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Tout ce que vous devez savoir sur Shinzo Abe

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe. (Crédits : AFP PHOTO / Toru YAMANAKA)
Qui est Shinzô Abe ? Issu d’une famille de politiciens, membre du Parti Libéral Démocrate qui dirige le Japon de manière quasi ininterrompue depuis 1955, il constitue tout sauf une exception dans le paysage politique nippon. Pourtant, avec bientôt cinq ans passés aux plus hautes fonctions, dans un pays où le mandat moyen d’un Premier ministre n’excède pas 18 mois, son parcours est singulier à bien des égards. Vu de l’étranger, il peut renvoyer l’image d’un dirigeant dynamique, menant des réformes ambitieuses pour redresser l’économie et redonner à son pays une place importante sur la scène mondiale. Multipliant les voyages à l’étranger, il aime à se donner une stature internationale en se montrant aux côtés de Barack Obama, Narendra Modi, Vladimir Poutine ou même Donald Trump. Il encourage les grands événements internationaux, mettant l’archipel sous les projecteurs – allant même jusqu’à se montrer affublé de la casquette de Mario sur la pelouse du stade Maracanã à Rio pour promouvoir les Jeux olympiques de 2020, attribués à Tokyo.
Mais derrière cette façade, Abe représente une vision du Japon dans son acceptation la plus traditionaliste. Entouré par des personnalités dont les opinions nationalistes sont loins d’être un secret, il se fend régulièrement de petites phrases faisant monter les pays voisins au créneau. Adepte d’une gestion expéditive des dossiers, il n’hésite pas à s’appuyer sur sa majorité ou sur des moyens juridiques détournés pour faire passer en force des réformes impopulaires. Une intransigeance qui commence à le desservir alors que les affaires de conflits d’intérêts se resserrent autour de lui. Portrait en 10 points d’un Premier ministre tenace, pour le meilleur et pour le pire.
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SOMMAIRE

1. Il a repris la circonscription familiale
2. Son grand-père est un criminel de guerre
3. Il est membre de la « Nippon Kaigi », un mouvement révisionniste
4. Il a lancé sa carrière politique sur le dossier nord-coréen
5. Il a fait un premier mandat catastrophique
6. C’est un habitué du sanctuaire Yasukuni où sont enterrés des criminels de guerre
7. Il s’est fait réélire grâce aux « Abenomics »
8. Il est pro-nucléaire
9. Il veut remilitariser le Japon
10. Il veut rester au pouvoir jusqu’en 2021

1. Il a repris la circonscription familiale

Chez les Abe, la politique est une affaire de famille. Le clan est solidement implanté parmi les grandes dynasties qui règnent sans partage sur la Diète, le parlement japonais. Véritable enfant du sérail, c’est pratiquement sur les genoux de son grand-père maternel, le Premier ministre Nobusuke Kishi, qu’il découvre le métier de politicien. En 1982, son père, Shintarô Abe, alors ministre des Affaires étrangères, se charge de son initiation aux rouages ministériels en le prenant comme secrétaire particulier. Il l’accompagnera dans près de vingt déplacements internationaux.
En 1993, Shinzô Abe se fait élire député dans le fief familial : le département de Yamaguchi. Il est le troisième Abe à occuper ce poste. En 1942, son grand-père Kan Abe avait réussi à remporter le siège contre le candidat investi par le gouvernement militariste. En 1958, Shintarô Abe reprenait le flambeau, avec le soutien de son beau-père. Il se fera réélire de manière quasi ininterrompue jusqu’à sa mort en 1991. L’actuel Premier ministre parvient lui aussi à se maintenir malgré les aléas de la vie politique. Lors des dernières législatives en 2014, les électeurs l’ont reconduit avec plus de 76 % des suffrages.
Fort de cet héritage, Shinzô Abe est le troisième membre du clan à se hisser à la tête de l’Etat. Il devient en 2006 le plus jeune chef de gouvernement de l’archipel, le premier né après 1945. Il lui en faudra pourtant plus s’il veut éclipser l’empreinte de ses aïeux dans l’histoire du Japon d’après-guerre. En effet, son grand père, Nobusuke Kishi, est l’artisan du renforcement de l’alliance nippo-américaine en 1960 et son grand-oncle Eisaku Satô, signataire de l’accord de rétrocession d’Okinawa en 1972, a reçu le prix Nobel de la paix en 1974 pour son rôle dans la ratification du traité de non prolifération des armes nucléaires par l’archipel.

2. Son grand-père est un criminel de guerre

Sans avoir autant de sang sur les mains qu’un militaire, Nobusuke Kishi n’en est pas moins responsable d’un certain nombre d’exactions. Haut fonctionnaire depuis 1920, il se retrouve en 1936 vice-ministre de l’Industrie du Mandchoukouo. Il organise alors le pillage économique de cet Etat fantoche par l’armée nippone. Rentré au Japon en 1941, il intègre le gouvernement du général Tojo. En charge de l’instauration de l’économie de guerre et de l’approvisionnement en munitions, il co-signe, entre autres, le décret de déportation de près de 85 000 travailleurs coréens sur l’archipel afin de participer à l’effort de guerre.
Inculpé par le tribunal de Tokyo comme criminel de guerre de classe A, il sera relâché sans procès en 1948. En ce début de guerre froide, Washington souhaite maintenir une classe politique conservatrice aux affaires afin de contrer l’influence des leaders communistes dans l’archipel. Perçu comme le plus favorable à l’ancrage du Japon dans le camp occidental, le spectaculaire retour en politique de Kishi sera soutenu en sous-main par l’administration Eisenhower. Premier ministre en 1957, il utilise en 1960 sa majorité au Parlement pour forcer la ratification du renouvellement du traité de sécurité nippo-américain, au grand dam de l’opposition. Les mouvements de protestation massifs forcent l’annulation de la visite du président américain et poussent Kishi à la démission. Malgré son éviction du pouvoir, il gardera longtemps une grande influence sur le Parti Libéral Démocrate en tant que « Conseiller suprême ».
Shinzô Abe considère son grand-père maternel comme son modèle en politique, « un homme d’Etat sincère qui ne pensait qu’au futur de son pays ». Aussi, l’actuel Premier ministre partage avec son aïeul les mêmes priorités, comme la nécessité de modifier la constitution japonaise ou de lutter contre le recul du sentiment patriotique. Il retient des manifestations antimilitaristes de 1960 que « ce qui est bon [pour le pays] n’obtient pas nécessairement le soutien de la majorité » comme il l’explique aux journalistes de The Economist en 2014. Dans cette interview, il ne manque pas de saluer la fermeté de Kishi face aux difficultés : « Mon grand-père a fini ce qu’il avait commencé. » Cette manière de mener les réformes politiques sans prendre compte de l’opinion publique se retrouve dans le projet de révision constitutionnelle de Shinzô Abe. « Je souhaite réaliser son rêve de faire recouvrir au Japon sa vraie indépendance », a-t-il déclaré en 2012 lors d’une visite sur la tombe de son grand-père.

3. Il est membre de la « Nippon Kaigi », un mouvement révisionniste

Lobby particulièrement influent du monde politique japonais, la « Conférence du Japon » (ou Nippon Kaigi) est intimement liée à la carrière politique de Shinzô Abe. Fondée en 1997, cette organisation est née de la fusion entre la « Conférence populaire pour la défense du Japon » (Nippon o mamoru kokumin kai), un groupe d’anciens combattants, et la « Société pour la défense du Japon » (Nippon wo mamoru kai), une organisation religieuse conservatrice. Avec pour objectif de « créer un pays fier de lui-même », l’organisation ne fait pas mystère de ses opinions ultranationalistes. Son site Internet donne un aperçu de ses activités dans une rhétorique digne des grandes heures du Japon impérial : « Prière pour le bonheur du souverain, commémoration des soldats morts au combat, festivals pour la symbiose de l’Asie… » Disposant d’un réseau de près de 241 permanences dans tout le Japon, la Nippon Kaigi revendique 38 000 adhérents en 2014. Afin de renforcer son emprise sur la vie publique, elle s’est dotée d’organisations-sœurs : « l’Amicale des parlementaires » rassemblant 290 députés et conseillers à la Diète, la « Fédération des conseillers régionaux », son équivalent destiné aux élus locaux, qui comprend près de 1800 personnes, la « Conférence des femmes japonaises », la « Compagnie des acteurs économiques ».
Membre de l’organisation comme une grande partie de son gouvernement, Shinzo Abe n’a jamais caché ses opinions révisionnistes. Dès son accession à la Diète en 1993, il occupe des postes à responsabilité dans diverses commissions parlementaires ou partisanes contestant les conclusions du tribunal de Tokyo, avant de devenir en 1997 directeur exécutif du « Groupe de réflexion de jeunes membres de la Diète sur le futur du Japon et l’enseignement de l’Histoire ». Dès lors, la révision des manuels scolaires ainsi que la négation ou la diminution de l’ampleur des crimes de l’armée nippone deviendront ses chevaux de bataille. Secrétaire général du cabinet, il fera pression sur la chaîne publique NHK pour censurer un documentaire sur les « femmes de réconfort », devant être diffusé le 30 janvier 2001. Il est également très critique des timides excuses, formulées dans les années 1990 par les gouvernements précédents, à l’endroit des Coréennes prostituées de force pendant la guerre, qu’il juge « sans fondement historique ». S’il tempère ses propos durant son premier mandat (2006-2007), il ne manquera jamais d’apporter son soutien aux dérapages des membres de son parti les plus extrémistes, ni de tout faire pour juguler les initiatives favorisant le devoir de mémoire dans l’archipel.
*朝日新聞「(日本会議研究)憲法編:上 改憲へ、安倍政権と蜜月」 2016年03月23日
Partageant sa vision de ce que doivent être le Japon et l’enseignement de son Histoire, la Nippon Kaigi voit Shinzô Abe comme son héraut dans le monde politique. Ce dernier utilise l’association comme une caisse de résonnance. Le 3 mai 2017, il profite d’un message vidéo diffusé lors d’un rassemblement de l’organisation pour annoncer publiquement son intention de réformer la Constitution avant 2020. Pour mener à bien cette vision politique, le réseau nationaliste est en ordre de bataille et les initiatives pour sensibiliser la population se multiplient. Afin de rassembler et de coordonner ses partisans, une « Assemblée populaire pour rédiger une constitution pour un superbe Japon » est fondée en 2014. Reprenant le titre du livre-programme d’Abe, Vers un superbe pays, le soutien au gouvernement est transparent. Indépendante sur le papier, elle est en fait co-dirigée par le président de la Nippon Kaigi. La Conférence du Japon constitue donc la véritable base militante de l’administration Abe, lui servant de courroie de transmission entre le cercle rapproché du Premier ministre et ses partisans sur le terrain*.

4. Il a lancé sa carrière politique sur le dossier nord-coréen

Malgré ses trois victoires électorales aux législatives depuis 1993, Shinzô Abe n’a pas encore au début des années 2000 l’étoffe d’un homme politique confirmé auprès de l’opinion. Nommé vice-secrétaire général du cabinet par le Premier ministre Junichirô Koizumi, ce dernier va lui donner la possibilité de faire ses preuves sur la scène internationale. Depuis les années 1970, une sombre affaire empoisonne les relations entre Tokyo et Pyongyang. Désireuse d’améliorer les capacités d’infiltration de ses agents, les Nord-Coréens aurait pris la décision d’enlever des étrangers afin qu’ils leur enseignent la culture des pays visés. Selon le gouvernement japonais, au moins 17 de ses ressortissants auraient été kidnappés entre 1977 et 1983.
*朝日新聞「内閣官房副長官 安倍晋三(現代の肖像)」2002年12月30日
En 2002, après des tractations secrètes, Koizumi annonce son intention de se rendre en Corée du Nord avec pour objectif de normaliser les relations entre les deux pays. Accompagnant le Premier ministre, Abe fait partie de la délégation chargée d’obtenir un compromis des Nord-Coréens. Sur 17 disparus, le régime n’a admis avoir eu en sa possession que 15 personnes. Seulement 5 seraient encore en vie en 2002. Après s’être montré réticent à fournir des informations sur les otages, le dictateur nord-coréen Kim Jong-il présente finalement ses excuses contre la promesse d’une aide humanitaire et un repentir japonais concernant la période coloniale. Durant les négociations, Shinzô Abe est perçu comme un partisan de la « ligne dure », même s’il prétend s’être contenté de maintenir la dragée haute à Pyongyang sans avoir à brandir de menaces*.
*朝日新聞「日朝事前協議に安倍氏が期待感 「水面下で努力、必ず合意」」2002年11月24日
Finalement, les 5 kidnappés sont autorisée à rentrer au Japon pour quelques semaines. Au gouvernement, les responsables du dossier sont divisés entre ceux qui désirent se plier aux exigences de Pyongyang et ceux qui refusent de les laisser repartir. Abe fait partie de ces derniers. Alors que les pourparlers se poursuivent à Pékin pour le rapatriement des familles des victimes restées en Corée, il ne manque pas de faire preuve de fermeté dans son discours*. Cette image de négociateur intransigeant et de défenseur de la cause des kidnappés qu’il se forgera auprès de l’opinion donnera un coup d’accélérateur à sa carrière politique. Un an plus tard, il est élu secrétaire général du Parti Libéral Démocrate.

5. Il a fait un premier mandat catastrophique

*朝日新聞「安倍色、出し切れず 安倍内閣、総辞職」 2007年09月25日
La nomination de Shinzô Abe comme Premier ministre le 26 septembre 2006 laissait espérer, par sa jeunesse relative, une rupture dans le monde politique japonais. Assuré d’une large majorité à la chambre par son prédécesseur, l’ultra-populaire Junichirô Koizumi dont il est le dauphin désigné, le nouveau chef du gouvernement est censé avoir tout pour réussir. Néanmoins, son style mesuré tranche totalement avec le caractère énergique et offensif de son mentor. Comme il le dira lui-même : « Koizumi est un traitement de cheval avec des effets secondaires, je suis un remède chinois traditionnel. »* Cette différence, Abe n’arrivera jamais à en faire une force : son apathie passe pour de la mollesse et sa pléthore de conseillers « à l’américaine » est décriée comme étant « le cabinet des copains ».
*朝日新聞「「若さに期待」目立つ 安倍新内閣、県民30人の見方 /埼玉県 」2006年09月27日 **朝日新聞「安倍色、出し切れず 安倍内閣、総辞職」 2007年09月25日
Si dans les sondages qui suivent son élection, la population se déclare préoccupée par les dossiers des pensions de retraites, des aides sociales, ou du rétablissement de la situation économique*, ce ne sont pas du tout ces thématiques qui préoccupent le nouveau chef du gouvernement. Il se jettera à corps perdu dans des chantiers trop idéologiques et clivants, comme la modification de la constitution et la réforme de l’éducation**. Pour ne rien arranger, la nouvelle administration est très vite empêtrée dans des scandales à répétition. Accusé de malversations, le ministre de l’Agriculture est retrouvé pendu chez lui. A la fin de son mandat, le journal Asahi ironise : « Abe était le plus jeune Premier ministre sous cette constitution. Ses cinq changements de ministres en un an sans compter les remaniements sont également sans précédents depuis 1947. » Une affaire de mauvaise gestion comptable des pensions de retraites donne le coup de grâce au PLD juste avant les sénatoriales de juillet 2007.
Abe ne se remet pas de la défaite de son parti aux élections. Trois jours après l’ouverture de la session parlementaire, et quelques heures avant le début des questions au gouvernement, il annonce son intention de démissionner le 12 septembre 2007. Il quitte effectivement le pouvoir deux semaines plus tard, un an jour pour jour après son arrivée aux affaires. Cette annonce précipitée apparaît comme une faute politique. En temps normal, les Premiers ministres s’arrangent pour se retirer sur une victoire, même minime. Ici, Abe ne donne pas d’autre raison que la perte du soutien populaire pour quitter ses fonctions.
Pour beaucoup d’observateurs de l’époque, ce départ piteux signe la fin de sa carrière. Pourtant, il ne s’avoue pas vaincu. Après une traversée du désert de 5 ans, il parvient à reconquérir la tête de son parti en septembre 2012. Il redevient Premier ministre à la faveur d’élections anticipées trois mois plus tard.

6. C’est un habitué du sanctuaire Yasukuni où sont enterrés des criminels de guerre

*SEIZELET Éric, « Le principe de séparation de l’État et de la religion : aperçus sur le rôle du fait religieux dans les institutions et la vie politique japonaises », dans Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 32, n°1, 2001, p.119.
Intimement lié à la période d’avant-guerre, le sanctuaire Yasukuni a été fondé en 1879 en l’honneur des troupes tombées pour l’empereur durant la guerre civile qui suivit la restauration de 1868. Son patronage s’est peu à peu étendu à tous les soldats morts lors des guerres menées par le Japon impérial jusqu’en 1945. Les noms de près de 2 400 000 personnes seraient aujourd’hui inscrits sur son « livre des âmes »*. Haut lieu de la propagande militariste nipponne durant la Seconde Guerre mondiale, il se libère de sa tutelle politique après 1945. Géré par une fondation privée, les pouvoirs publics n’ont donc plus aucune influence sur les orientations politiques du sanctuaire ni sur la vision édulcorée de l’Histoire présentée par le musée militaire qui lui est attaché. En 1978, le supérieur Nagayoshi Matsutaira prend la décision d’y honorer les âmes des 14 criminels de guerre de classe A condamnés par le tribunal de Tokyo. L’affaire fait grand bruit et l’empereur Hirohito lui-même fustige ce choix. Privé de visites impériales depuis 1975, le temple n’est plus un lieu officiel de mémoire mais il conserve toujours un lien privilégié avec les milieux conservateurs.
A partir des années 1980, le Yasukuni est devenu le symbole de la volonté des dirigeants du PLD de « normaliser » la place du Japon sur la scène internationale. Zenko Suzuki est le premier chef de gouvernement à franchir le pas en se rendant au temple tous les 15 août, jour anniversaire de la reddition du Japon, durant son mandat (1980–1983). C’est néanmoins Yasuhiro Nakasone, le tenant nippon de la « révolution libérale », qui symbolise la reprise de ces visites ministérielles. En signant clairement le livre d’or du sanctuaire en tant que « Premier ministre » en 1983, il ne laissera aucun doute sur le caractère officiel de sa venue. Les visites au Yasukuni se sont par la suite espacées jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Junichirô Koizumi. Le mentor de Shinzô Abe se rendra tous les ans au sanctuaire de 2001 à 2006 conformément à une de ses promesses de campagne.
Si Abe s’est abstenu de faire de même durant son premier mandat, il avouera par la suite qu’il s’agit là de son « plus grand regret ». Il s’empressera d’ailleurs de pallier ce manquement un an après son retour au pouvoir, en décembre 2013. S’il ne s’est plus présenté en personne au sanctuaire depuis, il n’a pas pour autant coupé les ponts avec ce haut lieu du nationalisme. Entre 2015 et 2017 il n’a jamais manqué d’y faire porter un masakaki (un arbre votif dans le rituel shintô) pour prouver sa dévotion. Ses entorses à l’orthodoxie conservatrice sont également « excusées » par l’envoi d’un proche au temple. Ainsi sa propre femme, Akie Abe, s’y est rendue en décembre 2015 à la suite de l’accord nippo-coréen sur les « femmes de réconfort ». En janvier 2017, c’est la sulfureuse ministre de la Défense Tomomi Inada qui franchit le portail du sanctuaire tokyoïte au lendemain de la visite du Premier ministre à Pearl Harbor. Pourtant effectuée « avec la détermination d’édifier une paix tournée vers l’avenir pour le Japon et le reste du monde » si l’on en croit l’intéressée, elle n’a pas manqué de déclencher la controverse.
Lors d’une interview accordée au magazine américain Foreign Affairs au début de son mandat, Shinzô Abe déclare ne rien faire de plus que ce que font les autres leaders pour honorer ceux « qui ont sacrifié leur vie pour leur pays ». Selon ses dires, une visite au Yasukuni ne doit pas être vue comme une justification des crimes de guerre japonais, de même qu’une visite au cimetière militaire américain d’Arlington, où reposent des soldats confédérés, ne doit pas être vu comme une justification de l’esclavage. Pour Abe, la polémique n’est pas tant due à ses agissements qu’à leur réutilisation par ses adversaires politiques. Lors de sa visite en Allemagne en 2014, il appelle dans les colonnes du Frankfurter Allgemeine Zeitung à ne pas créer « des controverses historiques à but politique ». Il précise par la suite sa pensée lors d’un entretien avec l’ex-président allemand Richard von Weizsäcker : « Je comprends bien que les Chinois ont souffert à cause des Japonais, mais la Chine ne devrait pas exploiter les problèmes du passé à des fins politiques. »

7. Il s’est fait réélire grâce aux « Abenomics »

Conscient que l’échec de son premier mandat était en grande partie lié à son obsession nationaliste, Abe décide de fonder sa campagne de 2012 sur un thème plus porteur. Son choix se porte sur la relance de l’économie. En effet, à la suite de l’explosion de la bulle spéculative immobilière au début des années 1990, le Japon n’a jamais recouvré son lustre d’antan et les années qui ont suivi sont considérées comme deux « décennies perdues ». Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le début de la crise se sont efforcés d’y remédier, en vain.
*BOULANGER Eric, « Trois années d’Abenomics : où s’en va le Japon ? », dans Diplomatie, n° 78, janv-fev 2016, pp. 50-51.
Pour se démarquer, il parvient à enrober son projet dans un excellent storytelling : les Abenomics (contraction de son nom et de l’anglais economics). Ce programme consisterait au tir régulier de trois « flèches » censées relancer la croissance, en référence à une fable japonaise expliquant que trois flèches peuvent facilement être brisées individuellement mais sont quasiment indestructibles une fois réunies. Ces trois mesures-miracle consistent en un assouplissement de la masse monétaire, une politique fiscale flexible et des réformes de dérégulation du secteur économique*. Les deux premières politiques sont lancées en 2013 et 2014 avec un certain succès auprès de l’opinion, ce qui permet au PLD de remporter les élections anticipées à la chambre basse en décembre 2014.
*BOULANGER Eric, Ibid.
Néanmoins ces trois mesures sont moins efficaces qu’escompté. Les acteurs économiques sont trop fatigués par les décennies de marasme ou trop réticents pour profiter durablement des effets de levier créés par les Abenomics. En outre, le gouvernement, endetté à hauteur de près de 245% de son PIB, dispose d’une marge de manoeuvre extrêmement limitée. Tokyo doit donc choisir entre rehausser la TVA sous peine de ralentir l’économie ou risquer de manquer de liquidités pour mener ses politiques publiques. Enfin, les acquis des acteurs socioéconomiques se révèlent beaucoup plus ancrés dans les mœurs que prévu, forçant le gouvernement à diminuer les prétentions réformatrices de sa troisième flèche*. Si l’économie japonaise est entrée dans une phase de croissance ces derniers temps, certains commentateurs parient sur un cycle économique normal plutôt que sur un succès tardif du projet phare d’Abe. En effet, les trois flèches n’ont toujours pas jugulé l’inflation, l’un des principaux objectifs du plan depuis son lancement. Le Premier ministre a bien lancé en grande pompe la seconde phase de son programme, les Abenomics 2.0. Comportant trois nouvelles flèches : une économie forte, un soutien à l’éducation des enfants et l’expansion de la sécurité sociale, destinées à apporter « espoir, rêves et tranquillité d’esprit » à la société japonaise. Mais la totémisation de ce programme fait de moins en mois illusion. A l’instar du quotidien Asahi en novembre 2016, de plus en plus de commentateurs dénoncent les Abenomics pour ce qu’ils sont : un plan de relance économique normal englobé dans un concept marketing creux.

8. Il est pro-nucléaire

*PELLETIER Philippe, Atlas du Japon : Après Fukushima, une société fragilisée, Paris : Autrement, 2012, p. 36.
Au sortir de l’après-guerre, le gouvernement japonais a été forcé de trouver un palliatif au manque d’énergies fossiles pour encourager le développement économique. Mené tambour battant par le Parti Libéral Démocrate, le choix de la nucléarisation de l’archipel débute avec l’inauguration de la centrale nucléaire de Tôkai (nord-est de Tokyo) en 1966. La même année débute la construction de la centrale Fukushima-1, livrée sur plans par General Electrics et mise en activité en 1971. Le mouvement s’intensifie à la suite des chocs pétroliers*. En 2011, le Japon comptera 54 réacteurs couvrant un tiers de sa consommation.
Apparu dans les années 1950, le lobby chargé de défendre l’atome civil est surnommé le « village nucléaire » tant les contacts entre les représentants du « triangle de fer » (grands groupes, hauts fonctionnaires et membres du PLD) sont fréquents et étroits sur la question. Ce petit monde qui a toujours cultivé son opacité, faisant fi des critiques et ostracisant tous ceux qui cherchent à le remettre en cause, est directement responsable de la catastrophe de Fukushima. En effet, l’Agence pour la Sécurité industrielle et nucléaire (NISA) chargée d’inspecter les centrales était placée directement sous la tutelle du ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie (METI), qui lui-même subventionnait l’énergie atomique au nom du gouvernement. Ces derniers se sont montrés particulièrement tolérants face aux manquements aux règles de sécurité au nom de l’intérêt économique.
*Jean-Pierre Perves, Maurice Mazière, « Fukushima, cinq ans après », dans Diplomatie, n° 78 janv-fev 2016, pp. 55-58.
Ironiquement, le tsunami du 11 mars 2011 a lieu alors que le pays vit sa première vraie alternance politique depuis 1955. L’accident de la centrale de Fukushima met en lumière les manquements du système mis en place et entretenu par le PLD, tout en faisant peser les conséquences sur le Parti Démocrate Japonais qui ne parvient pas à éviter les couacs à répétition dans la gestion de la crise. Surfant sur les déceptions des électeurs et une offre politique fractionnée, Shinzô Abe a pu se payer le luxe de se faire réélire sans changer la ligne pro-nucléaire de son parti. S’il ne revient pas sur le grand programme d’inspection générale des centrales du pays voulu par ses prédécesseurs, il met un coup d’arrêt à la politique de dénucléarisation souhaitée par ces derniers. Dans son programme électoral, il appelle à trouver une solution sur le redémarrage des réacteurs « dans les trois ans ». L’importation massive d’énergies fossiles a fait bondir la facture d’électricité des ménages de 20% et celle des entreprises de 30 %, ce qui est en contradiction avec son programme de relance économique. Le 11 août 2015, le réacteur n°1 de la centrale de Sendai (Kyûshû) est réactivé, suivi de trois autres jusqu’à aujourd’hui. La dernière réactivation en date est celle du réacteur n°4 de la centrale de Takamaha.
Le discours d’Abe sur la nécessité de l’énergie atomique est bien rôdé auprès des entreprises et du « triangle de fer », mais son image de « représentant de commerce du nucléaire » ne passe pas auprès d’une part de l’opinion publique traumatisée par l’incident de Fukushima. Les manifestations contre les réouvertures de centrales n’ont plus l’éclat de l’après-11 mars (une grosse vingtaine de manifestants devant la compagnie d’électricité du Kansai à Osaka lors de la remise en route de Takamaha). Pourtant, les activistes n’en démordent pas. Les autorisations administratives de réouverture de réacteurs font régulièrement l’objet de recours en annulation.
Si Shinzô Abe peut se contenter d’ignorer la rue, ses gesticulations pro-nucléaires commencent à agacer dans la sphère politique. Son mentor Junichirô Koizumi l’a publiquement traité de menteur pour avoir dit que la situation de l’accident nucléaire était sous contrôle et l’absence de référence au nucléaire, dans sa prise de parole à la cérémonie de commémoration des victimes du 11 mars 2011, lui attire l’ire du gouverneur de Fukushima.

9. Il veut remilitariser le Japon

La Constitution de 1947 dispose au deuxième paragraphe de son article 9 que le Japon ne peut entretenir ni potentiel militaire ni faire valoir son droit de belligérance. Malgré cet impératif catégorique, le déclenchement de la Guerre de Corée en 1950 a mis en lumière la nécessité de maintenir tout de même une force publique dans l’archipel. En 1954, sont créées les Forces d’Auto Défense (FAD) avec la bénédiction des Américains.
Les conditions de modifications de la Constitution sont extrêmement rigoureuses : la proposition doit être votée par la majorité des deux tiers à la chambre haute (Chambre des Conseillers) comme à la chambre basse (Chambre des représentants) avant d’être ratifiée par référendum. Aussi, les gouvernements successifs ont préféré s’appuyer sur une interprétation extensible de cet article 9, autorisant le pays à disposer de moyens militaires de dernier recours en cas de légitime défense. Si cette pirouette juridique a permis au Japon de se réarmer dans les années 1950, son armée n’existe qu’au moyen d’un vide juridique. En effet, la légalité des FAD ne tient qu’à un type d’exégèse de la Constitution privilégié par les juristes du Bureau de Législation du Gouvernement, la jurisprudence étant susceptible de changer à tout instant. Cet état de fait est abhorré par le Parti Libéral Démocrate qui considère qu’il maintient le Japon dans un état « d’après-guerre prolongé ». Dès 1955, les ténors du parti ont caressé l’idée de modifier cet article sans pour autant disposer de la majorité nécessaire pour mener à bien leur projet.
Shinzô Abe s’inscrit lui aussi dans la tradition idéologique du parti conservateur : lors de son retour au pouvoir en 2012 il n’a pas oublié sa marotte de la révision constitutionnelle. Néanmoins son premier passage au Kantei (équivalent japonais de Matignon) lui aura servi de leçon. La précipitation ne donnant pas de bons résultats, Abe a désormais adopté la stratégie des petits pas. Il s’est consacré à réviser le corpus juridique afin de rendre la défense japonaise plus conforme aux nouvelles menaces (terrorisme, piraterie…) créant notamment un Conseil de Sécurité nationale regroupant le Premier ministre, le Secrétaire général du gouvernement et les ministres de la Défense et des Affaires étrangères en charge de produire une stratégie nationale. En septembre 2015, le gouvernement parvient à faire passer une « Loi de préservation de la paix et de la sécurité » en dépit d’une forte mobilisation populaire. Consacrant le principe « d’autodéfense collective », cette nouvelle loi permet entre autres aux FAD de fournir une assistance militaire à un pays allié dans le cadre d’une crise menaçant les intérêts japonais ou ses ressortissants.
Désormais, le nouvel objectif affiché par le PLD est la révision constitutionnelle proprement dite. Le projet gouvernemental devrait a minima octroyer un troisième paragraphe à l’article 9, régularisant une bonne fois pour toute l’existence des forces d’autodéfense. Un ajout bénin en apparence, mais qui peut considérablement élargir le champ d’action de l’armée japonaise en fonction de sa rédaction. Abe refuse pour le moment de débattre sur le contenu précis de sa proposition à la Diète, tout en étant plus loquace face à ses partisans – qu’il s’agisse des colonnes du journal conservateur Yomiuri ou des sympathisants de la Nippon Kaigi. Ce mépris affiché vis-à-vis de l’opposition s’explique par le fait que le PLD et ses alliés disposent d’un nombre de parlementaires suffisant aux deux chambres, il ne lui resterait plus qu’à gagner le soutien populaire pour enfin réaliser le rêve des conservateurs japonais depuis 1955.
Mais le triomphalisme d’Abe commence à agacer au sein de l’opinion : les récents sondages d’opinion publiés après la fin de la session parlementaire de 2017 le montrent en chute libre du fait de sa gestion de plus en plus autoritaire des thématiques de sécurité et de défense.

10. Il veut rester au pouvoir jusqu’en 2021

En mars 2017, le Parti Libéral Démocrate a modifié sa législation interne afin de permettre à son président de briguer un troisième mandat. Ce changement permet à Shinzo Abe de demeurer potentiellement au pouvoir jusqu’en 2021. En effet, la loi japonaise ne limite pas en durée le mandat de Premier ministre : ce dernier est désigné parmi les parlementaires selon les modalités internes du parti majoritaire à la chambre. Le PLD considère que cette réforme donne aux chefs de gouvernement issus de ses rangs la possibilité de jouir d’une mandature maximale comparable à celle de ses homologues américains (huit ans) ou français (dix ans). Ce report d’échéance permettrait à Abe de rester en poste suffisamment longtemps pour contempler ses grands projets achevés. Les jeux olympiques de Tokyo, bien sûr, pour la tenue desquels il s’est grandement impliqué, mais surtout la réforme constitutionnelle.
La reconduite du Premier ministre à la tête du PLD est loin de faire l’unanimité, les sondages montrant peu de soutien populaire à cette décision interne au parti. La progression a marche forcée dans l’agenda des réformes sécuritaires durant le mandat actuel soulève en effet des inquiétudes sur la teneur des prochaines années si Abe devait se maintenir à la barre. Le passage en force de la loi sur le « crime de conspiration » votée le 15 juin 2017, qui permet d’arrêter toute personne projetant de commettre un crime avant qu’il ne passe à l’acte, est tout particulièrement décrié. Le Japan Times n’a pas hésité à s’interroger sur un retour aux politiques d’avant-guerre.
Empêtré dans les scandales d’abus de pouvoir, de plus en plus impopulaire, Abe n’est pas encore assuré d’être réélu sans opposant à la tête de sa formation politique en 2018. S’il y parvient, il devra encore traverser une élection législative et une élection sénatoriale pour pouvoir mener à bien ses objectifs politiques. Il lui reste donc un long chemin à parcourir avant de voir le rêve de son grand-père réalisé.
Par Emeric des Closières

A propos de l'auteur
Emeric Desclosières
Etudiant en Master en Relations Internationales à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), Emeric des Closières nourrit un vif intérêt pour les relations que le Japon entretient avec ses voisins. Il a notamment rédigé un mémoire sur les sentiments antijaponais en Chine et en Corée du Sud.