Politique
Série - Vague de populisme en Asie

Populisme au Japon : "Shinzo Abe est le François Fillon japonais"

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe. (Source : South China Morning Post)
Le Premier ministre japonais Shinzo Abe. (Source : South China Morning Post)
Même si ce n’est pas un Donald Trump japonais, Shinzo Abe est « populiste » à sa manière. « Populiste » ? Comme Rodrigo Duterte aux Philippines, Imran Khan au Pakistan ou Mahinda Rajapaksa au Sri Lanka ? J.-W. Müller définit ainsi le populisme : l’attachement d’un dirigeant à se considérer comme le représentant du « vrai peuple ». A l’évidence, c’est l’un des phénomènes politiques dominants aujourd’hui en Asie. Entretien avec Xavier Mellet, professeur à l’université de Waseda, sur le populisme au Japon à travers la figure de Shinzo Abe.

Entretien

Xavier Mellet est actuellement professeur à la School of International Liberal Studies de l’Université Waseda à Tokyo. Ses recherches portent sur les populismes en France et au Japon. En 2016, il a soutenu une thèse à Science Po Paris sur la composition des populismes dans les élections contemporaines françaises et japonaises.

Le chercheur Xavier Mellet, professeur à l'Université Waseda au Japon. (Crédit : DR)
Le chercheur Xavier Mellet, professeur à l'Université Waseda au Japon. (Crédit : DR)
S’il fallait faire un parallèle entre la politique japonaise et la politique française, qui serait l’avatar de Shinzo Abe ?
Peut-être François Fillon. D’abord parce qu’ils sont tous les deux des apparatchiks de premier ordre, avec un ancrage fort dans une circonscription électorale – la Sartre pour Fillon, le département de Yamaguchi pour Abe. Ils ont aussi une grande expérience de la politique, et sont considérés comme nationalistes de droite sur plusieurs points. La campagne de Fillon en 2017 m’a beaucoup fait penser à Abe, avec la mise en valeur du patriotisme, notamment dans l’éducation, et des valeurs traditionnelles et morales. Cette morale étant ancrée dans la religion, chrétienne pour Fillon, shintoïste pour Abe. Autre point commun: les deux sont néolibéraux sur le plan économique. Ils incarnent une sorte de national-libéralisme, pour reprendre l’étiquette de Jean-François Bayart.
Vous dites que Shinzo Abe est un apparatchik. Pourquoi ?
C’est un héritier au sein du plus grand parti de la politique japonaise, le Parti libéral-démocrate. Cette formation domine la vie politique japonaise depuis sa création en 1955, et qui hormis en deux occasions, a toujours conservé le pouvoir. Abe a fait toute sa carrière dans ce parti. Il est aussi le dernier d’une très vieille famille politique, qui a émergé à la fin de la restauration Meiji, dans les dernières années du XIXème siècle. Shinzo Abe a deux grands-pères qui ont été parlementaires, dont un qui a été Premier ministre. Son père a également fait une carrière politique.

Lire notre article sur Ces clans qui gouvernent le Japon.

Comment Shinzo Abe est-il arrivé au pouvoir ?
Dans la circonscription familiale, il a hérité du siège de son père, qui lui-même l’avait hérité de son père. C’est une dynastie politique locale. En devenant stratégiquement secrétaire général du cabinet de Koizumi, il a réussi à griller les étapes de l’avancement à l’ancienneté. Lorsqu’il arrive au pouvoir en 2006, Shinzo Abe est le plus jeune Premier ministre de l’histoire du Japon. Il incarne une forme de renouvellement et est très populaire, autour de 70% d’opinions positives.
Pourtant, il est contraint de démissionner l’année suivante… Pour quelle raison ?
A cause de la chute très rapide de sa popularité. Les Japonais lui reprochaient son obsession à vouloir modifier la Constitution, alors qu’ils n’en voyaient pas l’urgence et étaient plus préoccupés par des questions économiques. Ils lui reprochaient aussi son style personnel très aristocratique, très hautain. Dans les médias, ça ne passait pas. Il n’était pas télégénique, il s’exprimait comme au XIXème siècle. Sans compter qu’en un an, cinq de ses ministres ont démissionné à la suite de scandales ou de déclarations polémiques – l’un d’entre eux se suicide. Bref, le casting était mauvais. Lui qui était censé incarner le renouvellement est vite apparu comme un apparatchik venu maintenir en place une classe politique corrompue.
Que se passe-t-il ensuite ?
Il perd le pouvoir en 2007, et sa démission inaugure un cycle d’instabilité politique. Entre 2007 et 2012, il y a six Premiers ministres différents ! C’est une période qui voit notamment l’échec du Parti démocrate du Japon : arrivé au pouvoir en 2009, il se délite en trois ans. Le PDJ échoue à mettre en place un programme de gauche très ambitieux et se droitise progressivement. La mauvaise communication politique du Premier ministre Yukio Hatoyama a conduit à sa démission environ un an après son arrivée au pouvoir, et entraîné des luttes de pouvoir entre une aile gauche et une aile droite du parti.
Le terrain était prêt pour Shinzo Abe…
Quand il arrive au pouvoir en décembre 2012, le Parti démocrate est un champ de ruines. Shinzo Abe doit son retour au gouvernement à son élection à la tête du PLD, où il est soutenu par les parlementaires plus que par la base du parti, qui lui préférait un autre candidat. Il ne suscite pas l’enthousiasme non plus parmi le reste des électeurs, puisqu’il incarne un retour de la vieille politique. Bref, sa position est initialement fragile.
C’est à ce moment-là que va se développer sa rhétorique populiste ?
Exactement. Shinzo Abe s’inscrit dès 2006 dans la lignée des nationalistes néo-libéraux derrière Thatcher, Reagan et Trump. On avait eu un « Make Britain Great Again » avec le Brexit, puis le « Make America Great Again » de Trump : avec Abe on retrouve l’idée du « Retour du Japon » (torimodosu). A son retour au pouvoir, cette ligne se traduit par une politique très volontariste sur la scène internationale et en politique économique.
Et sur le plan idéologique ?
Shinzo Abe est fasciné par son grand-père, ancien Premier ministre et reconnu criminel de guerre pour avoir organisé les exactions en Mandchourie. Comme lui, Shinzo Abe s’inscrit à la droite du parti, négationniste et traditionaliste. De puissants lobbies nationalistes le soutiennent, comme le Nippon Kaigi, l’équivalent japonais et institutionnalisé de notre « fachosphère », et l’Association des sanctuaires shinto, une organisation très puissante au coeur du lobby révisionniste.
Que réclament-ils ?
D’abord, une réforme de l’éducation pour revaloriser le patriotisme – aux dépens de la perpétuation de la mémoire des crimes de guerre. Ils veulent faire en sorte que les Japonais ne se sentent pas coupables de leur histoire. Deuxième point : revaloriser le rôle de l’armée au sein de la société. Le but ultime de Shinzo Abe n’a pas changé depuis 2006 : c’est la modification de l’article 9 de la Constitution, qui interdit au Japon de posséder un potentiel militaire agressif. Il n’a que des forces d’autodéfense, même si c’est en réalité l’une des armées les plus puissantes du monde. Cette réforme va s’inscrire dans l’agenda politico-médiatique de ces prochaines années. Shinzo Abe veut la faire adopter avant la fin de son mandat.
Enfin, la religion. Cette fois, c’est l’article 20 de la Constitution qui est visé : le principe de laïcité ou de séparation des pouvoirs, imposé par l’occupation américaine à partir de 1945. Abe et ses soutiens veulent opérer un retour à une forme de théocratie, en revalorisant le rôle politique de l’empereur. Contrairement à d’autres populistes, le Premier ministre gouverne en laissant volontairement sous silence son idéologie. Il avance masqué derrière les questions économiques, plus aseptisées.
Mais alors, où est l’appel au peuple ?
Il n’y en a quasiment pas, en fait.
Qu’est ce qui fait dès lors qu’on peut assimiler Shinzo Abe à un populiste ?
Il n’est pas populiste, au sens où ce n’est pas un outsider mais un héritier, et au sens où il ne se réclame que peu du peuple. Il ne fait pas d’anti-élitisme, et pour cause : cette élite, c’est lui ! Il n’empêche qu’il est l’incarnation japonaise d’un phénomène de concentration inédite des pouvoirs entre les mains d’un seul homme. Comme Erdogan en Turquie, Modi en Inde et Macron en France, par exemple. Aucun Premier ministre dans l’histoire du Japon n’a été aussi puissant qu’il ne l’est actuellement.
En même temps, il essaie de museler autant que possible les médias. Il a fait passer la loi de protection des « secrets spéciaux », qui est une loi éminemment liberticide. Depuis son adoption en 2013, elle a fait chuter le Japon dans le classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières. Elle a beaucoup été comparée à une loi de 1925 sur la « préservation de la paix », considérée comme le point de départ du fascisme au Japon.
Sa communication peut-elle être qualifiée de populiste ?
Shinzo Abe a tiré les leçons de 2006. Il a pris soin, à l’aide de cabinets de communication privés, de transformer sa manière d’apparaître dans l’espace public. Moins dans sa tenue et son apparence, qui restent inchangés, que dans son discours, très simplifié. Il pratique ce qu’on appelle en marketing la proposition de vente unique : chaque discours défend une seule idée. Il insiste aussi sur le style personnel, celui d’un Premier ministre protecteur, actif sur la scène international. L’image d’un homme qui mouille le maillot pour son pays.
Il est désormais très présent sur les réseaux sociaux, avec une mise en scène calibrée de sa vie privée. Ce n’est pas du tout dans la tradition des hommes politiques japonais, mais Shinzo Abe a réussi cette transformation parce qu’il s’est bien entouré. Un exemple : la cérémonie de clôture des Jeux olympiques au Brésil, où il est apparu déguisé en Super Mario sur son compte Instagram. En France, une telle initiative serait ridicule : imaginez François Fillon déguisé en Astérix ! Mais ce fut un grand succès au Japon. Il cherche à avoir une image à la fois de super-héros, et d’homme proche du peuple. C’est extrêmement calculé et mis en scène : Abe n’est absolument pas proche du peuple, en réalité.
Est-ce efficace ?
Abe est aujourd’hui encore, après six ans de pouvoir, à 40% d’opinions favorables. Ce qui, dans le contexte actuel, est plutôt élevé. On n’avait encore jamais vu au Japon un Premier ministre se maintenir aussi longtemps à un tel niveau de popularité – d’autant plus qu’il était arrivé sans soutien populaire solide. Bientôt, il devrait battre le record de longévité au pouvoir.
Qui détenait ce record ?
Propos recueillis par Marine Jeannin
A propos de l'auteur
Marine Jeannin
Basée à Paris, Marine Jeannin est une journaliste presse écrite et numérique. Free-lance, elle travaille pour RFI et le Magazine Littéraire.