Politique
Analyse

Hong Kong : comment la Chine exerce son "pouvoir de nuisance"

Manifestation pro-Pékin à Hong Kong en août 2014. (Source : Foreign Policy)
Manifestation pro-Pékin à Hong Kong en août 2014. (Source : Foreign Policy)
Elle pressurise, elle neutralise, elle affaiblit. L’influence de la Chine populaire dans les affaires internes de Hong Kong ne cesse de croître. Comment elle se propage dans divers domaines de la vie civile et politique, c’est ce qu’analyse Benny Yiu-ting Tai dans China’s Sharp Power in Hong Kong. Mais qu’est-ce que le « sharp power » ou « pouvoir de nuisance » ? En quoi est-il différent du soft power ?
*Christopher Walker et Jessica Ludwig, « The Meaning of Sharp Power – How Authoritarian States Project Influence », in Foreign Affairs, 16 novembre 2017.
Le concept de sharp power est récent et délicat à traduire. Il fait partie d’un débat lancé en 2017 par un article publié dans la revue Foreign Affairs* où les auteurs cherchent à redéfinir les outils conceptuels utilisés pour décrire les stratégies d’influence de puissances autoritaires (Chine et Russie) sur les démocraties, surtout sur celles, parfois fragiles, d’Europe centrale ou d’Amérique latine. Ce faisant, les auteurs formalisent l’idée qu’entre le soft power et le hard power, il existe une stratégie d’influence consciente et délibérée pour discréditer la démocratie libérale et délégitimer son pouvoir de séduction. Ses armes « aiguisées » sont de percer, pénétrer ou perforer les environnements informationnels des pays cibles en prenant avantage de la concurrence globale et de l’ouverture des démocraties.
*Joseph Nye, Bound To Lead: The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990. **Frédéric Martel, Mainstream, Paris, Flammarion, 2011.
Le concept de hard power est assez simple à définir dans le champ des relations internationales. C’est la capacité d’un État à imposer sa volonté à un autre par des moyens économiques ou militaires. On parle de « pouvoir fort » ou de « pouvoir coercitif ». Par opposition, le soft power, né au lendemain de la fin de la Guerre froide*, est devenu un fourre-tout conceptuel où se rangent toutes les formes d’influences qui ne relèvent pas de la puissance militaire : principalement l’attractivité d’une culture, la séduction de valeurs politiques et d’une politique étrangère proposée par un pays pour coopter plutôt que commander le soutien ou l’alignement d’autres pays. Des films d’Hollywood ou du Bolywood indien, de la réception globale des jeux vidéo au succès international de la pop coréenne, les déclinaisons du soft power sont multiples**.
*Larry Diamond, Marc F. Plattner and Christopher Walker (éds.), Authoritarianism Goes Global: The Challenge to Democracy, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2016, p. 230.
D’après l’article de Foreign Affairs, cette dichotomie post-Guerre froide ne suffit plus à lire l’actuelle grammaire des relations internationales, pour la simple raison qu’elle repose sur une assomption en vogue jusqu’au milieu des années 2000 : l’intégration illimitée des démocraties avec des régimes répressifs finirait inévitablement par changer les seconds pour le mieux, sans effets dommageables pour les premières. Pourtant, avec l’accélération de la globalisation et l’approfondissement de l’intégration de la dernière décennie, les régimes autoritaires ont survécu, et leur capacité à pénétrer les espaces politiques et médiatiques des démocraties s’est progressivement renforcée*. Renforcés par la globalisation, réprimant toujours plus le pluralisme politique et la liberté d’expression, les régimes autoritaires se sont senti pousser des ailes. Désormais, ils retournent les outils du soft power pour exporter à l’étranger ce qu’ils imposent dans leurs frontières. Or, la nature des systèmes politiques de ces pays colore inévitablement leurs efforts de séduction internationale. La « normalité » retrouvée de la République populaire de Chine sur la scène internationale, fruit du relativisme contemporain à l’égard des régimes politiques, donne à ses agissements à une valeur équivalente à celle de n’importe quelle démocratie.
« Beijing’s Propaganda Lessons – Confucius Institute Officials are Agents of Chinese Censorship », in Wall Street Journal, 7 août 2014. Et déjà, en 2013, Marshall Sahlins, « China U. », in The Nation, 18 novembre 2013.
Cependant, la nature politique d’un projet « culturel » comme celui des Instituts Confucius, à l’origine simple outil de développement de connaissance linguistique et d’échanges culturels, est désormais bien connue. Elle a été publiquement exposée quand la directrice desdits Instituts a fait retirer quelques pages du programme d’une conférence internationale pour faire disparaître des sujets peu à son goût, et à celui de ses employeurs*. Les mésusages grossiers de la culture au nom de la propagande par les Instituts ont été finement analysés par le regretté Arif Dirlik dans un texte récent.
Dans ce nouveau grand jeu de l’influence idéologico-politique globale, c’est la Région administrative spéciale de Hong Kong qui sert – à son corps défendant – de terrain d’expérimentation au régime communiste chinois. Celui-ci y exerce un sharp power que l’on peut assez efficacement traduire ici par « pouvoir de nuisance ». Il pressurise, neutralise et affaiblit les valeurs libérales et les institutions démocratiques dans tous les secteurs de la vie civile et politique : lois, société civile, élection, religion, presses et médias, économie… Lors d’une conférence organisée pour les 4 ans du Mouvement des parapluies, un organisateur écrit en exergue : « Le cas de Hong Kong permettra à la communauté internationale de formuler une stratégie appropriée pour répondre à l’avancée globale de l’autoritarisme. »
*Voir le numéro spécial de la revue Critique, « Hong Kong prend le large », n°807-808, août-septembre 2014.
C’est pour que ce souhait ne reste pas lettre morte que nous avons décidé que le fascicule de Benny Yiu-ting Tai devait exister en français. Asialyst en publiera prochainement un extrait par semaine. Professeur de droit à l’Université de Hong Kong, Benny Tai est un des initiateurs de Occupy Central. Ce mouvement cherche à mettre la pression sur le gouvernement de la République populaire de Chine pour qu’il honore la promesse d’autoriser les Hongkongais à choisir et élire leur dirigeant au suffrage universel afin d’avoir enfin un mot à dire sur leur présent, et sur leur avenir*. Lui et d’autres activistes sont actuellement en procès pour incitation au désordre public et pour leur rôle dans le Mouvement des Parapluies de 2014. Ils risquent jusqu’à 7 ans de prison.
Par David Bartel
A propos de l'auteur
David Bartel
Chercheur indépendant, David Bartel vit à Hong Kong depuis dix ans. Obtenue en 2017 à l'EHESS, sa thèse porte sur les Lumières chinoises du XXème siècle et leur reconfiguration contemporaine. Il s'intéresse particulièrement aux liens entre histoire, politique et langage. La cooptation des discours théoriques postmodernes et postcoloniaux - en Chine et ailleurs - par la rhétorique nationaliste, et l’effacement de la culture au nom du culturel sont au cœur de ses recherches.