douaniers. En conséquence, les entreprises ayant à la fois des usines en Chine et à Taïwan ont commencé à rapatrier sur le sol taïwanais la production des biens à destination des États-Unis. Cela se constate très clairement et peut être chiffré : nos exportations vers l’Amérique ont augmenté de 20 % entre janvier et septembre 2019. Dans le même temps, nos exportations vers la Chine ont décru d’environ 12 %.
Cela signifie-t-il qu’il y a désormais davantage de produits « Made in Taiwan » expédiés directement aux États-Unis ?
Oui, et ce mouvement va se poursuivre ! Ce sont ce que nous nommons les effets de « création commerciale » [trade creation – TC] et de « détournement commercial » [trade diversion – TD]. L’année prochaine, les conséquences de cette guerre commerciale seront probablement encore plus importantes : nos exportations vers les États-Unis vont continuer de s’accroître tandis que nos exportations vers la Chine vont poursuivre leur déclin. Il faut également souligner que cela ne concerne pas uniquement nos exportations, mais également nos investissements. Les nouveaux investissements en Chine ont ainsi décru de 54 % entre janvier et juillet, si l’on compare avec 2018. La guerre commerciale a donc des conséquences spectaculaires sur la structure du commerce et des investissements entre Taïwan, les États-Unis et la Chine. Cela se passe bien sûr dans d’autres pays, comme la Corée du Sud, mais dans le cas de Taïwan, le résultat est encore plus impressionnant en raison de ce haut niveau d’intégration avec la Chine.
Pour autant, peut-on dire que les capitaux taïwanais déjà investis en Chine reviennent à Taïwan ?
C’est une question intéressante. Selon le ministère de l’Économie, les nouveaux investissements d’entreprises nationales sur le sol taïwanais ont atteint environ 6 milliards de dollars américains entre janvier et octobre 2019. Mais, contrairement à ce que l’on a pu penser, ces investissements ne reviennent pas vraiment de Chine. En réalité, les investissements de capitaux en Chine ne peuvent pas être déplacés, d’autant que le gouvernement chinois fait tout pour les empêcher de quitter le pays. Les nouveaux investissements effectués à Taïwan se font donc sur la base des capitaux propres des entreprises, ou alors sont empruntés à des banques taïwanaises.
L’effet de la guerre commerciale est-il donc si positif pour Taïwan ?
Bien sûr ! D’un point de vue de politique publique, l’augmentation des activités manufacturières crée de l’emploi. Dans le même temps, il va y avoir des coûts car ces industries consomment beaucoup d’électricité et ont un impact social. Mais de manière générale, le gouvernement accueille ce retour des investisseurs taïwanais et souhaite attirer davantage d’usines à Taïwan. Et puis, il y a également un intérêt stratégique. La Chine a toujours l’intention d’unifier le continent et Taïwan, y compris par la force si nécessaire. L’objectif de Taipei est donc de réduire l’enjeu économique dans l’éventualité de négociations. Dans ce contexte, la dépendance commerciale de Taïwan vis-à-vis de la Chine a donc toujours été dans l’agenda politique. Toutefois, avant la guerre commerciale, ce développement était très lent en raison de la croissance économique massive de la Chine. Avec la guerre commerciale, nous n’avons rien à faire : les entreprises taïwanaises partent d’elles-mêmes !
Quelle est la stratégie de la Chine pour tenter d’attirer ou de conserver sur son sol les entreprises et les investisseurs taïwanais ?
Ce sont essentiellement des politiques de subvention. Par exemple, les entreprises sont exonérées d’impôts sur les sociétés jusqu’à cinq ans après leur installation. Les cinq années suivantes, elles n’en payent que la moitié. Les loyers sont également décotés, tout comme les factures d’eau ou d’électricité. Mais ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que toutes ces incitations ne sont plus en mesure de contrebalancer les coûts supplémentaires liés, d’une part, à la guerre commerciale, mais aussi au ralentissement de la croissance économique chinoise.
Qu’en est-il des 26 propositions annoncées en novembre par la Chine pour faciliter les échanges avec Taïwan, et notamment avec les entreprises taïwanaises ?
Ces 26 propositions ne sont que des annonces et n’auront de tout façon que peu d’effet. Par exemple, l’une des 26 propositions indique que les entreprises taïwanaises pourraient participer aux processus de standardisation et d’installation du réseau 5G, ou à la recherche et au développement entourant la 5G. Bien sûr, cela constitue une proposition alléchante pour les entreprises taïwanaises, puisque la Chine est l’un des chefs de file de la 5G. Mais le nombre d’entreprises taïwanaises concernées est en réalité très limité. Je pense qu’avec le temps, la portée de ce type d’incitations se réduit.
La Chine a-t-elle des intentions politiques avec de telles propositions ?
Avant la guerre commerciale, toutes les mesures économiques de la Chine avaient des considérations politiques. Cela a toujours été 95 % de politiques et 5 % d’économie ! Mais depuis la guerre commerciale, je pense que la part de considérations économiques s’accroît. Je dirais désormais que pour ces 26 propositions, c’est peut-être 60 % politique et 40 % économique. C’est un développement très nouveau et intéressant. A Taïwan, il n’y a plus vraiment de débat sur le fait que nous devrions adopter ou non le système politique chinois. Pour cette raison, l’économie est devenue le seul aspect sur lequel Taïwan et la Chine interagissent encore.
A l’approche des élections, pouvez-vous nous rappeler les différences entre les deux principaux partis en termes de politique économique ?
L’échiquier politique taïwanais n’est pas divisé entre la droite et la gauche. Du point de vue de l’économie, ces deux principaux partis sont finalement assez semblables. Sauf, évidemment, sur la question des interactions avec la Chine. Un parti, le Kuomintang (KMT), que l’on appelle « pro-Chine », même si ce n’est pas tout à fait exact, défend une manière souple d’interagir avec Pékin. Le KMT propose que l’on fasse des compromis sur la rhétorique politique de la Chine sur le statut politique de Taïwan, en échange de relations économiques apaisées et harmonieuses. Le KMT estime que ces relations économiques renforceront quelque part la sécurité nationale, car les œufs de Taïwan et de la Chine seraient ainsi dans le même panier ! A l’inverse, le parti au pouvoir adopte une position plus critique face à la Chine. Le PDP considère que des relations économiques trop amicales avec la Chine constituent un problème de sécurité nationale. En cas de victoire, leur priorité sera donc d’accélérer la vitesse à laquelle les investissements taïwanais quittent la Chine. Pour ce faire, le PDP œuvre notamment à proposer un environnement plus favorable aux investissements sur le territoire taïwanais, mais encourage également ces entreprises à migrer vers d’autres pays d’Asie du Sud-Est afin d’en faire une seconde base manufacturière.
Peut-on dire que l’économie taïwanaise est aujourd’hui moins dépendante de la Chine qu’il y a 4 ans, avant l’accession au pouvoir de la présidente Tsai Ing-wen et de son parti, le PDP ?
Incontestablement. Comme je l’ai indiqué, nos exportations vers la Chine ont décliné de 12 % dans les 10 premiers mois de cette année et nos investissements de plus de 50 %. Tout cela prouve que Taïwan, économiquement, réduit ses liens avec la Chine.
Grâce à la politique du PDP ?
Je dirais surtout grâce à Donald Trump ! La guerre commerciale a été la plus grande, pour ne pas dire la seule force motrice de cette évolution.
Propos recueillis par Adrien Simorre
A propos de l'auteur
Adrien Simorre
Adrien Simorre est diplômé en sociologie urbaine (Sciences Po Paris) et titulaire d'un master 1 en Sciences de l'environnement. Devenu journaliste, il réside aujourd'hui à Taipei où il s'intéresse en particulier aux questions environnementales, urbaines et politiques. Il a notamment écrit pour le journal d'investigation en ligne Marsactu, Le Monde et l'Orient-Le Jour.