Politique
Analyse

Indonésie : "Saya Golput", le mouvement abstentionniste qui trouble les élections

Sur les réseaux en Indonésie, le mouvement "Saya Golput" pour le vote blanc aux élections du 17 avril 2019 a pris une ampleur inattendue. (Source : Medium)
Sur les réseaux en Indonésie, le mouvement "Saya Golput" pour le vote blanc aux élections du 17 avril 2019 a pris une ampleur inattendue. (Source : Medium)
En Indonésie, 193 millions d’électeurs choisissent leur président ce mercredi. Mais le « match » entre le sortant Jokowi et son rival Prabowo, remake de 2014, ne satisfait pas tout le monde. Un mouvement abstentionniste, le Golput, prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux.
Ni l’un, ni l’autre. Ce sera le choix de nombreux Indonésiens ce 17 avril 2019 en se rendant aux urnes pour élire leur président. Cinq ans après son élection, l’actuel président Joko Widodo, plus communément appelé Jokowi, brigue un second mandat, cette fois encore face à l’ancien général Prabowo Subianto. En effet, Jokowi avait remporté 53 % des votes face à ce même adversaire en 2014.

Les promesses non-tenues de Jokowi

Aujourd’hui, face au bilan mitigé du mandat du président sortant, ses électeurs lui tournent le dos et appellent au boycott par l’abstention. À quelques semaines des élections, le mouvement « Saya Golput » (acronyme de « golongan putih », catégorie des votes blancs), initié par un groupe de non-voteurs, a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Composé d’étudiants, d’activistes, de femmes, de Chinois ou de bouddhistes, le mouvement est avant tout citoyen. Galesh, activiste et travailleur humanitaire de 43 ans, en fait partie. « Pour moi, la création de ce mouvement était inévitable. Bien avant les élections, nous savions que le vote blanc était la seule option rationnelle », témoigne-t-il à Asialyst.
Le mouvement Golput reproche aux candidats de ne pas se soucier du peuple, notamment Jokowi qui aurait failli à tenir ses promesses de campagne. Intolérance religieuse et ethnique croissante, absence d’avancée sur les enquêtes des victimes du régime Suharto, disparition du pluralisme, construction d’usines de ciment au détriment de l’environnement, discrimination contre la communauté LGBT, urbanisation forcée des peuples autochtones… Jokowi, qui s’était posé en candidat des droits de l’homme lors des dernières présidentielles, déçoit. D’autant qu’il se présente cette fois en binôme avec Ma’ruf Amin, un leader musulman conservateur. Face à lui, Prabowo ne représente pas non plus un candidat de choix pour les défenseurs des droits de l’homme : il est suspecté, sous Suharto, d’avoir commis des crimes de guerre.

Le vote blanc : quel impact sur les élections ?

Au fil des élections, le pourcentage d’abstentionnistes n’a fait qu’augmenter : de 23 % en 2004, il est passé à 30 % lors des dernières élections de 2014. Pourtant, le vote blanc a très peu d’impact sur les résultats des élections. « L’abstention n’a jamais été envisagée comme une solution, explique Galesh. L’abstention a pour fonction d’être un indicateur, de montrer qu’il y a quelque chose qui cloche dans le système. Nous avons perdu foi en notre système politique, et nous nous servons des réseaux sociaux pour partager notre ressenti. Nous n’avons aucune revendication si ce n’est de faire entendre notre voix. »
La campagne en ligne des abstentionnistes, portée par le hashtag #SayaGolput, a porté ses fruits et a placé le vote blanc au centre du débat public. Craignant que ce boycott, surtout suivi par des anciens électeurs de Jokowi, ne joue en défaveur du président sortant, ses soutiens politiques ont fustigé ce mouvement. Ainsi, le Majelis Ulama Indonesia (« assemblée des oulémas d’Indonésie », MUI), que Ma’ruf Amin préside, a déclaré fin mars qu’il était « haram » (illicite) de voter blanc, s’appuyant sur une fatwa émise en 2009.
*Partai Demokrasi Indonesia Perjuangan, « Parti démocratique indonésien de lutte ». **Partai Solidaritas Indonesia, « Parti indonésien de solidarité ».
Le débat autour de l’abstention s’étend également aux élections législatives, qui se dérouleront le même jour que les élections présidentielles. Megawati Soekarnoputri, présidente du parti PDI-P* a qualifié les abstentionnistes de « lâches » tandis que Tsamara Amany du PSI**, a défendu le mouvement mais s’est engagée à tout faire pour convaincre les indécis.
A quelques jours des résultats, les sondages prévoient une victoire de Jokowi (49 %) face à Prabowo (37 %). Parmi les espoirs des abstentionnistes, que les votes blancs influent sur le programme du président élu. La question reste entière.
A propos de l'auteur
Myriam Sonni
Etudiante en Master à l'Institut de Géopolitique à Paris VIII, Myriam Sonni est passionnée d'Asie du Sud-Est. Elle travaillé en ce moment sur l'instrumentalisation des tensions ethniques en Malaisie et l'effritement du parti au pouvoir. Elle s'est rendue plusieurs fois à Kuala Lumpur et Singapour pour mener des entretiens avec des universitaires, journalistes, hommes politiques et ONGistes. Avant cela, elle a rédigé un mémoire sur la crise politique et sociale thaïlandaise à travers le prisme des médias et de la liberté de la presse. Elle a étudié également le journalisme à l'ISCPA, l'Institut supérieur des médias.